Di sak na pou di

Marie-Madeleine, la grande dame du christianisme naissant : de l’invention à la réhabilitation

Reynolds Michel / 20 juillet 2021

Le 22 juillet, les chrétiens de diverses confessions de par le monde honorent la mémoire de Marie-Madeleine par une célébration festive. Mais qui était Marie-Madeleine ?

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La Madeleine à la veilleuse par Georges de La Tour. (Louvre-Lens)

Pour la plupart d’entre-nous, le nom de Marie-Madeleine évoque sans doute la pécheresse repentante de l’Évangile qui couvre de baisers les pieds de Jésus, les arrose de ses larmes et les parfume, ou celle de la pénitente aux cheveux dénoués avec le crucifix ‒ souvent représentée dans l’art chrétien ‒ que le pardon de Jésus a fait passer d’une vie dissolue à une vie nouvelle et qui exhorte à la repentance. Cette représentation de Marie-Madeleine est-elle conforme aux donnés des évangiles (Marc, Matthieu, Luc et Jean) ? N’est-elle pas davantage ajustée avec ce qu’expriment les peintres ou à une certaine tradition chrétienne occidentale qui a fusionné plusieurs figures féminines évangéliques nommées Marie ?

L’invention de Marie Madeleine

Qui était Marie-Madeleine et que sait-on d’elle ? D’où vient l’image de pécheresse accolée à sa représentation ? Pour l’historien Georges Duby (1919-1996), Marie-Madeleine est le personnage de l’Évangile le plus minutieusement décrit dans toutes ses attitudes : « Beaucoup de femmes paraissent dans le récit évangélique. Mentionnée à dix-huit reprises, la Madeleine est de toutes la mieux visible, celle dont les attitudes, les sentiments sont décrits avec le plus de précision, beaucoup moins effacée, abstraite, beaucoup plus dégagée du légendaire que l’autre Marie, la Mère de Dieu » (Dames du XIIe siècle, Gallimard, V 1, 1995). Ces dix-huit citations n’empêcheront pas la confusion progressive entre les trois Marie des évangiles : Marie de Béthanie, la sœur de Marthe et de Lazare, « celle qui a choisi la meilleure part » selon Jésus (Matthieu10, 38-42 ; Jean 11, 28-48 ; 12, 1-8) ; Marie, la pécheresse anonyme qui répand du parfum sur les pieds de Jésus chez Simon le Pharisien (Luc 7, 36-50) et Marie de Magdala, l’une de ses plus fidèles disciples de Jésus, témoin de sa Passion et la première à laquelle il apparait après sa Résurrection, celle-là même dont il expulsa sept démons (Luc 8, 2-3).

Si les premiers interprètes de l’Évangile ‒ auteurs chrétiens des premiers siècles, dits Pères de l’Église ‒ optent pour la distinction, la confusion s’installa assez vite. Entre, d’une part, Marie de Magdala, la femme guérie des « sept démons » (Luc 8, 2-3), et la pécheresse anonyme (Luc 7, 36-50) et, d’autre part, entre Marie de Béthanie, la sœur de Lazare qui versa du parfum sur les pieds de Jésus quelques jours avant sa mort, et la pécheresse anonyme (voir plus haut). L’opération est prête pour mélanger les différentes femmes du même nom, pour la création de l’unité des trois Marie.

Le Pape Grégoire le Grand (540-604), pour la tradition latine et dans un contexte de la conversion des Lombards, a franchi le pas en faisant de toute les « Marie » (à l’exception de la mère de Jésus) une seule et même femme « pécheresse », lors d’une de ses homélies : « Celle que Luc appelle une pécheresse, et que Jean nomme Marie (Jn 11,2), nous croyons qu’elle est cette Marie de laquelle, selon Marc, le Seigneur a chassé sept démons (Marc 10, 9) » (Homélie 33, fin septembre 592). Et d’emblée, Grégoire identifie les sept démons : « Qu’est-ce qui est désigné par les sept démons, sinon tous les vices ? ». Marie-Madeleine est née. C’est l’invention de Marie-Madeleine la pécheresse repentie et le début d’une fascinante histoire.

Une figure fascinante de pénitente et de contemplative

Cette figure composite de Marie-Madeleine incarnant l’image du repentir et de l’amour mystique a ensuite traversé les siècles, du moins en Occident, tout en évoluant. C’est aussi la figure que retiennent la piété populaire et La légende Dorée, texte très lu datant du XIIIe siècle (1280), écrit par le dominicain Jacques de Voragine, archevêque de Gênes. Mais dès le VIIIe siècle, celle qui a pris le nom de Marie-Madeleine est reconnue comme sainte. De nombreuses histoires circulent sur elle. On la retrouve au désert où elle est nourrie par des anges. Sa vie est alors assimilée à celle d’une autre pécheresse et repentante, Marie l’Egyptienne. On la trouve ensuite à la Sainte-Baume en Provence où, dit-on, elle a passé en pénitente les trente dernières années de sa vie après avoir évangélisé Aix et les alentours.

La sainte rencontre un succès fou dans tous les milieux, particulièrement parmi les moines et les nobles. Son culte se développe un peu partout en Europe autour des monastères, notamment en France. Et ce, dès le XIe siècle sous l’influence de la piété des moines de Cluny et de l’abbé Geoffroy de Vézelay (1037-1051). Avec l’arrivée (le transfert) des reliques de Marie-Madeleine à Vézelay, les miracles se multiplient et les pèlerinages s’organisent. Une homélie attribuée à Odon de Cluny (+942) va grandement contribuer, à partir de la première moitié du XIIe siècle, à l’expansion du culte de sainte pénitente et contemplative, d’abord dans les bassins de la Seine et de la Loire, puis en Suisse et en Italie du Nord. Mais voilà qu’on découvre au XIIIe siècle des ossements à l’intérieur d’un sarcophage gallo-romain dans la basilique de Saint-Maximin. On affirma alors qu’il s’agissait de ceux de la sainte, enterrée là après ses années de retraite dans une grotte de la Sainte-Baume (voir ci-dessus). C’est le début d’une rivalité entre deux sanctuaires ‒Vézelay et Saint-Maximin ‒ fortement marquée d’une dimension politique (Cf. Ludovic Viallet, Monde de la Bible, n° 143).

Une figure de plus en plus sexualisée et érotisée

D’abord présente dans les scènes de la Passion, les artistes à partir du XVe siècle commencent à la représenter pour elle-même sous les traits d’une belle princesse richement parée, porteuse d’un vase de parfum. Certaines dames de l’aristocratie du XVe siècle ‒ la duchesse Marguerite de York (1468-1477), Marie de Bourgogne (1457-1482)… ‒ se plaisent à se représenter avec les attributs de la Sainte (le vase de parfum). Après la Contre Réforme (XVIe siècle), c’est la pénitente, parfois en extase, qui l’emporte. La sainte, toujours resplendissante de beauté, est souvent représentée dénudée, avec des cheveux longs et dénoués, portant parfois des haillons et toujours avec le vase à nard. Le corps dénudé de la Madeleine, d’abord symbole d’innocence et de pureté, se sexualise de plus en plus, notamment en Allemagne et en Italie… Au XIXe siècle, la Madeleine retirée au désert est un prétexte à la représentation du nu féminin.

Avec la découverte des évangiles coptes (de Marie-Madeleine ‒ le seul évangile apocryphe dont l’autorité s’appuie sur une figure féminine ‒, de Philippe, de Thomas…), manuscrits trouvés en Égypte, en 1945, à Nag hammadi, écrits au 2e siècle de notre ère, Marie-Madeleine est présentée comme une femme très proche de Jésus de Nazareth : sa compagne, sa confidente, la première initiée en conflit avec Pierre. Dan Brown dans le fameux Da Vinci Code va encore plus loin en donnant une descendance au couple Jésus-Marie-Madeleine. L’intrigue de Dan Brown, écrit Régis Burnet « constitue une fascinante étape dans la longue histoire de la réception du personnage de la Magdaléenne » (Cf. R. Burnet in Le Monde de la Bible, n° 224).

Derrière le mythe, une femme devenue le premier témoin de résurrection
Mais pouvait-on sans trahir les récits évangéliques en rester à cette figure composite de Marie-Madeleine ? Quel lien a cette figure avec les évangiles de Jean, de Luc, de Matthieu et de Marc ? Qui était donc Marie-Madeleine ? Quel rôle a-t-elle joué dans le mouvement de Jésus, puis aux origines de l’Eglise ? Comment caractériser sa relation au Maître de Nazareth ?

Parmi les femmes qui accompagnent Jésus de Nazareth dans son ministère, une figure se détache : celle de Marie, dite de Magdala, en référence au village ou à la petite ville qu’elle habitait, située sur la rive occidentale du lac de Gennésareth, non loin de Tibériade. Cette précision ‒ de Magdala (de l’hébreu migdal, tour) ‒ est rendue nécessaire étant donné la présence de plusieurs Marie dans les évangiles. Elle est, selon Luc 8, 1-3, l’une1 des femmes qui ont été guéries par le Nazaréen, qui l’ont ensuite suivi et servi de leurs biens tout au long de sa vie. Elle joue un rôle central lors des événements de la Passion et de la Résurrection. On la trouve avec la mère de Jésus et d’autres femmes près de la Croix (Matthieu 27, 55-56 ; Marc 15, 40-41 ; Luc 24, 49). Et ensuite dans le jardin où se trouvait le sépulcre, elle est la première à voir le tombeau vide et le premier témoin de sa résurrection, tout en étant également la première messagère à témoigner et à annoncer la bonne nouvelle (Jean 20, 1-18).

Dans le récit de Jean 20 et dans le dialogue qui se noue entre Jésus et Marie de Magdala où Jésus finit par rejoindre Marie dans l’intimité de sa personne en l’interpellant par son nom, celle-ci est présentée comme très proche de Jésus, une femme de l’Évangile « qui a montré un grand amour du christ et fut tant aimée par lui », dit le pape François. Force est de constater que nous sommes loin des images traditionnellement reçues de la Madeleine. Car, l’amour ici, chez Jean, n’est certainement pas la récompense de la faute confessée et pardonnée (Cf. Sylvaine Landrivon, in Monde de la Bible, n° 224).

Bref, selon ces donnés des évangiles, la Marie de Magdala qui se révèle à nous dans sa proximité avec Jésus n’est pas celle construite par une certaine tradition chrétienne et iconographique à partir de l’image de la femme “pécheresse”. Son amour pour son maître n’a pas besoin d’être sexuel pour être profond. La transformer en pécheresse, disent les théologiennes féministes et autres exégètes, a permis d’effacer son rôle d’apôtre et de bloquer la place des femmes dans l’Église2. Une évolution se dessine depuis le Concile Vatican II : en 1969, le pape Paul VI décide que Marie-Madeleine ne doit plus être fêtée comme “pénitente” mais comme “disciple”. Exit la Marie-Madeleine comme prostituée repentie.

La réhabilitation s’est poursuivie avec les autres papes. Tous la reconnaissent comme la première à rencontrer le Ressuscité et la première à annoncer aux apôtres sa résurrection. Mais, il faut reconnaître que c’est sans doute le pape François qui a fait le plus dans cette voie. Il a décidé, par un décret daté du 3 juin 2016, d’élever le 22 juillet, journée habituellement consacrée à la mémoire de la Sainte, au rang de fête liturgique dans le Calendrier Romain. Le but visé ‒ c’est une première ! ‒ est de mettre Marie-Madeleine, celle qui a été la première à proclamer la résurrection de Jésus, sur un pied d’égalité avec les apôtres. En faisant cela et, surtout, en donnant explicitement à Marie-Madeleine le titre d’« apôtre des apôtres » ‒ un très ancien titre donné à Marie-Madeleine par Hippolyte de Rome, théologien du IIIe siècle, et reprise ensuite par Raban Maur, évêque de Mayence au IXe siècle, et saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle ‒ le pape François ouvre la voie à une plus grande place des femmes dans l’Église, tout en rendant à Marie-Madeleine sa pleine humanité.

Reynolds MICHEL

Sources :

BURNET Régis, Qui était vraiment Marie-Madeleine ? In Aleteia, 21/07/2020
DAUZAT Pierre-Emmanuel, L’invention de Marie-Madeleine, In Monde de la Bible, n° 143, 2002
LACAU ST GUILY Agnès, Marie-Madeleine était présente, In Notre Histoire, n° 52, janvier 1989
ZUMSTEIN Jean, Le premier apôtre selon Jean, In Monde de la Bible, n° 143, 2002