Actualités

BUMIDOM : l’émigration plutôt que le développement de La Réunion

Diffusion à minuit du téléfilm « Un rêve français »

Manuel Marchal / 21 mars 2018

Ce soir à minuit, France 2 diffuse la première partie d’un téléfilm intitulé « Le rêve français ». Il apporte un éclairage sur un épisode de l’histoire contemporaine de La Réunion : le BUMIDOM. Créée par Michel Debré, cette administration avait pour but d’envoyer en France une grande partie de la jeunesse afin qu’elle réponde aux besoins en main d’oeuvre d’un pays qui connaissait alors une croissance économique très importante. Cette politique avait pour conséquence de vider un pays d’une de ses richesses, sa jeunesse. Le BUMIDOM était en effet le reflet d’une politique opposée au développement de La Réunion. Il dut faire face à la résistance du PCR.

JPEG - 145.5 ko
Extrait de « La page du FJAR » dans Témoignages du 2 septembre 1974.

La diffusion à minuit ce soir sur France 2 d’un téléfim sur le BUMIDOM amène à revenir sur une période importante de l’histoire de La Réunion : le début de l’émigration.

Etienne se souvient de son arrivée en France en 1967. Venu de La Réunion par le BUMIDOM, il pensait travailler dans la radio-technique à Dreux. Mais à son arrivée en France, il lui fut proposé un emploi à l’usine Renault de Sandouville près du Havre. Il se souvient du foyer, dans une chambre partagée avec 11 autres jeunes travailleurs. Il se rappelle aussi d’une promesse non tenue, celle d’un voyage gratuit tous les 5 ans. À l’époque du monopole d’Air France, un billet d’avion coûtait alors plusieurs mois de SMIC.

Il réussit néanmoins à s’intégrer grâce notamment à l’action syndicale. L’année suivante, c’était Mai 68, et les travailleurs des usines Renault étaient alors à la pointe de la lutte. Etienne a resté fidèle à son engagement dans la CGT et le Parti communiste. Il était connu à l’usine Renault comme le diffuseur de l’Humanité. Puis il est revenu à La Réunion. Il est un des piliers de la section communiste du Tampon, et un membre du Comité central du PCR. Etienne comme de nombreux autres Réunionnais a eu sa vie changée par le BUMIDOM, et face aux difficultés liées à l’arrivée en France, il a réussi à se forger une conscience politique qui a fait de lui un militant aguerri. L’exemple d’Etienne n’est pas isolé au sein du PCR. Ainsi, Maurice Gironcel, secrétaire général du PCR, est lui aussi parti en France avec le BUMIDOM pour travailler dans les PTT. En 1976, plus de 4.000 Réunionnais travaillaient dans les PTT en France, alors que dans notre île, les effectifs de ce service public était d’un millier d’agents. Ce qui donne une idée de la difficulté qui existait pour rentrer au pays.

La suite de la Sakay

Le BUMIDOM est un épisode de l’histoire de La Réunion qui continue de produire ses effets. Rares sont en effet les Réunionnais à ne pas avoir un membre de leur famille en France, et c’est bien souvent le BUMIDOM qui a été à l’origine de cette émigration. Avec le service militaire, c’était un des outils utilisé par le pouvoir pour gérer à sa façon l’inévitable croissance démographique de La Réunion. Auparavant, c’est surtout vers Madagascar que la France favorisait l’émigration des Réunionnais. C’est ce qu’avait recommandé le rapport de Jean Finance, envoyé en mission par le ministère de la Santé et de la Population en 1948. Dans une île qui se relevait péniblement des ravages de la guerre et d’une série de cyclone dévastateur, il avait noté qu’avec l’application de la Sécurité sociale, notre île allait connaître une forte augmentation de sa population. Ce fut alors l’envoi de Réunionnais à Madagascar chargés de coloniser la Sakay.

C’est également dans les années 1950 que la France a amorcé une période de forte croissance économique dénommée « Les Trente glorieuses ». Sa population ne suffisait pas à occuper tous les emplois. Elle eut donc recours à une main d’oeuvre immigrée qu’elle alla recruter principalement dans ses anciennes colonies d’Afrique, et aussi dans les départements créés par la loi du 19 mars 1946 : Guadeloupe, Guyane, Martinique et La Réunion. Pour planifier ces déplacements, Paris créa le BUMIDOM. Cette administration bénéficiait alors d’importants moyens pour attirer en France la main d’oeuvre nécessaire, faisant miroiter le rêve d’usines entourées de jardins, et de billets d’avion gratuits.

Résistance contre le BUMIDOM

Cette politique avait pour conséquence de vider un pays d’une de ses richesses, sa jeunesse. Les conséquences se font sentir aujourd’hui aux Antilles. La Guadeloupe et la Martinique ont une population qui diminue en raison du succès de l’émigration à l’époque du BUMIDOM. Cela se traduit par un rapide vieillissement de la population. Les études démographiques indiquent que la Martinique et la Guadeloupe feront partie des départements où la population sera la plus âgée.

À La Réunion, l’éloignement fait que l’émigration a véritablement commencé avec le BUMIDOM. Le PCR a mené une longue résistance contre cette politique. Avec le soutien des émigrés rassemblés dans l’UGTRF (Union générale des travailleurs réunionnais en France), le Parti communiste réunionnais n’eut de cesse de montrer le véritable visage de cette émigration avec des jeunes victimes du racisme, qui n’avaient pas les moyens de retourner à La Réunion.

Le BUMIDOM était en effet le reflet d’une politique opposée au développement de La Réunion. En effet, dans la période des « Trente glorieuses », Paris avait les moyens d’accompagner la poussée démographique en soutenant les créations d’emploi à La Réunion. Mais les gouvernements de l’époque ont refusé d’assumer cela et ont voulu transférer la jeunesse en France pour les besoins de l’économie française. Un autre objectif qui apparaît évident était l’éloignement de La Réunion d’une jeunesse susceptible de venir renforcer les rangs du Parti communiste réunionnais.

Diffusion… à minuit

France 2 diffusera ce soir en prime time en France, et donc à minuit à La Réunion, le premier épisode d’un téléfilm en deux parties intitulé « Le rêve français ». Il décrit le parcours de trois jeunes venus de Guadeloupe et de La Réunion avec le BUMIDOM. Faute de moyens financiers, les auteurs durent limiter les tournages à la Guadeloupe. Ils ont en effet considérés que c’est dans cette île que le mouvement revendicatif était le plus dynamique. C’était l’époque où existaient des organisations anti-coloniales telles que le GONG. Ce fut aussi en Guadeloupe que la répression contre le mouvement social atteint un sommet de violence, avec des dizaines de morts rien qu’en mai 1967.

La diffusion à 21 heures en France montre bien qu’il existe là-bas une volonté d’informer sur cette période difficile de l’histoire. Nombreux seront sans doute les émigrés du BUMIDOM, leurs descendants et leurs amis à regarder cette émission.

Selon le site Outre-mer Première, ce film devait être également diffusé aujourd’hui à La Réunion. Le programme de la station réunionnaise montre que cela n’est pas prévu. Cela est bien dommage car les personnes de la génération du BUMIDOM n’ont pas toute la possibilité d’attendre jusque minuit devant la télévision, ou d’utiliser Internet pour scruter un éventuel replay de cette série.

Souhaitons qu’une telle décision puisse être réparée. En effet, quand Réunion Première avait diffusé un film sur les Enfants de la Creuse suivi d’un débat, cela avait suscité un grand intérêt chez les Réunionnais qui découvraient pour certains cette page de l’histoire des relations entre La Réunion et la France.

Cela aurait permis sans doute de s’interroger sur l’évolution de la politique migratoire à La Réunion. Car si le BUMIDOM n’existe plus, force est de constater que les jeunes Réunionnais partent encore par milliers chaque année car ils n’ont pas de travail ou de formation à La Réunion. Même si le prix des billets d’avion sont bien moins chers et qu’Internet permet de communiquer facilement, cela reste physiquement pour beaucoup un aller sans retour sur le plan professionnel.

M.M.



Un message, un commentaire ?



Messages






  • Madame, Monsieur bonjour.
    Je me souviens avoir dialoguer avec un groupe en visite qui venait d’arriver.
    C’était en 1973 sur une ligne de presse de l’usine d’emboutissage Peugeot Mulhouse. Il y avait un bureau Bumidom intégré dans le centre de production.
    Je constatais alors que l’éducation scolaire de la république n’était dans les Dom Tom, valorisante pour les jeunes.
    Quarante cinq ans après, je découvre la raison cachée des Bumidom. J’ai honte.
    A soixante douze ans, je sais qu’aujourd’hui c’est comme hier, et demain sera pareil.
    L’individu ne compte pas, seul le système existe !
    Alex.

    Article
    Un message, un commentaire ?