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Deux mois avant la création du PCR : le pouvoir déclenche une guerre civile à Saint-Denis

Que s’est-il passé le 19 mars 1959 à Saint-Denis ?

Témoignages.re / 16 mars 2019

Ce vendredi soir à Sainte-Clotilde, à l’initiative de la Section communiste de Saint-Denis, une évocation des événements du 19 mars 1959 qui virent l’assassinat d’Eliard Laude par un meurtrier qui fut condamné à une peine de prison qu’il exécuta en tant qu’éducateur à la Plaine des Cafres, et dont les commanditaires ne furent même pas amené à comparaître au tribunal. Ce jour là, la population de Saint-Denis s’était révoltée contre la fraude qui avait empêché la proclamation de résultats conformes au vote de la population lors des municipales. Un vote qui avait donné la victoire à la liste conduite par Paul Vergès.

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« C’était la guerre civile », telle était la situation à Saint-Denis le 19 mars 1959 lors du second tour des élections municipales. Soutenue par les forces de police, une vaste opération de fraude électorale a modifié le résultat du second tour de l’élection municipale de Saint-Denis qui avait vu la victoire de la liste conduite par Paul Vergès refusée par le pouvoir. Lors de la répression, le jeune Eliard Laude fut tué par une arme de guerre, tandis qu’Antoine Baïkom fut grièvement blessé par le même tireur. Ces faits eurent lieu deux mois avant la création du Parti communiste réunionnais.
Dans le cadre du 60e anniversaire du PCR, la Section communiste de Saint-Denis organisait une évocation historique sur les lieux du drame, à côté de l’église de Sainte-Clotilde. Des représentants de sections de différentes communes étaient présentes, ainsi que Maurice Gironcel, secrétaire général du PCR.
Serge Folio ouvrit la cérémonie par un rappel des faits. Alors que les bulletins de 19 bureaux de vote sur 22 avaient été dépouillés, la liste conduite par Paul Vergès avait plus de 1700 voix d’avance. La victoire était certaine. Il ne restait en effet qu’à attendre les résultats de trois bureaux situés dans des écarts peu peuplés : la Bretagne, Bois de Nèfles et le Brûlé.
Les partisans de la liste de Gabriel Macé ont alors décidé de changer le résultat par la force. Ils étaient soutenus par la préfecture qui avait massé dans la ville un important dispositif de police, renforcé par des gendarmes venus spécialement de Madagascar à cette occasion. Tandis que la police chargeait violemment près de la mairie, un partisan de Gabriel Macé se munit d’un révolver 9 mm, une arme de guerre, pour aller tirer dans la foule à Sainte-Clotilde. Eliard Laude et Antoine Baïkom, deux jeunes adolescents, furent ses victimes. Le premier décéda quasiment sur le coup, et le second fut gravement blessé. L’assassin, un dénommé Calpétard, ne fut condamné qu’à 5 ans de prison. Il ne purgea jamais sa peine derrière les barreaux, son temps de détention se transformant en un emploi d’éducateur au centre APECA à la Plaine des Cafres. Quant à ses supérieurs, ils ne furent jamais inquiétés par la justice.
Georges Gauvin intervint alors en tant que témoin des événements. Il était aux côtés de son père, qui était assesseur dans le bureau de Bois de Nèfles et également candidat sur la liste conduite par Paul Vergès. Dans l’après-midi, le bureau fut investi par des hommes de main de Macé venus de Sainte-Marie. Ils expulsèrent Felix Gauvin. Le mandataire de la liste de Paul Vergès fut alors menacé d’arrestation par les gendarmes s’il s’opposait au bourrage de l’urne.

Le pouvoir déclara la guerre au peuple

Les communistes dressèrent alors un barrage pour empêcher les fraudeurs d’amener l’urne au bureau centralisateur. Cachés dans les herbes, ils furent la cible de coups de feu quand les gendarmes et les fraudeurs arrivèrent sur le barrage. Puis ils descendirent à Sainte-Clotilde où c’était des scènes de guerre civile. Georges Gauvin se souvient des projecteurs des véhicules de la gendarmerie qui appuyaient l’action des nervis qui s’étaient massés dans le dépôt de bus proche de l’église. A un instant, un coup de feu retentit : Eliard Laude venait d’être touché à mort. Puis quelques secondes plus tard, une seconde balle atteint Antoine Baïkom. Le peuple révolté n’avait que des galets à opposer aux armes des gendarmes et des fraudeurs durant des affrontements qui durèrent plusieurs heures.
Camille Dieudonné se souvient des affrontements près de la mairie. Les fraudeurs soutenus par les gendarmes voulaient empêcher à tout prix la population d’assister aux opérations électorales. Les gendarmes ont violemment chargé la foule pour la repousser dans la ville. Reconnu, Paul Vergès fut la cible des coups de matraque, assommé et laissé pour mort. La rumeur de son décès commença à se répandre, déclenchant une vague de détresse dans la population. Camille Dieudonné se rappelle avoir dû se cacher dans les caniveaux pour éviter les coups des gendarmes.
Comme à Sainte-Clotilde, c’était une ambiance de guerre civile avec des gendarmes utilisés au service de la fraude électorale dans une vaste opération de répression contre la population.

Stratégie de violences décidée par le pouvoir

Manuel Marchal, rédacteur en chef de Témoignages, a rappelé le contexte de l’opération menée par le pouvoir lors des élections à Saint-Denis. Plus de 10 ans après l’abolition du statut colonial à La Réunion, ses habitants étaient théoriquement des citoyens avec les mêmes droits qu’en France. Mais la réalité était bien différente. En 1958, la ration alimentaire quotidienne moyenne y était inférieure à la plupart des pays encore colonisés par la France, plus faible qu’en Corée qui sortait d’une guerre qui avait ruiné ses infrastructures, et près de deux fois moindre qu’en France. Face à l’incurie du pouvoir, les Réunionnais avaient donné leur confiance aux communistes qui avaient réussi à rassembler la population dans la bataille pour faire respecter ses droits. Aux législatives de 1956, la liste conduite par les communistes obtint la majorité des suffrages à La Réunion. Ce fut le point de départ d’une stratégie du pouvoir visant à exclure les communistes des institutions. Il organisa la dissolution des municipalités dirigées par les communistes, et empêcha l’expression du suffrage universel en recourant à la violence et à la fraude pour créer de toutes pièces des « résultats » conforme à son projet.
Le journaliste a également souligné que Témoignages reste le support privilégié pour toutes les personnes qui souhaitent faire des recherches sur cette partie de l’histoire de La Réunion. C’est ce qu’a rappelé la récente diffusion d’un documentaire sur les avortements et stérilisations forcées à la clinique de Saint-Benoît. L’essentiel des écrits diffusés à cette occasion étaient des articles de Témoignages.

Plaidoirie de Jacques Vergès

Ary Yée Chong Tchi Kan rappela que cet événement eut lieu deux mois avant la création du PCR. Le congrès fondateur du Parti communiste réunionnais était forcément imprégné par ces faits. Ce fut dans ce contexte de violence institutionnelle que la décision de transformer la fédération communiste en parti indépendant fut prise. Il fit ensuite la lecture de quelques extraits de la plaidoierie de Jacques Vergès, avocat de la partie civile lors du procès de l’assassin d’Eliard Laude. Il démontra la préméditation de l’acte, et également la nécessité de faire comparaître tous les complices, en particulier Gabriel Macé qui avait été trahi par sa correspondance avec l’assassin. Ces écrits faisaient état de versement d’argent du notaire en échange du silence de Calpétard.
Ary Yée Chong Tchi Kan a fait le lien entre la situation à La Réunion et celle de Madagascar où l’année précédente fut créé le Parti pour le congrès de l’indépendance de Madagascar (AKFM). En 1959, les communistes malgaches remportèrent la mairie d’Antananarivo, ainsi que celle de Diego Suarez avec à leur tête le Réunionnais Francis Sautron. C’était un grand mouvement d’aspiration à la liberté contre lequel le pouvoir utilisait tous les moyens pour empêcher la population de l’exprimer dans les urnes.
D’ailleurs, le 22 mars, des Réunionnais participeront à une conférence sur Francis Sautron organisée par REAGIES à Diego Suarez.
Il signala aussi le message d’Eugène Rousse, qui fit beaucoup de recherches sur cette période.

Rendez-vous dimanche à Sainte-Suzanne

Paul Dennemont a expliqué la raison de la présence d’une délégation de Saint-André. Tous les ans, les communistes de Saint-André rendent hommage à une autre victime de la répression. Il s’agit d’Edouard Savigny, tué en 1969 devant la mairie de Saint-André parce qu’il avait prêté sa cour à l’organisation d’un meeting de Paul Vergès. Saluant l’initiative de la Section de Saint-Denis, il a appelé à ce qu’elle soit renouvelée tous les ans.
En conclusion, Maurice Gironcel, secrétaire général du PCR, a également félicité les organisateurs de cette évocation historique. Il a rappelé la tenue dimanche à Sainte-Suzanne d’une conférence extraordinaire du PCR. Il a souligné l’importance pour les communistes d’écrire l’histoire de leur Parti qui fête ses 60 ans, et de se préparer à faire la même chose pour les 60 prochaines années. C’est aussi dans le cadre des 60 ans du PCR qu’a lieu la conférence de dimanche. Elle sera l’occasion de réaffirmer la volonté du PCR de participer au rassemblement des Réunionnais afin qu’ils puissent s’entendre sur un projet qu’ils auront la responsabilité de mettre en œuvre.