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Marie-Thérèse de Chateauvieux, une « pionnière » ?

Une page de notre Histoire par Eugène Rousse

Eugène Rousse / 30 mai 2017

« Après le décès de Mademoiselle Marie-Thérèse de Chateauvieux, survenu à Paris le 12 avril dernier, j’ai relevé dans les interviews de certains élus de La Réunion des inexactitudes, accompagnées de propos qui ne me paraissent pas justifiés. Témoin attentif et souvent acteur de la vie politique de notre île au cours des 60 dernières années, j’estime devoir rappeler – le temps du deuil passé – les conditions dans lesquelles l’ex-maire et conseillère générale de Saint-Leu a obtenu ses mandats électifs. »

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Voilà comment se passaient les élections à Saint-Leu. C’est dans de telles conditions de Mademoiselle de Chateauvieux a été "élue" maire quelques années plus tard.

Première inexactitude : dans le communiqué de l’Association des Maires de La Réunion, paru le 14 avril dans ‘’Le Quotidien’’ et ‘’Le Journal de l’Ile’’, on peut lire : Marie Thérèse de Chateauvieux a été « la première femme (de La Réunion) conseillère générale en 1970 ». En fait, l’élue du 2e canton de Saint-Leu est la 5e femme à siéger au Conseil Général de La Réunion. L’ont précédée au Palais Rontaunay : Marie Vergès et Vivienne Hoarau, toute deux élues respectivement à Saint-Denis et à Saint-Leu le 7 octobre 1945 ; Claudine Saramito, élue à Saint-Paul le 2 octobre 1949 ; Isnelle Amelin, élue à Saint-Denis le 20 avril 1958, non pas sous l’étiquette PCR mais PCF.

Quant au rôle joué par la défunte « dans l’histoire politique de l’île », il a été affirmé dans la presse que celle-ci a été une « pionnière » et qu’elle a « incontestablement ouvert une voie pour de nombreuses femmes réunionnaises ».

Nul ne contestera qu’une « pionnière » est une personne qui ouvre une voie généralement jalonnée d’obstacles, dont le franchissement nécessite l’acceptation d’une prise de risques. Cela précisé, la question se pose de savoir si dans son parcours politique Marie-Thérèse de Chateauvieux s’est réellement comportée en « pionnière ». Le rappel de quelques faits ayant eu pour théâtre La Chaloupe Saint-Leu – aux portes du domaine de celle qui a été maire de Saint-Leu de 1966 à 1983 – nous permettra d’y répondre.

Une période sombre de notre histoire

Il faut que les générations actuelles sachent que de 1957 jusqu’au milieu des années 1970, La Réunion a vécu une période sombre de son histoire. Période au cours de laquelle le suffrage universel n’a été qu’une « odieuse comédie qui ne trompe personne et fournit des résultats totalitaires préfabriqués ». C’est ainsi que s’exprime Jean de Fos du Rau dans sa monumentale thèse de doctorat éditée en 1960. Avis partagé par le député centriste réunionnais Marcel Vauthier, qui déclare le 30 avril 1965 devant l’Assemblée nationale : « il n’y a plus de suffrage universel à La Réunion ; c’est à la préfecture que se font et se défont les listes de candidats… ».

Cette suppression du suffrage universel s’accompagne évidemment de violences entraînant parfois mort d’hommes et d’une impitoyable répression visant les Réunionnais soupçonnés de ne pas appartenir au « camp national » ; bref, de la mise en place d’un régime s’apparentant à une dictature.

Revenons au 2e canton de Saint-Leu, qui nous intéresse pour la simple raison que c’est celui qui a été représenté au Conseil Général de 1970 à 1988 par Marie-Thérèse de Chateauvieux. Ce canton comprend les 1er et 2e bureaux du centre-ville, ainsi que les 4e et 5e bureaux de La Chaloupe.

Signalons que de 1945 à 1956, sous la mandature du maire communiste Mario Hoarau, les élections se sont déroulées dans le calme dans ce 2e canton, où les opposants au maire, essentiellement de gros propriétaires terriens, estiment en 1957 que l’heure de la revanche a sonné. Ces opposants ne se trompent pas car ils savent pouvoir compter totalement sur le préfet Jean Perreau-Pradier pour atteindre leur but.

Scènes de western à La Chaloupe le 17 novembre 1957…

Une première occasion se présente aux revanchards le 17 novembre 1957 lors de la législative partielle consécutive au décès de Raphaël Babet. Ce jour-là, la population de La Chaloupe indignée assiste à de véritables scènes de western.

Peu avant 8 heures, les deux présidents de bureaux désignés par la municipalité communiste sont à peine descendus de leur véhicule accompagnés des employés communaux chargés de la mise en place du matériel de vote, qu’ils sont cernés par une bande d’environ 200 individus, conduits par de gros propriétaires terriens de la commune. Dans un vacarme assourdissant, les urnes sont arrachées aux employés communaux et les listes d’émargements déchirées. Les portes des deux bureaux de vote sont brisées par des excités proférant des menaces et se chargeant de la constitution des bureaux de vote fonctionnant avec du matériel fourni illégalement par la Préfecture.

Au procès-verbal du scrutin, qui est expédié non pas au bureau centralisateur de Saint-Leu mais à la Préfecture, on peut lire la mention suivante : « Les présidents désignés ne s’étant pas présentés et fait connaître, les électeurs présents ont désigné Messieurs Rivière Charles Léon et Payet Gervais comme présidents ». Ce qui s’est passé à La Chaloupe est loin d’être un acte isolé. Ce qui explique le « triomphe » du candidat de la Préfecture, dont l’élection n’a évidemment pas été validée par l’Assemblée Nationale.

… ainsi que le 20 avril 1958

Une 2e occasion s’offre aux fraudeurs de La Chaloupe le 20 avril 1958 à l’occasion de l’élection cantonale dans le 2e canton de Saint-Leu (La Chaloupe et Saint-Leu ville).

Cette fois, à La Chaloupe, c’est encore un guet-apens qui est tendu aux deux présidents de bureaux désignés par la municipalité communiste. Une foule poussant des cris hostiles au candidat PCF s’emploie à éloigner des bureaux de vote toutes les personnes soupçonnées de ne pas être des partisans de la candidate officielle, Mme Gervais Payet. Cette dame, constamment escortée de l’inspecteur de police Lacoste et de l’huissier Robert Wolf, s’arroge le droit de faire la police tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des bureaux de vote. En début d’après-midi, sous les yeux du capitaine de la Compagnie Républicaine de Sécurité de La Réunion (CRS) et de ses hommes, Mme Payet fait envahir les bureaux de vote par ses partisans et somme les présidents de se retirer. Le bureau illégal mis en place procède alors à un bourrage d’urnes pour le moins maladroit, grâce à 800 enveloppes fournies par l’Inspecteur Lacoste. Les résultats de La Chaloupe ne sont donc pas surprenants. Inscrits : 1.476 ; votants : 1.770 ; Mme Payet : 1.675 voix…

Pour que les résultats de La Chaloupe puissent parvenir au bureau centralisateur à la mairie de Saint-Leu, Mme Payet pense pouvoir compter sur le concours du maire de Saint-Louis, Valère Clément. Celui-ci – inculpé pour fraude électorale dans sa commune depuis un mois – compte prendre d’assaut le bureau centralisateur de Saint-Leu. Effectivement, vers 20 heures, à la tête d’une centaine d’hommes surexcités, il arrive à la hauteur de la place de la mairie, où se tiennent le Colonel Commandant la Légion de gendarmerie de l’Océan Indien et quelques militaires qui se comportent en simples observateurs. Malgré la passivité de ces derniers, le commando de Valère Clément devra faire demi-tour en raison de la riposte des électeurs de Saint-Leu venus attendre la proclamation des résultats du scrutin.

L’attaque de la mairie de Saint-Leu ayant échoué, Mme Gervais Payet demande à l’huissier Robert Wolf de remettre à Mario Hoarau les documents électoraux de La Chaloupe le lundi 21 avril à midi. Le maire de Saint-Leu s’empresse alors de transmettre au Procureur de la République de Saint-Pierre, les documents de La Chaloupe, aux fins de poursuite contre Mme Payet, M. Wolf, etc. Cette initiative de Mario Hoarau entraînera sa suspension arbitraire
par le Préfet pour une durée d’un mois ; suspension suivie de sa révocation par le Conseil des Ministres puis de la dissolution le 21 juillet du Conseil municipal de Saint-Leu par le gouvernement, dont le ministre de la Justice est Michel Debré.

Graves irrégularités lors des municipales du 14 mars 1965…

À Saint-Leu, la voie est alors ouverte à ceux qui n’hésitent pas à répondre aux sollicitations du Préfet Perreau-Pradier et de ses successeurs. La plupart des scrutins qui s’y dérouleront à compter de 1958 seront marqués par de graves irrégularités non sanctionnées par les juges de l’élection.

Ainsi, lors des municipales du 14 mars 1965, auxquelles se présente Marie-Thérèse de Chateauvieux, le Préfet Diefenbacher ajoute à la liste déjà longue de violations du code électoral, le refus de diffuser les circulaires des candidats du PCR. Ces derniers réagissent en refusant de cautionner la mascarade par leur présence. Rien donc d’étonnant qu’une dépêche de l’AFP puisse au soir du 14 mars annoncer au monde entier qu’à La Réunion « toutes les communes se sont dotées de municipalités gaullistes dès le premier tour ».

… et des municipales du 21 mars 1971

Le 21 mars 1971, malgré « l’engagement » de Michel Debré et du Préfet Paul Cousseran en faveur des « listes nationales », la soif de changement est telle à Saint-Leu que Marie-Thérèse de Chateauvieux, maire de la commune et candidate à sa succession doit se battre contre trois autres candidats. Le scrutin du 21 mars, validé par le tribunal administratif de Saint-Denis, sera annulé le 2 février 1972 par le Conseil d’Etat. Cette juridiction précise que « sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres griefs », les « irrégularités (commises dans les 2 bureaux de La Chaloupe) ne permettent pas de retenir les résultats proclamés des opérations électorales (dans ces bureaux) ».

Parmi ces irrégularités, le Conseil d’État note l’attribution « aux candidats de la liste conduite par la demoiselle de Chateauvieux des bulletins aux noms des candidats des autres listes ». L’arrêt du Conseil d’État est notifié le 21 février 1972 au docteur Gaston Hoarau, signataire du recours déposé après mars 1971.

Une délégation très spéciale

Il faudra toutefois attendre le séjour à La Réunion du ministre de la Défense Nationale, Michel Debré, pour que soit mise en place le 24 mars 1972 la délégation spéciale et que soit fixée au 9 avril la date du nouveau scrutin. Dès son arrivée dans l’île, le ministre d’État se rend à La Chaloupe Saint-Leu, où un grand déjeuner lui est offert le 20 mars par ses amis politiques qui ne sont pas insensibles à son appel à exprimer leur solidarité à celle qui « a été maire de Saint-Leu hier et qui le sera encore demain ».

Pour que le vœu de Michel Debré soit exaucé, le Préfet Paul Cousseran signe le 23 mars un arrêté qui permet à Marie-Thérèse de Chateauvieux de présider la délégation spéciale de 3 membres, dont 2 sont engagés politiquement à Saint-Leu dans la majorité désavouée par le Conseil d’État. Il s’agit là d’un grave manquement à la morale qui ne gêne pas les personnes concernées.

Dans une interview à ‘’Témoignage Chrétien de La Réunion’’ (numéro de mars 1972), la présidente de la délégation spéciale déclare : « Je suis congénitalement contre la fraude… J’ai reçu la décision du Conseil d’État comme un choc… Il a fallu que des irresponsables commettent cette bêtise pour recevoir aujourd’hui cette honte en plein visage ». Il est toutefois étonnant qu’elle ait accepté sur sa liste du 9 avril l’un de ces « irresponsables », président d’un des bureaux de La Chaloupe le 21 mars 1971.

Le visage d’un « tyran »

En vue de la préparation du scrutin du 9 avril, pour laquelle la délégation spéciale ne dispose que de 2 semaines, contre généralement 8 semaines, un partage des rôles est effectué au plus haut niveau. Michel Debré se charge pour sa part de sensibiliser l’opinion à la nécessité de garder Saint-Leu dans le camp « national ». Dans sa croisade « anti-séparatiste », il s’attaque violemment aux adversaires de l’ordonnance du 15 octobre 1960 qui porte son nom et qui sera abrogée par l’Assemblée Nationale unanime le 10 octobre 1972.

Il s’en prend également à Monseigneur Guibert, l’évêque du diocèse, ainsi qu’à la dizaine de prêtres réunionnais qui militent au sein de l’Association pour le Déroulement Normal des Opérations Électorales (ADNOÉ), considérée par lui comme « une organisation subversive ». Sa conférence de presse du 27 mars est d’un contenu tel que ‘’le Cri du Peuple’’ du 30 mars n’hésite pas à écrire : « L’outrance dans le langage, la vérité complètement déformée… nous ont fait découvrir un nouveau visage de Debré, celui d’un tyran ».

Inscriptions illégales sur les listes électorales

Pendant que le ministre de la Défense tente de faire partager ses fantasmes en parcourant l’île, Marie-Thérèse de Chateauvieux mène campagne dans sa commune ; une campagne bruyante, animée par les barons locaux du gaullisme venus en renfort. La candidate officielle se donne en outre les moyens de retrouver son fauteuil de maire.

En dehors de la période légale, elle accepte des inscriptions sur les listes électorales. Et cela, malgré un arrêté du préfet stipulant que « les élections (du 9 avril) se feront sur les listes électorales arrêtées au 28 février ».

Marie-Thérèse de Chateauvieux accepte le protocole d’accord que lui présente l’ADNOÉ afin que le scrutin ne soit entaché d’aucune irrégularité. Mais sa signature s’accompagne de sérieuses réserves, qui donnent à penser que l’accord ne sera que partiellement respecté. C’est effectivement ce qui se passe le 9 avril.

Violation de la parole donnée

Sur un point capital, l’accord signé par les 3 candidats relatif au contrôle des cars transportant les électeurs est remis en cause dès 8 heures par Marie-Thérèse de Chateauvieux, qui entend faire exercer ce contrôle par son unique représentant. De 8 heures à 11 heures, des centaines d’électeurs se voient remettre le seul bulletin du candidat officiel ; ce geste étant accompagné des pressions que l’on devine. Après 11 heures, les contrôleurs des 3 listes — dont 2 de l’ADNOÉ — sont enfin admis dans les cars ; pas pour longtemps car, sous prétexte d’un ordre de la Préfecture, le transport des électeurs doit cesser à 15 heures. Cette heure est précisément celle à laquelle 2 contrôleurs de l’ADNOÉ sont chassés des bus par des partisans de Marie-Thérèse de Chateauvieux. L’un deux est grièvement blessé, dépouillé de ses papiers personnels, de ses chaussures et abandonné sur le bord de la route.

Résultats très suspects à La Chaloupe

Que retenir de cette journée du 9 avril 1972, à laquelle a assisté le vice-président national de la Ligue des Droits de l’Homme, Michel Blum ?

À l’intérieur des bureaux, en présence des militants de l’ADNOÉ, le code électoral a été respecté. Par contre, dans les transports et aux abords des bureaux de vote — surtout ceux de La Chaloupe —, de nombreux électeurs ont dû céder aux pressions. On peut affirmer sans erreur possible que l’élection du 9 avril s’est jouée à La Chaloupe.
Les chiffres sont éloquents : dans les 6 bureaux sur 8 où la participation moyenne s’est élevée à 57,5 %, les deux listes opposées à celle de Marie-Thérèse de Chateauvieux obtiennent 2.137 voix, devançant cette dernière de 406 voix. Dans les 2 bureaux de La Chaloupe, où la participation atteint 73 %, Marie-Thérèse de Chateauvieux obtient 874 voix et ses adversaires 345 voix. Elle est donc élue maire de Saint-Leu avec une avance de 123 voix sur ses opposants.

Il n’est pas inintéressant de rapprocher les résultats ci-dessus de ceux du 6 mars 1983. Liste PCR (Mario Hoarau) : 5.346 voix. Liste de Chateauvieux : 3.620 voix, soit 938 voix de moins qu’aux municipales du 13 mars 1977.

Très amère, ne se sentant plus alors comptable des intérêts de milliers de Saint-Leusiens qui lui ont fait confiance, Marie-Thérèse de Chateauvieux refuse de jouer son rôle dans l’opposition et ne se montrera quasiment plus à la mairie de Saint-Leu. Il appartient à l’Histoire de juger une telle attitude.

Eugène Rousse