Santé

Pour une réaction énergique et citoyenne

“Collectif citoyen contre le chik”

Témoignages.re / 9 mars 2006

Le docteur Philippe Girard est médecin, mais aussi citoyen de La Réunion. Il a un avis médical sur le chikungunya mais aussi un avis citoyen, une volonté d’agir et de fédérer les propositions et réflexions. Son travail de recherche sur les répulsifs a été largement diffusé sur le Net, repris par les médias. Mais il faut poursuivre l’effort, aller plus loin ensemble pour qu’émergent les initiatives, pour que les solutions originales de lutte proposées par la population soient entendues.

Avant de mettre en place ce blog, vous avez réalisé un important travail de recherche sur les répulsifs. Qu’est-ce qui vous a conduit à engager ce travail ?

- En me rendant à la pharmacie avec la liste de répulsifs conseillés par la DRASS, j’ai été confronté à la rupture de stocks des produits préconisés pour les femmes enceintes et pour les enfants de 4 ans. Attendu que malgré l’envoi de CV, je me retrouvais alors sans travail, j’ai eu le temps de m’intéresser, plus précisément sur le sujet qui, il faut bien le dire, est un vrai capharnaüm.
Il est bien difficile d’y voir clair. Mes recherches m’ont conduit vers les travaux des Canadiens, champions mondiaux de la santé publique qui ont beaucoup combattu l’aedes, vecteur du virus du “Nil Occidental” au printemps et en été au Canada et aux États-Unis. Ce virus a été responsable de centaines de décès chez l’enfant, de méningo-encéphalites, tout comme le “chik”. C’est alors que j’ai pu constater que la liste de la DRASS ne correspondait pas aux recommandations internationales. Par exemple, les produits à base de DEET sont obligatoires dans les crèches québécoises alors qu’il est interdit par la DRASS, avant 12 ans. C’est interdiction est toute relative car les notices d’autres produits contenant du DEET (OFF®, produits du Laboratoire VENDOME®) sont peu restrictives chez l’enfant et les femmes enceintes. Au passage, je pense que ce produit est le plus efficace et qu’il devrait être conseillé chez la femme en fin de grossesse. J’ai alors dressé un tableau de prescription des répulsifs par âge et groupe à risques (personnes âgées, femmes en fin de grossesse, enfant de moins de 1 an) et transmis les résultats de mes travaux à des collègues. J’ai également sollicité l’avis des experts de la revue citoyenne et indépendante “Prescrire”, la revue de référence dans le domaine de la médecine basée sur les preuves, afin de confronter les avis pour délivrer une meilleure information au public.

Cela sous-entend que selon vous, la population n’est pas suffisamment informée ou conseillée sur ce sujet ?

- Tout à fait. L’information et la prévention des effets secondaires n’a pas été faite, comme je l’explique dans mon blog en détail, et ce, malgré les recommandations de la mission d’appui DGS et INVS de janvier. Certains produits, s’ils sont mal utilisés, peuvent entraîner des effets secondaires parfois semblables aux symptômes du “chik”, tels que des fourmillements ou le décollement de la peau. Devant le peu d’écho des autorités sanitaires, j’ai décidé de mettre mes recherches et recommandations en ligne, en ouvrant un blog pour mieux les diffuser et les transférer par Internet à mes collègues, mais aussi pour que la population puisse choisir son mode de protection en toute conscience.

D’après vos recherches, y-a-t-il un risque à utiliser de façon prolongée les répulsifs ?

- Il faut savoir que les répulsifs ne sont pas des médicaments, mais sont classés dans la catégorie des produits cosmétiques, c’est pourquoi on peut en trouver dans les supermarchés ou libres services. C’est assez paradoxal car normalement, les cosmétiques ne pénètrent pas dans le corps, alors que les répulsifs peuvent s’accumuler dans l’organisme. Seules des études minimales permettant de commercialiser ces produits ont été réalisées, uniquement des tests de tolérance cutanés mais aucune étude sur le long terme. La législation n’oblige pas les fabricants à fournir des preuves d’efficacité ou de bonne tolérance de ces produits. On est donc dans le flou et il en va de même avec les bombes insecticides, les spirales et autres diffuseurs électriques. Pourtant, un risque a long terme ne peut être écarté. Le produit le plus largement utilisé dans le monde chaque année, notamment par les militaires qui interviennent dans les zones tropicales, est le DEET.
Cela reste un produit toxique mais qui réserve peu de mauvaises surprises. D’autres produits dont les constituants ont été peu étudiés (35/35, 5/5, KBR) sont agréés par l’OMS mais pas au Canada, ni même aux États-Unis. Ils semblent efficaces, mais là encore, on ne connaît rien des effets à long terme.

Comment la population peut-elle alors s’y retrouver au milieu de ce panel de produits conseillés d’un côté, remis en cause de l’autre, alors qu’il n’y a aucune étude scientifique fiable ?

- Je crois que chacun doit pouvoir avoir les informations pour bien mesurer le risque éventuel et ainsi choisir en toute connaissance de cause. Comme pour tout produit médical, il faut peser le rapport bénéfices/risques. Quel que soit le choix, il est important de se protéger face au risque immédiat de la maladie et une attention particulière devrait être d’ailleurs portée aux personnes âgées qui pour moi ne bénéficient pas des meilleurs moyens de protection.
Nous serons amenés à développer d’autres méthodes, au-delà des répulsifs, pour nous protéger des moustiques. Il faut pour cela, dès maintenant, les envisager, en parler, s’impliquer les uns et les autres sur cette question. Débarrassés du chik, il nous faudra encore l’empêcher de revenir, comme faire barrage à toutes les zones menaces virales qui circulent dans notre zone tropicale (paludisme, dengue, “Nil Occidental” ou Ross river qui sévit dans les îles du pacifique). La mondialisation n’a pas que des bienfaits, elle a des revers.

En tant qu’adepte de la médecine douce, que pensez-vous des alternatives à base d’huiles essentielles qui ont des propriétés répulsives ?

- D’une manière générale, les moustiques n’apprécient aucun parfum, mais là encore, les études sur les produits “bio” sont assez peu nombreuses. Espérons que l’épidémie de chikungunya permettra d’approfondir le sujet, de redonner sa place à la médecine traditionnelle. L’on connaît l’efficacité de l’essence de citronnelle utilisée depuis très longtemps pour éloigner le moustique. Si l’on n’a pas une sudation trop importante, dosée entre 5 et 8%, la citronnelle peut protéger entre une et 2 heures (le DEET protège de 4 à 6 heures). Seulement, dès qu’il y a un peu de vent, les essences sont moins efficaces. Il faut aussi savoir que l’essence de citronnelle est assez allergisante, qu’elle favorise les coups de soleil et qu’elle ne doit pas être utilisée sur les peaux fragiles ou à eczéma. De plus, son ingestion accidentelle, comme pour le DEET d’ailleurs, peut provoquer des troubles de la conscience. Une essence nouvelle, le Citriodol, tirée d’une variété d’Eucalyptus et commercialisée sous le nom Mosi-Guard, semble efficace. Mais elle est chère et peu disponible sur l’île.

En tant que médecin mais aussi citoyen, que vous inspire la gestion de la crise ?

- Comme beaucoup, je pense que l’on a trop longtemps minimisé les chiffres et les risques du “chik”. Certains services de l’État ont ainsi perdu leur crédit, entraînant une méfiance de la population à l’égard des messages qu’on lui offre, messages parfois contradictoires livrés par les administrations et la presse. Plus généralement, je pense que la communication est à revoir. Les intervenants sont trop nombreux et adoptent un discours trop technique. Il y a un manque de coordination et d’information flagrant. Il est majeur, et cela a déjà été dit à de nombreuses reprises, de simplifier les messages de prévention qui devraient être repris par l’ensemble des médias.

Au vu de votre expérience, quelles solutions concrètes auraient pu ou pourraient être prises pour gérer la crise ?

- Si je me réfère au travail des autres pays et à mon expérience des épidémies en milieu tropical, je pense que des mesures comme l’éviction scolaire ou la limitation des déplacements auraient dû être engagées dès le début. On s’est focalisé sur la démoustication et la protection individuelle par le biais de répulsifs, de bombes insecticides, très largement utilisés, peut-être trop parfois. Je pense alors aux pays pauvres qui n’ont jamais eu de tels moyens pour se prémunir du paludisme.
Le docteur Mbae, président d’une ONG comorienne, me demandait d’ailleurs, en juin dernier, comment se procurer quelques litres de Téméphos afin d’engager une expérience pilote dans un quartier fortement impaludé de Moroni. Ceci pour rappeler que l’on peut utiliser des moyens simples et efficaces pour se protéger. Il faudrait selon moi, promouvoir l’utilisation des moustiquaires de fenêtre, de porte et de lit imprégnées d’un répulsif, dont la fabrication est simple et permettrait un investissement de chacun. On sait qu’elles sont peu risquées et efficaces longtemps. Elles permettraient une diminution des populations de moustiques aux abords des habitations. Les ventilateurs sont également une bonne barrière “aero-turbulente” pour éloigner les moustiques. L’ornithologue Jean-Michel Probst a fait de nombreuses propositions à ce sujet.

Des propositions, vous en faites, et vous êtes disposé à les apporter pour qu’une réelle dynamique s’instaure. C’est bien l’objectif de votre collectif ?

- 5% des Réunionnais sont encore infectés chaque semaine. 75% n’auraient pas encore attrapé le “chik”. Cela signifie que nous risquons encore de déplorer plus 300 décès, de nombreux drames familiaux et des milliers d’handicapés à vie. En effet, il n’y a pas encore d’estimation sur ce sujet, mais une personne infectée sur 10 pourrait garder des inflammations articulaires destructrices pendant plusieurs mois ou années, de la polyarthrite rhumatoïde qui se déclencherait en combattant et éliminant le virus de l’organisme. La crise réunionnaise et des îles de l’océan Indien risque de se révéler plus profonde et longue qu’on ne l’imagine.
La société civile, à travers des citoyens individuels, des associations, des corporations, les forums Internet, les médias... a beaucoup travaillé, échangé et réfléchi sur le sujet. De nombreuses personnes veulent s’investir dans la lutte contre le chik mais ne trouvent pas d’interlocuteur ou de relais auprès des administrations. Les quelques réunions organisées par les institutions n’ont pas vraiment été l’occasion d’un débat contradictoire. Avec ces personnes, nous sommes en train de nous regrouper au sein d’un “Collectif citoyen contre le chik” et nous allons proposer différentes pistes afin d’impliquer chacun dans la lutte. Seule une réaction énergique et citoyenne des Réunionnais peut freiner l’épidémie et redorer le blason terni de l’île. Le retour des touristes en dépend. Chaque Réunionnais, chaque famille doit avoir la possibilité de s’impliquer, de comprendre pourquoi et comment agir et de réfléchir ensemble à la mise en place de solutions originales et adaptées à La Réunion. Chacun à son niveau, dans sa famille, dans son quartier peut s’impliquer, j’en suis sûr. Cette lutte n’est pas réservée à des élites pensantes, à des experts, mais chacun peut et doit se l’approprier. C’est pour cela qu’à travers mon blog, je propose un véritable échange citoyen ouvert, une source d’informations et de discussions. Cela nous manque énormément aujourd’hui.

Entretien réalisé par Estéfani

Blog : http://chikplanete.blogspot.com/


Parcours de Philippe Girard : "Vieux déraciné et tropicalisé"

Philippe Girard est médecin généraliste, diplômé des Universités de Marseille et Nancy en santé publique et médecine tropicale. Après des études en Espagne puis en Roumanie, il a exercé en tant qu’interne hospitalier à Basse-Terre en Guadeloupe, puis comme médecin à l’ambassade de France du Cameroun, dans le cadre de son service militaire volontaire au sein de la coopération française.
Après 2 ans passés au dispensaire de Combani, dans les hauts de Mayotte, il a dirigé un important programme de prévention du paludisme et du SIDA au Malawi, entre le Mozambique et la Tanzanie, pour une ONG internationale. Depuis 4 ans, ce "vieux déraciné et tropicalisé" de 37 ans a posé l’ancre à La Réunion où il fait des remplacements à Sainte-Clotilde et Saint-Benoît. Adepte de la médecine douce, il privilégie les méthodes de soins traditionnelles aux médicaments qu’il ne prescrit que dans le cadre de la "médecine basée sur les preuves", si des études rigoureuses ont montré leur supériorité par rapports aux médecines douces.
Pour lui, la prévention est un élément essentiel du soin. "Mieux prévenir que guérir" : l’adage lui convient parfaitement.