Droits humains

Enfants de la Creuse : faisons toute la lumière sur la page la plus horrible du BUMIDOM

Installation de la « Commission des Enfants de la Creuse » au ministère des Outre-mer

Manuel Marchal / 19 février 2016

Hier soir, le ministère des Outre-mer a organisé une conférence de presse pour présenter l’installation de la « Commission des Enfants de la Creuse ». Cette instance est consacrée à un des plus grands scandale de l’émigration à La Réunion : la déportation d’environ 1.600 enfants pour repeupler des régions françaises qui voyaient leur population diminuer. Cette tragédie a des responsables qui en porteront toujours la trace indélébile, et aussi des résistants qui ont révélé le scandale et soutenu les victimes.

JPEG - 85.1 ko
1968 : Témoignages dévoile le scandale
En 1968, Témoignages révèle la page la plus ignoble du BUMIDOM, un trafic d’enfants enlevés à leur famille pour être envoyé en France.

Hier, la question des Enfants de la Creuse était l’objet de toutes les attentions au ministère des Outre-mer. George Pau-Langevin a présenté une nouvelle instance, appelée « Commission des Enfants de la Creuse ».

Elle aura les objectifs suivants, annonce un communiqué du ministère diffusé hier :


-  approfondir la connaissance historique sur les Enfants de la Creuse et contribuer à sa diffusion ;

-  établir un tableau précis des populations concernées et de leur situation démographique aujourd’hui ;

-  proposer une relation précise des décisions et des actes ayant permis le transfert de 1615 enfants et adolescents réunionnais vers l’hexagone ;

-  entendre les associations et permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle ;

-  proposer des actions et mesures permettant de favoriser le travail de mémoire individuel et collectif autour de cette question.

Ces missions sont révélatrices de la chape de plomb qui a entouré cette opération organisée par des gouvernements qui se sont succédé des années 1960 au début des années 1980, dans le cadre d’un plan bien plus large, le BUMIDOM. 

Résistance au BUMIDOM avec le PCR

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, La Réunion est dans la situation la plupart des autres pays colonisés dans le monde, elle n’a pas encore connu sa transition démographique. Le taux de mortalité est très important, en particulier chez les enfants. Cette transition n’a pas été anticipée par les gouvernements à Paris. Quand elle commence à produire ses effets, l’objectif n’est pas d’accompagner le développement de La Réunion pour permettre à cette jeunesse nombreuse d’enrichir le pays. La France vivait ses Trente glorieuses, une période de forte expansion économique. Paris a alors choisi d’organiser l’émigration des jeunes de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion pour répondre à la demande de main d’œuvre dans l’industrie et les services en France. Pendant ce temps, les affiches fleurissaient à La Réunion pour rendre les Réunionnais responsables du non-développement de l’île, les accusant d’avoir trop d’enfants. C’est le BUMIDOM qui était chargé de cette émigration. Le succès du BUMIDOM aux Antilles conduit aujourd’hui à une catastrophe démographique. L’essentiel de la jeunesse est partie en France, ce qui fait qu’aujourd’hui, la Guadeloupe et la Martinique se préparent à devenir les départements à la population la plus âgée de la République. Les collectivités sont donc maintenant obligées de convaincre des émigrés de rentrer au pays sans attendre la retraite, pour tenter de recréer un dynamisme.

À La Réunion, la résistance au BUMIDOM s’est organisée autour du PCR. Cela a permis de limiter à environ 150.000 le nombre de jeunes Réunionnais qui ont émigré en France durant cette période. Sur ce point, l’essentiel a été préservé. Mais c’est également à La Réunion que s’est déroulé la plus grande tragédie de cette émigration : l’affaire des Enfants de la Creuse.

Règne de la censure

De jeunes Réunionnais ont été enlevés à leur famille, et envoyés en France dans des départements où la population diminuait. Le plan de Michel Debré et ses amis était de les utiliser pour amorcer un repeuplement. Ils voulaient aussi que ces jeunes soient « soustraits à l’influence du Parti Communiste qui dénonçait la poursuite du système colonial à La Réunion et réclamait l’autonomie ».

À la différence du BUMIDOM, c’était une opération couverte par la censure. Il a fallu plusieurs années pour réunir des preuves, et c’est Témoignages qui, en 1968, révélait ce scandale d’État : un trafic d’enfants entre La Réunion et la France.

L’Union générale des travailleurs réunionnais en France (UGTRF) cherchait également à enquêter. Elle se heurtait au mur du silence opposé par l’administration, aucun accès aux archives n’était possible. Ce n’est que depuis 10 ans que l’affaire a véritablement explosé sur la place publique à cause de procédures judiciaires entamées par les victimes de cette déportation.

Suite à la parution d’un article de Témoignages sur ce sujet en mai 2013, Marie-Thérèse Gasp avait adressé à notre journal en message dans lequel elle expliquait en quelques lignes comment s’était passé son départ forcé de La Réunion :

« A la suite d’une enquête, la gendarmerie n’avait pas trouvé la trace de ma mère, et la justice a tranché « enfant abandonné ». J’ai été transférée en métropole (Guéret) en 1966 après avoir fait un séjour de trois ans à la pouponnière « La Providence » à Saint-Denis. Juste après mon départ, la gendarmerie trouve ma mère à Saint-Leu alors qu’elle y avait toujours vécu après ma naissance. Ce qu’on ne s’explique pas (Monseigneur Aubry ne m’a pas donné d’explication), c’est que j’ai été baptisée trois fois. La première fois, c’est ma mère naturelle qui l’a fait. Ma mère n’a jamais vu d’assistante sociale, et n’a jamais signé un acte d’abandon. Ma marraine est madame Hoareau de La Plaine des Cafres (tenant un salon de coiffure). Ma mère s’explique dans le film documentaire « Arrachée à son île ». »

Création d’une « Commission des Enfants de la Creuse »

La révélation du scandale et la mobilisation des victimes ont placé la France dans l’obligation de réagir. L’Assemblée nationale a donc voté une résolution présentée par Ericka Bareigts le 18 février 2014, dans laquelle la République reconnaissait l’existence de cet exil imposé à de jeunes Réunionnais, séparés de leur famille sur la base d’un mensonge d’État.

L’installation de la « Commission des Enfants de la Creuse » est la suite logique de cette démarche. Au-delà du bilan démographique, on peut souligner que l’étude de l’histoire n’est pas oubliée. Il serait intéressant qu’elle puisse également rappeler les responsabilités, gouvernements et leurs complices, et les résistances, les communistes et leurs amis, dans ce qui constitue une déportation. C’est un acte de mémoire important. Il ne pourra jamais réparer les souffrances subies par les victimes de cette politique d’émigration forcée. Mais il sera un point de départ d’une appropriation par les Réunionnais de cette page difficile de leur histoire, et qui constitue donc une part de leur identité.


Kanalreunion.com