Nos relations avec l’Europe

Accentuer la prise de conscience des risques et des atouts

Retours sur les expertises présentées à la Région

24 décembre 2003

Lundi après-midi, la Région a invité trois experts d’organismes consultants universitaire ou internationaux à exposer une synthèse des études qu’ils ont menées pour déterminer l’impact sur les Régions Ultrapériphériques de l’élargissement de l’Union européenne d’une part et des modifications des règles de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) d’autre part.
En demandant ces études, la Région a estimé indispensable de disposer d’un cadrage des contraintes européennes et internationales pesant sur le développement de La Réunion.
En invitant une centaine de responsables politiques, socio-professionnels, industriels et entrepreneurs, syndicalistes, etc… à entendre les conclusions de ces économistes ou juristes, la collectivité lance le débat en premier lieu dans les cercles institutionnels et décisionnels, mais aussi plus largement dans le public : la réussite de notre insertion régionale, des ouvertures faites vers l’Europe et vers les pays de la zone pour « étendre le marché » dépend pour une bonne part de la connaissance exacte que nous aurons des contraintes et de la volonté politique de les surmonter.
Quelques-uns des professionnels présents lundi ont confié à ’Témoignages’ leurs impressions sur les conclusions présentées.

• Ivan Hoarau (C.E.S.R)

« Nous sommes gênés par l’absence d’outils juridiques »

« En première remarque, je voudrais dire que la Région avait demandé à l’Union européenne, via le gouvernement français, des études d’impact sur les accords de Cotonou entre les pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) et l’Union européenne par rapport aux RUP. Ces demandes n’ont jamais eu de réponse. Donc, nous avons dû nous "débrouiller" pour prendre contact avec des spécialistes.
Une deuxième impression forte qui me reste de cette réunion très dense - trop courte peut-être - m’est inspirée par la remarque de l’expert OCDE, lorsqu’il a parlé de « pessimisme de la raison et [d’] optimisme de la volonté », ou lorsqu’un de ses collègues a dit qu’il ne faut être « ni pessimiste, ni optimiste, mais lucide ».
Je veux dire que notre insertion régionale rencontre des obstacles, d’ordre économique, politique. Elle est gênée par l’absence de moyens juridiques découlant des « verrous institutionnels » que certains ont cru utile de poser l’année dernière. Aujourd’hui, nous sommes devant la nécessité de réussir cette insertion et nous n’avons pas les outils juridiques. Et cela complique beaucoup les choses.
Un autre aspect important - confirmé par les experts - est qu’il faudra partager le même gâteau, avec l’élargissement de l’Union à dix nouveaux membres et peut-être bientôt douze (2007), voire plus au-delà. C’est un des enjeux pas simples qui nous attendent. Il faut s’attendre à des batailles difficiles.
Mais l’essentiel - j’y reviens - me semble être que notre insertion régionale ne pourra se faire que sur la base d’un pouvoir local de décision, en matière de coopération régionale. Il faut une volonté politique de l’État et du pouvoir local. C’est un vieux débat, qui a été un sujet tabou pendant longtemps. Je pense que nous avons passé ce cap mais il reste maintenant à se doter des outils nécessaires ».

• José Macarty, responsable de la Coordination Somèn kréol

« Donner corps aux valeurs créoles »

« J’ai retenu, dans les propositions formulées par le représentant de l’OCDE pour le développement de La Réunion, la nécessité de valoriser les ressources naturelles et culturelles de l’île.
En tant que président de la Coordination de la Semaine créole, je pense effectivement que notre culture, sa richesse, sa diversité, et aussi et surtout les valeurs qui sont au cœur de la société créole, constituent un atout formidable. D’abord parce que la culture réunionnaise est susceptible de séduire et d’intéresser des touristes de plus en plus avides d’authenticité et de découvertes de nombreux modes de vie.
Ensuite parce que La Réunion, du fait notamment de son expérimentation du métissage culturel, a une parole forte à dire au reste du monde, confronté au choc des civilisations, à la montée des extrêmes et des violences, et aux inégalités Nord-Sud.
Dans le cadre de la Semaine Créole 2004, la Coordination a décidé d’œuvrer à la mise en place d’une journée "Lontan Kréol", où on s’efforcerait de donner corps aux valeurs créoles qui sont celles du partage, de la solidarité et de l’ouverture aux autres.
La Coordination souhaite par ailleurs donner une dimension internationale à la Semaine créole, en sensibilisant notamment les associations culturelles de l’Hexagone mais aussi du reste de l’Europe.
Ainsi, après Paris et Marseille, c’est la région de Mulhouse qui s’apprête en 2004 à participer à cette manifestation.
Notre volonté est de faire en sorte que la culture créole soit mieux connue à travers le monde. Et ainsi, nous avons conscience de participer au rayonnement de notre île et à son développement ».

• Guy Dupont, président du Comité de Pilotage de l’Industrie

« Il faut par principe exclure les R.U.P. des asymétries »

« En remarque générale, j’ai trouvé les communications très denses. Du coup, on a été obligé d’aller un peu vite sur l’ensemble. Le temps a manqué pour aborder plus à fond chacun des grands thèmes.
J’ai relevé d’une part les propositions de M. Pezzini, l’expert de l’O.C.D.E. pour récupérer de l’argent là où c’est raisonnable. Il faut aller plus loin dans le détail.
D’autre part, un aspect fondamental a été abordé par les deux autres intervenants, lorsqu’ils ont insisté sur les asymétries entre ce qui se passe dans l’Europe - qui est une zone de développement forte - et hors de l’Europe.
Développer une asymétrie, c’est donner quelque chose sans exiger quoi que ce soit en contrepartie. Les RUP doivent assumer ces asymétries comme si elles faisaient partie du continent européen.
Or, quand l’union développe des asymétries avec les PMA et les pays en retard de développement, ces décisions ne sont pas toujours adaptées aux RUP, qui sont un peu les PMA de l’Europe. Si on ne fait pas attention, on risque de renvoyer les RUP à des impossibilités de se développer.
Il me semble important, chaque fois qu’une asymétrie est faite au plan européen, qu’on étudie l’impact sur les RUP pour voir comment en tirer parti. Sinon, on risque de désespérer les RUP. L’Europe est partie dans des directions intéressantes mais il faut rester vigilant.
Je suis sorti pas vraiment inquiet mais interpellé sur la façon dont les choses se mettent en place.
Il y a un calendrier parfois volontariste - pour l’initiative "Tout Sauf les Armes" par exemple - parfois contraint, dans l’exemple du sucre, qui répond à des considérations européennes mais pas aux questions posées par nos régions. C’est là où la politique européenne est probablement un peu faible : avec le risque d’avoir des "RUP" - au sens économique et non géographique - de plus en plus nombreuses.
Je retiens surtout de l’intervention de Mario Pezzini son exposé sur le passage du système de cohésion au système de compétitivité. Vis-à-vis de l’Asie et de l’Amérique, l’Europe se doit d’être plus compétitive. Mais c’est au risque de laisser sur le bord du chemin des régions qui ne sont pas compétitives aujourd’hui et qui risquent de l’être de moins en moins.
C’est en tout cas l’enjeu majeur pour les 10 à 15 ans à venir : comment faire en sorte que chaque région, en devenant plus compétitive dans son environnement, soit capable d’apporter de la compétitivité à l’Europe ?
Pour La Réunion, il ne s’agit plus seulement de rattraper son retard mais de jouer un rôle dans le concert européen. Quel élément de compétitivité pouvons-nous apporter dans notre environnement ? C’est une question lourde de risques mais dynamisante aussi.
Le grand enjeu de notre développement est de sortir de la logique de rattrapage et de cohésion globale de l’Europe. On est en train d’en sortir. En pratiquant l’ouverture sur la zone, nous sommes dans le schéma consistant à se positionner comme région européenne dans l’océan Indien. Va-t-on faire la même chose que Maurice dans les TIC ? Ce sont des questions de positionnements qui sont de vrais coups à jouer : dans une recherche de nos complémentarité, en gardant toujours une longueur d’avance sur le plan technologique, dans ce cas d’espèce.
S’agissant des clauses de sauvegarde, évoquées par le juriste, il faut observer qu’une fois qu’on a ouvert complètement, il est difficile de revenir en arrière. Il vaut mieux avoir prévu l’exception au moment où on en affirme la règle.
Je n’ai aucune illusion sur l’application de l’article III-330 de la nouvelle Constitution européenne : cela va être la croix et la bannière. C’est pourquoi il vaut mieux militer pour exclure les RUP des asymétries par principe et ne les inclure qu’après analyse de la situation.
Ces problèmes vont d’ailleurs se poser en Europe même avec certains des nouveaux pays - ce qui laisse peut-être espérer des lignes de convergences pour plus tard. Mais pour l’instant, nous sommes tout seuls ».


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Témoignages - 82e année


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