Culture et identité

28 novembre 1942 : le ralliement de La Réunion à la France combattante

Témoignages.re / 28 novembre 2012

Le 28 novembre 2012, nous célébrons le 70e anniversaire de la libération de La Réunion par les Forces françaises libres (FFL) arrivées à l’aube du 28 novembre 1942 à bord du contre-torpilleur "Le Léopard" en rade de Saint-Denis. La Seconde Guerre mondiale durait alors depuis 39 mois et devait se poursuivre encore pendant 33 mois, entraînant la mort de 40 millions de personnes, contre 9 millions lors de la Première guerre mondiale et transformant en champs de ruines d’innombrables villes.

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Avant de relater le déroulement de la journée du 28 novembre 1942 à La Réunion, il me paraît utile de rappeler les principaux événements qui ont marqué le mois de novembre 1942 dans les pays les plus engagés dans un conflit effroyable, dont les conséquences se sont fait sentir pendant plusieurs décennies.

Les événements de novembre 1942

Le 3 novembre 1942, la marche du général nazi Rommel vers le canal de Suez est stoppée à El-Alamein, ville proche du grand port égyptien d’Alexandrie. L’armée nazie, qui contrôlait déjà presque toute l’Europe, s’était emparée de la Tunisie et de la Libye, se donnant pour but de conquérir l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

Le 4 novembre 1942, le 40e convoi des déportés juifs français quitte le camp de Drancy (ville de la région parisienne) pour le camp d’extermination des juifs d’Auschwitz, situé en Pologne. 4 millions de déportés y trouvent la mort.

Le 5 novembre 1942, quelque 20.000 soldats britanniques achèvent la libération de Madagascar après 6 mois de combat, permettant ainsi à la Grande Ile de rejoindre la France combattante, dirigée par le Général de Gaulle.

Le 8 novembre 1942, les troupes anglo-américaines débarquent à Alger, Oran et Casablanca. Ce qui rend possible l’installation à Alger d’un gouvernement provisoire français.

Le 11 novembre 1942, les Allemands envahissent la « zone libre » (sud de la France), violant ainsi les accords passés avec le maréchal Pétain, devenu chef de l’État français le 10 juillet 1940.

Le 18 novembre 1942, malgré l’ordre d’Hitler de « se battre jusqu’à la mort » , les 300.000 hommes du général nazi Paulus sont encerclés par les Russes à Stalingrad et l’offensive allemande vers l’Est s’écroule.

Le 27 novembre 1942, afin d’éviter que les Allemands s’emparent de la flotte française de Toulon, l’amiral Darlan donne l’ordre de procéder au sabordage de cette flotte, forte de 61 unités, dont des fleurons de la marine française.

Le 28 novembre 1942, La Réunion rejoint le camp de la France combattante comme l’avaient déjà fait la plupart des pays de l’Empire colonial français, dont certains comme le Tchad, le Cameroun et le Congo dès 1940.

La situation à La Réunion en novembre 1942

La Réunion n’a certes pas souffert de la barbarie nazie. Elle a été également épargnée des affres de l’exode (11 millions de Français de l’hexagone concernés). Mais la population de notre île, dont l’immense majorité vivait bien avant 1939 dans un affreux dénuement, a vu ses conditions d’existence se dégrader sensiblement à partir du 23 août 1940, date à laquelle le blocus de nos côtes par la flotte britannique est devenu effectif.

Le régime des tickets de rationnement, institué par le gouverneur Pierre Aubert à compter du 2 septembre 1941, concerne toutes les denrées de consommation courante. Il restera en vigueur jusqu’au 1er avril 1950. Mais dès 1942, la pénurie est générale et l’essentiel de la nourriture est constitué de manioc et des produits dérivés de la précieuse racine (tapioca, couac…).

La malnutrition, le manque d’eau potable, l’extrême précarité de l’habitat, l’impossibilité de recourir aux produits pharmaceutiques les plus courants et la faiblesse de la densité médicale (moins de 30 médecins dans l’île) sont responsables du taux effrayant de la mortalité infantile (388 pour mille au 4e trimestre 1941, contre 6,8 pour mille en 2010).

À ces privations d’ordre matériel, qui n’épargnent qu’une poignée de Réunionnais fortunés, s’ajoute la stricte application dans l’île des lois répressives votées par Vichy (siège du gouvernement dirigé par le Maréchal Pétain) ; citons-en seulement deux :

- la loi du 17 juillet 1940 prive de tout emploi public « les personnes nées de père étranger ». Pas moins de 33 Réunionnais seront visés par cette loi.

- la loi du 10 septembre 1940 autorise le chef de la colonie à faire « arrêter toute personne réputée dangereuse pour la sécurité publique ». En application de cette loi inique, plusieurs dizaines de Réunionnais connaîtront les rigueurs de la prison ou de l’internement.

En outre, c’est un climat de peur que le gouverneur Pierre Aubert et son chef du cabinet, Jean-Jacques Pillet, s’efforcent d’entretenir dans la colonie en encourageant la délation par tous les moyens. Une "Cour criminelle spéciale", mise en place à Saint-Denis le 19 avril 1941, est chargée de réprimer ceux qui ne se conforment pas à « l’esprit nouveau réclamé par le Maréchal ».

Rien n’est négligé pour accréditer l’idée que De Gaulle serait un traître (d’ailleurs condamné à mort le 2 août 1940 par un tribunal militaire français) et que les Anglais sont les ennemis de la France.

L’arrestation de l’officier anglais Simpson Jones peu après son débarquement à Saint-Gilles le 19 mars 1942, suivi de l’emprisonnement de Réunionnais honorablement connus, puis le débarquement le 5 mai des troupes anglaises à Madagascar ne font qu’augmenter l’inquiétude des Réunionnais. Cela, d’autant plus que la seule radio autorisée à « informer » nos compatriotes est au service exclusif du Maréchal.

La peur gagne aussi les administrateurs de l’île, qui se réfugient à Hell-Bourg en compagnie du gouverneur fin septembre 1942, après avoir déclaré « Saint-Denis ville ouverte ».

Désormais, il ne fait plus de doute que le régime de Vichy vit ses derniers jours à La Réunion. Les rumeurs les plus folles circulent dans le Nord et l’Ouest de l’île : « les Anglais vont débarquer » , ne cesse-t-on de répéter pendant des semaines.

Ce débarquement, dont on avait tant parlé, se produit à l’aube du 28 novembre. La centaine de fusiliers-marins appartenant aux Forces françaises libres (FFL) descendent du contre-torpilleur "Le Léopard" ancré en rade de Saint-Denis et se rendent rapidement maîtres du chef-lieu, où le gouverneur

André Capagorry s’installe à l’hôtel du gouvernement dans l’euphorie quasi générale. L’appel du 18 juin 1940 du Général de Gaulle est affiché sur de nombreux murs de Saint-Denis, dont la population se rend au Barachois pour crier sa joie et se faire remettre des drapeaux à croix de Lorraine, qui ne tardent pas à flotter sur d’innombrables immeubles.

Mais les nouveaux administrateurs de l’île savent que pour eux le plus dur reste à faire. Pour que le ralliement de La Réunion à la France combattante soit effectif, il leur faut libérer la ville du Port et obtenir la reddition du gouverneur Aubert.

La libération du Port par les Portois

Il me faut rappeler les dispositions prises par Pierre Aubert pour empêcher l’accès de tout bateau aux bassins portuaires. Ayant décidé que Le Port doit s’opposer au débarquement des troupes anti-pétainistes, il estime s’en être donné les moyens :

- en faisant couler dans le chenal du port le dragueur "Boutteville" presque neuf ;

- en plaçant l’ex-cheminot Léon de Lépervanche sous surveillance policière ;

- en ordonnant l’immobilisation des deux vedettes du CPR (Chemin de fer et Port de La Réunion), "Roméo et Juliette", dont les compartiments abritant les moteurs sont solidement cadenassés ;

- en chargeant le lieutenant Émile Hugot de la défense de la côte Ouest de l’île.

Le gouverneur a la naïveté de croire que la mission de l’officier doit pouvoir être remplie avec 25 hommes de troupe et un armement dérisoire composé essentiellement de deux canons, vieux de près d’un siècle. Ces deux pièces d’artillerie sont logées dans des casemates édifiées à l’emplacement actuel des réservoirs d’hydrocarbures de la SRPP.

Après concertation avec les notables du chef-lieu, les hommes du "Léopard" décident de mettre leur bateau à l’abri des sous-marins japonais, qui opèrent non loin de nos côtes. Ils se dirigent donc vers Le Port en fin de matinée. Le Port, une commune où un Comité de salut public, constitué par des gaullistes ayant à leur tête Léon de Lépervanche, s’est donné pour objectif de libérer la ville sans effusion de sang. Ce comité obtient la démission de la municipalité mise en place par le gouverneur Aubert et ordonne l’arrestation du maire, ainsi que celle de son 2e adjoint, qui sont conduits en cellules.

L’heure de la libération a sonné

Ce comité rédige à la hâte une proclamation, dont voici un extrait : « Citoyens du Port, notre tour est venu de lever la tête et de proclamer bien haut notre volonté de nous ranger aux côtés de nos alliés d’hier. Grâce à eux et à tous les Français qui, bravant la mort, luttent depuis l’armistice de juin 1940, l’heure de la libération de notre patrie approche. La Réunion est fière de prendre sa place dans le combat. (…) Vive la France combattante ».

Cette proclamation est portée à la connaissance de la population portoise par le tambour municipal pendant que six Portois, embarqués sur l’une des deux vedettes du CPR réquisitionnée par Léon de Lépervanche, parviennent à remettre au commandant du "Léopard" un précieux message du Comité de salut public du Port ainsi qu’un plan de la ville, malgré les obus tirés dans leur direction par les hommes du lieutenant Hugot.

Devant la volonté exprimée par le responsable de la batterie du Port de s’opposer à tout débarquement sur la côte Ouest, le commandant du "Léopard", qui dispose d’un plan de la cité maritime, ordonne peu après midi le bombardement du quartier de La Butte, où est placée la batterie.

Malgré l’ordre donné aux femmes et aux enfants de quitter la ville et de se réfugier dans le lit de la rivière des Galets, deux Portoises, Maria Razoumbo (21 ans), épouse de Michel Boïna, et Diamounie Bickni (34 ans), épouse de Julien Rebella, restent chez elles et sont mortellement blessées par des éclats d’obus.

Vers 16 heures, lors d’une fusillade opposant des Portois au lieutenant Émile Hugot, le cheminot Maurice Odon est tué et le lieutenant grièvement blessé.

Vers 17 heures, nouveau bombardement du Port par "Le Léopard", resté pendant plusieurs heures devant le Cap Bernard, hors de portée des canons d’Émile Hugot. Les zones habitées sont épargnées. Une pluie d’obus s’abat sur La Butte Citronnelle ainsi qu’en baie de Saint-Paul et de La Possession. Quelques éclats tombent toutefois en pleine ville, ne faisant heureusement aucune victime.

Vers 18 heures, l’autorail blindé qu’emprunte Émile Hugot pour gagner le Sud de l’île est immobilisé en gare du Port en raison d’un sabotage des rails par des gaullistes. L’officier pétainiste n’est plus alors accompagné que d’un seul de ses hommes. Émile Hugot doit alors la vie sauve à Léon de Lépervanche, qui fait appel au docteur Roger Serveaux pour le soigner.

Vers 18 heures 30, la voie est enfin libre pour que "Le Léopard" puisse venir jeter l’ancre à proximité du chenal du port. Léon de Lépervanche se rend immédiatement à bord du contre-torpilleur, où il s’entretient avec le commandant Richard Évenou, commandant du navire, dont les occupants s’empressent de fouler le sol de la cité maritime pendant qu’Émile Hugot ainsi que quatre notables portois faits prisonniers sont conduits à bord.

Il me faut aussi mentionner que la libération du Port a coûté la vie au directeur du CPR, Raymond Decugis (35 ans). Accompagné du lieutenant Moreau des FFL, en route pour Le Port où il comptait convaincre son ami Hugot de gagner les rangs de la France libre, Raymond Decugis est mort sur une barricade dressée sur la route de La Montagne, tout près de la ravine à Jacques, victime d’une balle tirée par un militaire resté fidèle au régime de Vichy.

Au soir du 28 novembre 1942, la libération du Port entraîne le ralliement de La Réunion à la France combattante du Général de Gaulle.

Il ne restait plus au gouverneur Aubert, qui s’était prudemment réfugié à Hell- Bourg, qu’à se rendre. Ce qui sera chose faite le lundi 30 novembre.

Les Portoises et les Portois venaient d’écrire une des plus belles pages de l’histoire de La Réunion. Il est donc du devoir des Réunionnais de rendre hommage à Léon de Lépervanche, décédé le 14 novembre 1961, et aux morts du 28 novembre 1942, à l’occasion du 70e anniversaire du ralliement de La Réunion aux Forces françaises libres.

Eugène Rousse

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