Madagascar

Madagascar : 9 émissions interdites pour préserver « l’unité nationale »

Illustration du dérapage du débat politique dans un système institutionnel inspiré de la 5e République française

Manuel Marchal / 24 avril 2021

L’interdiction de 9 émissions « qui nécessitent des interventions téléphoniques en direct et les débats politique » illustre la tension qui existe à Madagascar. Cette décision intervient alors que le pays est confronté à une seconde épidémie en deux ans, provoquée cette fois par des évolutions de la COVID-19 importées par des passagers pendant la timide réouverture des frontières aux touristes à Nosy Be et aux vols de rapatriement à Ivato. L’opposition n’hésite pas à souffler sur les braises, avec des appels publics au coup d’État. Le système politique inspiré de celui de la République française amplifie les clivages qui ne favorisent pas l’unité nationale qui doit être de mise face à la crise que connaissent nos voisins.

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Une décision interministérielle conduit à l’interdiction de diffusion d’au moins neuf émissions durant la période d’urgence sanitaire à Madagascar. Elle a été annoncée hier par une déclaration commune des ministères de la Justice, de l’Intérieur, de la Sécurité publique, de la Communication et de la Culture, et du secrétariat à la Gendarmerie nationale.
Le texte précise que « ces émissions comprennent, sans que cette énumération ne soit limitative : Aoka Hazava (Viva radio), Anao ny Fitenenana (Free Fm), Tambatra miara-manonja tena izy (Viva radio, Viva TV, Free fm, Alliance fm, Taratra fm, kolo TV, kolo FM), Miara-manonja (Mbs, Az, Soa radio), Kapotandroka (IBC), Invité du Jour (Real Tv), Ça me dit (Rta), Don-dresaka (Tv plus), Rivotra (RDJ). »
« Les émissions radiophoniques et audiovisuelles susceptibles de troubler l’ordre et la sécurité publics et de nuire à l’unité nationale, sont interdites de diffusion pour toute la période de l’urgence sanitaire », précise la déclaration du gouvernement. Sont les plus concernées les « émissions qui nécessitent des interventions téléphoniques en direct et les débats politiques » diffusées dans les régions d’Analamanga, d’Atsinanana, de Sava, de Boeny et de Sofia, soit les régions concernées par le confinement.
Cette décision découle de l’article 17 de la loi relative aux situations d’exception, « la proclamation de la situation d’urgence confère de plein droit au Président de la République le pouvoir, par voie réglementaire de prendre toutes mesures pour assurer le contrôle de la presse des publications et des émissions de toute nature et interdire celles qui sont de nature à perturber l’ordre public ou à mettre en danger l’unité nationale ».

Une nouvelle épidémie en 2021

Cette mesure très grave découle de l’aggravation de la situation politique à Madagascar. Après avoir repoussé avec succès une épidémie de coronavirus l’an dernier en limitant les pertes humaines à moins de 300, la Grande Ile est confrontée depuis le début de l’année à une seconde épidémie causée par des évolutions du coronavirus original. Depuis le 19 mars 2020, Madagascar dénombre 533 morts pour 34.775 cas confirmés selon les données validées par l’OMS.
Les dégâts de la COVID-19 sont amplifiés par la situation économique. Compte tenu de la pauvreté de la population et de l’absence d’un revenu minimum garanti par une Sécurité sociale, le confinement comme il a été appliqué à La Réunion est impossible. La fermeture des frontières a entraîné la suppression de milliers d’emplois et donc des pertes de revenu. La monnaie nationale, l’ariary, a perdu de la valeur face au dollar ce qui renchérit tous les produits importés. Les prix des produits de première nécessité ont augmenté, malgré les initiatives du gouvernement. Les prix des médicaments contre le coronavirus ont fait aussi l’objet de spéculations et donc ne sont pas à la portée de l’essentiel de la population, ce qui a amené le gouvernement à encadrer les prix dans les pharmacies.
Critiqué pour son choix de refuser les vaccins mis à disposition par l’initiative COVAX de l’ONU, le gouvernement a changé son fusil d’épaule en autorisant plusieurs vaccins qui seront mis à disposition de la population dans les semaines à venir. Néanmoins, compte tenu du fait que la majorité de la population n’a pas accès à l’électricité, les conditions de conservation des vaccins sont difficiles à respecter.
Par conséquent, le gouvernement a accentué la recherche sur les plantes médicinales dans le prolongement de l’utilisation du CVO et du CVO+, deux remèdes mis au point à Madagascar destinés à renforcer les défenses immunitaires contre n’importe quel virus.

Les résultats des élections acceptés par tous ?

L’opposition ne s’est pas fait attendre pour souffler sur les braises lors de meetings appelant au coup d’État. Manifestement, le résultat des dernières élections n’est pas reconnu par des opposants qui misent sur la crise sanitaire pour arriver à leurs fins. Dans ce climat tendu, les interventions des auditeurs peuvent être une tribune pour diffuser de fausses nouvelles ou appeler au renversement du gouvernement, d’autant plus si ces médias appartiennent à des opposants.
Rappelons que le système politique à Madagascar ne s’appuie pas sur l’histoire du pays et ses structures traditionnelles. Il a été mis en place suite à la colonisation et est calqué sur la 5e République française. Il repose avant tout sur une élection présidentielle qui met aux prises des personnalités et non pas des partis politiques. Les créations de parti découlent donc de candidatures à l’élection présidentielle.

Emmanuel Macron n’a rien inventé avec En Marche

Ce système est déjà largement critiqué en France, où il a permis à un ancien ministre sans parti de devenir président de la République. Ce dernier a ensuite créé son parti qui a remporté les élections législatives organisées quelques semaines après la présidentielle. Emmanuel Macron n’a rien inventé, il a mis en pratique un système existant dans d’anciennes colonies françaises qui ont adopté un système politique inspiré par celui de la France.
Les clivages provoqués par ce système politique ne favorisent pas l’unité nationale dans une situation de crise.

M.M.