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Référendum d’autodétermination en Kanaky : l’Etat français affirme sa position colonialiste

Regard sur le monde

Mathieu Raffini / 26 février 2018

« J’ai dit à quel point j’étais attaché à ce que la Calédonie reste française ». Ces propos, tenus par Manuel Valls, ancien premier ministre et président de la mission parlementaire chargée de l’organisation du referendum d’autodétermination de Kanaky, à Nouméa le 22 février dernier ne sont pas anodins.

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Maison kanak traditionnelle. Photo Bruno Menetrier at French Wikipedia [Public domain], via Wikimedia Commons

En effet, La population de Kanaky, principalement connue sous le nom de Nouvelle-Calédonie, doit d’ici novembre prochain se positionner par referendum sur l’avenir de leur pays. La question qui se posera sera celle du maintien ou non de ce territoire au sein de la République Française, ou de la création d’un nouvel Etat indépendant pouvant s’exprimer de façon souveraine. Ce referendum, prévu depuis 1998 à la suite des Accords de Nouméa, qui répondaient à une situation de quasi-guerre civile sur le territoire, a pour but d’aboutir à la décolonisation totale de Kanaky, situation reconnue par le comité de décolonisation de l’ONU.

Cet archipel du Pacifique, situé au nord de l’Australie et plus de sept fois plus étendu que La Réunion a été colonisé à partir du XIXe siècle par la France. Tout d’abord colonie de bagnards, et notamment d’anciens déportés de la Commune de Paris, elle s’est après 1946 muée en colonie de peuplement avec le début de l’exploitation du nickel, dont le pays dispose de près de 40% des réserves mondiales. Pendant ce temps, la population originelle, le peuple Kanak, s’est retrouvée dépossédée de ses terres, interdite d’exercer ses coutumes, privée de ses droits et soumise au système de l’indigénat tel que mis en place à Madagascar par exemple.

Kanak devenus minoritaires

Kanaky est ainsi un territoire extrêmement riche, et qui pourrait être autosuffisant en tous points. Néanmoins, de grandes tensions subsistent à l’approche du referendum du fait de la politique colonialiste, assumée au quotidien. En effet, bien que de nombreuses mesures politiques aient été mises au point pour assurer l’autonomie du pays et les droits des citoyens, ces derniers demeurent bien insuffisants. Ainsi, le territoire dispose aujourd’hui d’une forte autonomie, avec un parlement, un gouvernement, des provinces, un statut de résident, etc. Ne restent à la France que les pouvoirs régaliens, à savoir la monnaie, la défense, la police, les affaires étrangères et la justice. De même, le peuple Kanak dispose de terres coutumières qui leurs sont attribuées à perpétuité, ainsi que de d’institutions propres. Cependant, l’historique colonial est encore bien vivace.

Ainsi, la population d’origine européenne s’est accaparé la quasi-totalité des ressources. C’est le cas des terres agricoles, des ressources minières et des commerces traditionnels avec les vielles familles de colons, nommées caldoches. Mais également de presque toutes les autres productions de richesses avec les zoreils, nouveaux arrivants vivant principalement à Nouméa. De plus, avec la politique de colonisation de peuplement ayant eu cours à partir de 1946 avec des mesures incitatives pour l’établissement de nouveaux arrivants de France, notamment des fonctionnaires (surrémunération, indemnité de résidence,…), les Kanak se retrouvent aujourd’hui minoritaires au sein de leur propre pays.

Un peuple toujours opprimé

Le peuple Kanak subit de fait aujourd’hui de nombreuses oppressions : il subit de plein fouet la lutte des classes en représentant la population la plus précaire du pays, est visé par le racisme car population autochtone vivant en territoire colonisé. Les Kanak sont délaissés sur la majorité de l’archipel voire même ghettoïsés en périphérie de Nouméa, enclave coloniale et seule grande ville. Enfin, le fait d’être structurellement minoritaires au sein de leur propre pays empêche encore aujourd’hui les Kanak à pouvoir décider de l’avenir de leur peuple et de leurs terres, que la majorité des organisations indépendantistes situent dans le camp du progrès et de l’internationalisme (portés par le Front de Libération Kanak et Socialiste et le Parti Travailliste).

Cette situation, intolérable, a donc entraîné de nombreuses révoltes du peuple Kanak au cours des dernières décennies et ont régulièrement été réprimées dans le sang. Ces révoltes ont connu leur paroxysme avec la période dite des « Evènements », en réalité une quasi-guerre civile entre 1984 et 1988, soldées par de nombreux morts. Ces tristes périodes ont néanmoins permis d’aboutir à une autonomie politique accrue, ainsi qu’à la promesse de la mise en place de ce referendum d’autodétermination basé sur une liste électorale figée permettant, en théorie au peuple Kanak de ne pas se retrouver en minorité structurelle et ainsi de pouvoir décider de l’avenir de leur pays.

Fraude électorale en marche ?

Pourrons ainsi en théorie participer à ce referendum : l’ensemble des Kanak majeurs, toute personne née sur le territoire et y possédant des intérêts matériels et moraux, toute personne étant arrivée avant 1988 au pays ou toute personne pouvant justifier de 20 ans de résidence continue. Néanmoins, depuis le début de la période d’inscription sur ces listes électorales, les scandales ne cessent de se multiplier. Les organisations indépendantistes dénoncent en effet l’inscription fallacieuse de nombreux zoreils et l’absence de dizaines de milliers de Kanak sur cette liste, alors qu’ils sont censés y être inscrits d’office.

Rajoutons à cela les déclarations de Manuel Valls et de Christian Jacob, rapporteur de la mission parlementaire qui ont rajouté à leur déclaration du 22 février dernier que « l’exécutif doit éclairer le débat, le président Emmanuel Macron doit dire au moins que l’avenir de ce territoire lui importe […] la place de la Nouvelle-Calédonie est dans la France, c’est pourquoi je parle de citoyens calédoniens et non pas de peuple calédonien. ». Ces déclarations ont été condamnées par l’ensemble du camp indépendantiste (FLNKS et
Parti Travailliste), mais également par les anti-indépendantistes modérés de Calédonie Ensemble. Bien plus discrète, nous pouvons également noter la volonté affichée d’Annick Girardin, ministre des « Outre-Mer » le 7 février dernier de faire de Nouméa un hub portuaire régional pour la France dans les années à venir

On peut bien noter à travers ces exemples que l’Etat Français semble avoir fait son choix entre le droit à l’autodétermination des peuples et le statu quo colonial. Décidément, la France des colonies en Kanaky comme à La Réunion n’est pas encore tout à fait morte…

Mathieu Raffini