Transports aériens

Continuité territoriale : l’écran de fumée pour cacher les difficultés d’Air Austral

La compagnie réunionnaise confrontée à une « soudaine et brutale concurrence »

Manuel Marchal / 20 octobre 2016

C’est aujourd’hui que la Région Réunion lance l’édition 2017 de la distribution de bons de réduction pour les billets d’avion. Officiellement baptisée « continuité territoriale », cette campagne coûtera au minimum 32 millions d’euros, financée par les Réunionnais qui prennent ou pas l’avion. Une annonce qui intervient au moment où Air Austral s’apprête à affronter sans doute la plus grave crise de son histoire, concurrencée par French Blue sur La Réunion-Paris et par Corsair sur Mayotte-La Réunion. La compagnie réunionnaise paie cher la décision de la Région d’abandonner le projet d’Airbus A380 au profit d’une politique clientéliste de distribution de bons de réduction pour des billets d’avion.

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32 millions d’euros de la Région Réunion pour la « continuité territoriale », la distribution des bons de réduction commence aujourd’hui, 20 octobre. Cette annonce intervient dans un contexte particulier. Toute cette opération médiatique accapare les médias au moment où Air Austral joue son avenir.

Le 8 octobre dernier, Témoignages avait évoqué les difficultés prévisibles que rencontrera Air Austral du fait de l’arrivée de French Blue à La Réunion. Cette filiale d’Air Caraïbes a repris à son compte l’idée des anciens dirigeants d’Air Austral congédiés par Didier Robert. Ces derniers avaient en effet noué un partenariat avec Airbus pour construire un A380 spécifiquement adapté aux besoins de La Réunion. Capable d’emporter plus de 800 passagers, et exploité selon le modèle low cost, cet appareil permettait une baisse des prix de 30 % toute l’année pour tout le monde.

Le clientélisme à la place de l’A380

Quand il s’est octroyé la présidence d’Air Austral, Didier Robert a mis en place une nouvelle direction qui a décidé de faire stopper le projet. L’Airbus A380 entrait en effet en concurrence avec la stratégie clientéliste de Didier Robert. Pour se maintenir au pouvoir en se créant une popularité, le président de Région a en effet lancé une campagne de distribution de bons de réduction sur les billets d’avion. Une personne voulant bénéficier de ce dispositif doit se rendre au siège de la Région ou dans une de ses antennes. Le hall de l’hôtel de Région ressemble désormais à un comptoir d’agence de voyage, où l’argent public est distribué sous forme de bons à déduire du prix d’un billet d’avion pour la France. Cette année, la Région étend ce dispositif à certaines personnes vivant en France pour aller à La Réunion. Il en coûtera donc au bas mot 32 millions d’euros pris dans le budget de la Région. Un budget abondé notamment par les Réunionnais, qu’ils aient ou pas la possibilité de prendre l’avion.

Le projet d’Airbus A380 de plus de 800 passagers réduisait à néant une telle communication, car sans subvention, tous les voyageurs pouvaient bénéficier d’une remise de 30 %.

French Blue mettra en ligne deux A350 sur la ligne La Réunion-Paris, exploités en low cost. Les tarifs seront donc inférieurs à la concurrence. Au lendemain de l’article de Témoignages, la direction d’Air Austral avait réagi. Elle indiquait en substance attendre sereinement l’arrivée de cette nouvelle compagnie, en assurant qu’elle pouvait compter sur d’autres destinations pour compenser un éventuel manque à gagner.

Mais un article publié mardi dans les Nouvelles de Mayotte jette un pavé dans la mare. Il annonce l’arrivée de Corsair sur la ligne Mayotte-La Réunion, prolongement de Mayotte-Paris. Air Austral sera donc attaqué sur sa ligne historique sur lequel elle détient jusqu’à présent un monopole. Voici un extrait de cet article paru chez notre confrère mahorais :

« Air Austral vacille »

« Notre article d’hier sur la crise qui couve au sein d’Air Austral a touché juste. Il se passe réellement quelque chose au sein de la compagnie et il faut bien entendu faire la part des choses, car entre rumeurs, petites phrases et certitudes, la cloison est aussi épaisse qu’une feuille de papier à cigarette. Néanmoins, chez Air Austral, l’euphorie autour de l’arrivée du premier B 787 Dreamliner mis en service au sein d’une compagnie française en mai dernier, du lancement de la ligne Paris-Mayotte en direct sur ce même avion le 10 juin dernier, la présentation du tout nouveau B 777 300 ER le 10 octobre dernier, aura été de courte durée. Avec l’annonce de l’arrivée d’une part de Corsair sur la ligne Réunion – Mayotte en janvier prochain et, plus encore l’arrivée de la première compagnie low cost long courrier French Blue, filiale d’Air Caraïbes, qui va rebattre les cartes de l’aérien dans la zone, la douche est glacée. Air Austral qui, au départ avait balayé d’un clin d’œil indifférent ces annonces, vient d’ouvrir les yeux aussi grands que les hublots de son 787, car la compagnie se rend compte que finalement son piédestal vacille. Par ailleurs, au sein même de la direction ça branle également, engendrant une ambiance plutôt singulière. Pour couronner le tout rappelons que du côté de la direction générale, on s’active beaucoup ces derniers temps et l’heure est aux discussions discrètes et confidentielles sur la stratégie à adopter face à cette soudaine et brutale concurrence. Ajoutez à cela le désengagement du groupe de l’homme d’affaires Goulamaly qui voulait investir en lieu et place de la Sématra actionnaire majoritaire de la compagnie, cette dernière devant ouvrir son capital au privé comme le recommandait la Cour des comptes en début d’année. Or voilà que cet investisseur potentiel vient de jeter l’éponge. Plus curieux toutefois, la Sématra sera recapitalisée dans les prochains jours à hauteur de 65 millions ! »

Autrement dit selon notre confrère, Air Austral se prépare à la crise. Ce n’est pas l’écran de fumée de la « continuité territoriale » qui empêchera la compagnie réunionnaise de subir une double concurrence pouvant entraîner de graves difficultés. Voilà où mène une politique clientéliste où la priorité est de se faire réélire plutôt que de penser au développement de La Réunion et aux emplois qui vont avec.

M.M.