Transports aériens

La crise COVID-19 utilisée pour rétablir le monopole d’Air France à La Réunion et l’étendre à Mayotte ?

Plus de 10 milliards d’euros d’aides publiques au service d’une guerre des prix

Manuel Marchal / 12 avril 2021

Le gouvernement veut-il utiliser la crise COVID-19 pour éliminer tous les concurrents d’Air France dans la desserte de la Caraïbe et de l’océan Indien depuis Paris ? La volonté de la compagnie nationale française de concurrencer Air Austral et Corsair à Mayotte suscite de vives réactions d’Air Austral, Air Caraïbes, Corsair et French Bee car la guerre des prix est déjà lancée avec une baisse de 34 % pour Paris-La Réunion avec Air France. « La question se pose donc de savoir si la très forte proportion de fonds publics accordés au Groupe Air France n’entraîne pas une distorsion de concurrence dont les premières victimes seront les autres compagnies françaises desservant les mêmes destinations. »

JPEG - 68.1 ko

La crise COVID-19 a un impact général dans le secteur du transport aérien. C’est particulièrement vrai dans notre région où elle contribue à accélérer les changements. Ethiad a décidé de se retirer de sa filiale Air Seychelles. En conséquence, la compagnie nationale seychelloise n’assurera plus de vols intercontinentaux, laissant aux compagnies extérieures la responsabilité du désenclavement du pays.
A Maurice, Air Mauritius a été touché de plein fouet par la crise à un point tel que la liquidation a été une option envisagée. De nombreux emplois ont été supprimés.
A Madagascar, le gouvernement malgache a mis fin au partenariat stratégique avec Air Austral. Par conséquent, Air Austral et sa filiale Ewa ne disposeront plus du monopole de la liaison entre Madagascar et La Réunion et entre Madagascar et Mayotte. Le monopole entre La Réunion et Mayotte détenu là aussi par Air Austral est attaqué par le retour de Corsair sur cette ligne. Corsair qui a changé d’actionnariat pendant la crise, et donc a pris un autre cap.

11 milliards d’aides pour Air France

Pendant ce temps, Air France peut bénéficier d’un plan d’aide publique sans équivalent pour les compagnies sous pavillon français : 7 milliards d’euros d’aides de l’État auxquels vont s’ajouter 4 milliards d’euros de l’Union européenne. Ceci permet à la compagnie nationale française d’être offensive dans ce contexte de crise.
C’est ce qu’illustre un article de « Les Nouvelles de Mayotte » daté de ce jour. Il confirme l’arrivée d’Air France sur la desserte de Mayotte depuis Paris, et la forte inquiétude des autres compagnies desservant La Réunion et Mayotte. Dans un courrier commun daté du 29 mars reproduit par notre confrère et adressé à l’Agence des participations, les dirigeants d’Air Austral, Air Caraïbes, Corsair et French Bee alertent :

« En pleine crise du coronavirus, avec son impact majeur sur le transport aérien, nous souhaitons attirer votre attention sur la situation critique à laquelle nos compagnies aériennes se trouvent de surcroit exposées en conséquence de la stratégie de croissance massive à tout prix de la compagnie Air France ».
« Les prévisions de reprise d’activité, sans doute encore optimistes, établies par tous les opérateurs aériens pour l’année 2021, sont conditionnées à l’atténuation progressive des effets de la crise sanitaire et la levée des contraintes sur les déplacements. La reprise du trafic aérien, lorsqu’elle aura lieu, sera très certainement progressive et étalée sur plusieurs mois. La troisième phase de confinement que nous subissons actuellement va détériorer une fois encore ces tendances. »
« Dans ce contexte, le comportement du groupe Air France, opérateur majeur sur les dessertes de l’outremer et de l Algérie, est plus qu’inquiétant. Il se traduit par la mise en place d’une offre prévisionnelle pour la saison « été » totalement surdimensionnée et des actions tarifaires très agressives. La surcapacité ne peut pas se traduire par des résultats économiques satisfaisants pour l’ensemble des opérateurs. L’agressivité tarifaire est directement préjudiciable à la rentabilité de nos compagnies comme à celle d’Air France ».

« Distorsion de concurrence »

« La question se pose donc de savoir si la très forte proportion de fonds publics accordés au Groupe Air France n’entraîne pas une distorsion de concurrence dont les premières victimes seront les autres compagnies françaises desservant les mêmes destinations. »
« Air France est très souvent à l’origine de promotions tarifaires alors que depuis le début de la crise, on constate qu’il n’y a pas d’induction de trafic à la suite des baisses de prix, car les clients sont contraints par les mesures sanitaires. Le 9 décembre 2020, AF réduit encore ses tarifs sur Saint-Denis. Le tarif sur La Réunion en deux jours est donc passé de 617 euros à 409 euros soit une baisse de 34 % »

Monopole et prix prohibitifs

L’arrivée d’Air France sur l’axe Paris-Mayotte va donc probablement s’accompagner d’une guerre des prix, ce qui affaiblira Air Austral et Corsair qui n’ont pas droit à autant d’aides publiques. Autrement dit, Air France a les moyens de faire plier la concurrence.
Cet affaiblissement ouvre la voie à une position dominante d’Air France sur le désenclavement de La Réunion et Mayotte. Sous couvert de crise COVID-19, le gouvernement français n’est-il pas en train de créer les conditions du retour du monopole d’Air France, compagnie dont il est actionnaire ?
Et dans une telle situation, ce sera Air France qui fixera les prix, et les Réunionnais se rappellent de ce que cela peut signifier. C’est donc le risque d’un retour 40 ans en arrière, avant que des initiatives réunionnaises remettent en cause le monopole d’Air France et ses tarifs prohibitifs.

M.M.