C’en est trope

Le secret de Charles Angrand (1854-1926)

Jean-Baptiste Kiya / 5 février 2015

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Rouen-Lecture Normandie (La Cathédrale pour témoin, Charles Angrand, etc.), éditions Galmiche, 200 rue de Verdun, 76230 Bois-Guillaume.

S’est-on une seule fois posé la question : pourquoi Charles Angrand, au décès de sa mère en 1905, est resté 8 ans de plus à Saint-Laurent, alors qu’en homme libre, artiste que rien ne retenait, tandis que le foyer palpitant de l’art, les salles d’exposition dont il était friand et ses amis artistes se trouvaient à Paris où il avait résidé fructueusement 4 ans, tandis que la plupart de ses correspondants (Signac, Luce, Grave) et ses anciens amis chaptaliens se trouvaient soit dans la capitale soit y convergeaient à l’occasion des Salons, tandis que sa famille résidait d’un côté à Dieppe, de l’autre à Rouen, et que le rideau de la salle des fêtes de Saint-Laurent est achevé depuis janvier 1901 ? Serait-ce l’attrait du bon air de province, de la boue, des longues soirées muettes en célibataire ? L’artiste a 51 ans, l’âge de tous les retours. Dans sa longue lettre inédite adressée à François Lespinasse du 22 avril 1990, le neveu de l’artiste ne qualifiait-il pas l’artiste de « Batignollais, plutôt que parisien » ?

Il faut regarder de plus près « MATERNITE », ou « Enfant sur le sein de sa mère ». Derrière est la flamme, ou plutôt la flamme, c’est elle, la femme portant l’enfant qui, dans leur enlacement, brûlent d’un amour commun, irradient. La réponse est là.
Il faut citer la fin de la lettre de 1898, rédigée durant la réalisation du cycle des « Maternités », rapportée par le neveu de l’artiste dans son article pour Sutter (mais non versée à la Correspondance pour des raisons qu’on essaiera de soulever), l’artiste évoque le regard qu’il porte à la prime enfance, il écrit : « Je suis tout à fait enclin à penser que tous nos actes esthétiques sont essentiellement causés par l’amour et causent l’amour ». Aimer à la voie passive, et active. Entrelacement de l’art et de l’amour, voilà ce qu’Angrand a dessiné.
Il serait sans doute erroné de ne voir dans ce cycle que d’invariables mères à l’enfant : il semble évident que l’artiste dessine des Paternités. Angrand y exprime sa joie d’être père, son amour de père. Comment aurait-il pu en être autrement : l’artiste est acquis à la cause anarchiste, déniait toute représentativité et toute valeur au mariage ?

C’est dans la liste que dressa l’artiste des dessins adressés à Durand-Ruel que se trouve le message : à « MA MERE » succèdent immédiatement, dans l’ordre, « ANTOINE » puis « EMMANUEL », viennent ensuite des Maternités, avec une mère à l’enfant, contrairement à ce qui fut soutenu, reconnaissable et identique. C’est, à notre avis, par cet ensemble que l’artiste dit au monde la filiation.
Une phrase d’un de ces nombreux carnets noirs qui accompagnaient le peintre dans sa recherche, m’avait arrêté, du fait qu’elle m’avait fait rire. Cette phrase, c’était : « Le mariage, c’est l’ennui à deux. » Il faut voir dans cette assertion une conduite de vie. Aimer sans se marier, sans se soucier de mariage, dans le secret de l’amour, à l’écart du regard social. Avoir des enfants librement, mode de vie auquel aspirait sans doute le collaborateur des « Temps Nouveaux ».
Ce refus du mariage, de son cérémoniel, est rapporté par les lignes de Rouen-Lecture n°83, que M. Galmiche édita à l’occasion de la commémoration du cent cinquantenaire de la naissance de l’artiste à Saint-Laurent : « Peu de femmes entrèrent dans la vie du peintre. Hormis une passion vive qui le lia à une jeune veuve durant son séjour parisien, seule une liaison durable lui est connue à Saint-Laurent avec une couturière, qu’employait son voisin tailleur d’habits. Liaison discrète entre célibataires : il fallait éviter les commérages dans un village friand d’apparences ».

Pour l’anarchiste Angrand, aimer sans être mariés, et – pourquoi non ?- avoir des enfants en dehors du sacro-saint contrat nuptial, institution bourgeoise entre toutes. Comprenons qu’à travers les œuvres graphiques du cycle des Maternités, Angrand affirmait, non seulement sa condamnation du nourriciat, mais auprès de ses intimes, celle du mariage et de la vision bourgeoise de la famille.
Quel père Charles Angrand pouvait-il être ? Les mots de son neveu nous guident : « Douceur, bienveillance, indulgence même, mais celle-là réservée à qui le mérite par condition ou par nature. Et d’abord les enfants [observez comment la formulation s’ouvre sur les autres enfants que ceux qu’avait son jeune frère] : Angrand professait à leur égard – sauf les protections de sécurité nécessaire – la plus entière liberté dans leurs désirs de jeux et d’action. Il se plaisait en leur compagnie, ou plutôt comme il l’écrit ‘à vivre dans l’intimité de leurs faits et gestes’ ». Être père ne saurait se prévaloir d’être Dieu, ou le maître. La remarque montre que le neveu était dans la confidence – quoiqu’il n’ai rien dit.

Pour l’exposition qui se tint à Dieppe entre le 18 juillet et le 18 septembre 1904 – Dieppe qui était la ville où résidaient son jeune frère et sa famille (belle-sœur, Henri, le premier neveu du peintre, né en août 1894, il a 10 ans alors)-, l’artiste met aux cimaises deux crayon Conté, qui portent au motif, « ANTOINE » et « EMMANUEL », deux dessins qui figuraient à l’exposition Durand-Ruel et qu’il n’a pas vendus. Ces deux-là, précisément, et pas d’autres, comme le rapporte la biographie de Pontoise. Le couple n’a certainement pas manqué de demander à l’artiste qui étaient ces deux nourrissons prénommés, représentés ainsi dans leur intimité avec autant de talent et de délicatesse : autant la lumière y est caresse, autant l’ombre est promesse. D’autres indices concordants qui indiquent cette double vie que mena Charles Angrand, à l’instar de Seurat, et exprimée dans son œuvre, existent. J’y reviendrai dans un article consacré aux Autoportraits de Charles Angrand pour « La Gazette du patrimoine cauchois ».


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