Culture

Alfred Dogbé : « Le désespoir est un luxe »

Au Festival d’Art Métis, un auteur nigérien présente "Tiens bon, Bonkano !"

24 novembre 2003

Il a le rire facile et le sens de la formule qui fait mouche. Alfred Dogbé n’a pas non plus sa langue dans sa poche. La pièce qu’il présente dans le cadre du Festival d’Art Métis a pour titre "Tiens bon, Bonkano", jouée par un acteur nigérien lui aussi, Saleh Ado Mahamat. « C’est avant tout le fruit d’une recherche collective, d’un discours qui pourrait trouver prise dans la vie quotidienne de nos compatriotes et qui, en même temps, nous permet de développer quelque chose de notre ambition collective ».
Parce que, hâtons-nous de la préciser, même si c’est Alfred Dogbé qui s’exprime le plus volontiers, ses deux complices, l’acteur et également metteur en scène, Saleh Ado Mahamat, et Cheick Amadou, régisseur, ne sont jamais bien loin. Et puis, comment dire ? C’est certainement le propre d’un auteur que de savoir faire voyager, de transporter ses contemporains, tandis qu’ils restent assis sur leur chaise.
Ainsi, sous un petit chapiteau jouxtant le Dépôt de Rhum, surchauffé par un torride soleil approchant du zénith, Alfred nous a carrément emmené séance tenante dans son Niger natal. Oh, pas pour un circuit touristique, mais pour au contraire mieux faire connaître l’univers dans lequel ses amis et lui pataugent quotidiennement, dans une démocratie tout juste naissante…
Alfred et ses dalons prônent un « théâtre direct, construit, qui a des choses à dire ». Or, tient à préciser Alfred, ceux qui peuvent apporter leur aide financière pour la création se résument essentiellement à quelques ONG et à la coopération française.
Dans le premier cas, les artistes ne sont qu’un vecteur pour faire passer un message. « Par exemple, dans une campagne de lutte contre le SIDA, on nous demande de dire quatre lignes ». Et quand la coopération française apporte sa contribution, ce n’est hélas, bien souvent, que pour véhiculer les stéréotypes, du genre "l’Africain jouant du tam-tam".
Dans ces conditions, difficile de favoriser la création artistique. « Notre but est avant tout d’être crédibles dans notre démarche en tant qu’artiste par la qualité de ce que nous portons ». Compte tenu de la réalité, autant dire un combat de chaque jour. C’est à l’aune de cette réalité que l’on mesure toute la force et toute l’audace de "Tiens bon Bonkano".
Pour Alfred Dogbé, « tout se joue en termes de rapport de force ». Ce qui signifie jouer avec ses tripes, surmonter les obstacles et se donner, sans compter. Ainsi, Cheick Amadou, le régisseur, habite à 10 kilomètres de l’endroit où ont lieu les répétitions. Dix kilomètres aller-retour, effectués à pieds qui n’usent nullement sa détermination. Encore un peu, il sera mûr pour représenter le Niger aux prochains Jeux Olympiques…

« … renvoy[er] une image de la réalité est en soi un événement »

Face à ceux qui sont susceptibles de soutenir financièrement la création, il faut donc parfois ruser, biaiser. Un véritable jeu de dupes. Mais Alfred et ses complices ne le sont pas. Dès les premières lectures, auxquelles sont associés le public et quelques autres gens du métier, l’accueil est chaleureux. « Cela nous a renforcés dans nos convictions. Mais nous savions aussi que les premières représentations seraient très attendues ».
La source d’inspiration n’était pas bien loin : c’est le vécu, le quotidien de millions de Nigériens. « On est parti de la mendicité, qui est une banalité au Niger. Bonkano est un mendiant. Donc les gens se retrouvent beaucoup dans ce personnage. Et le fait que nous soyons connus dans le milieu artistique au Niger, le fait aussi que l’on se soit regardés en face, que l’on ait en quelque sorte renvoyé une image de la réalité est en soi un événement », souligne Alfred Dogbé.
« Après le spectacle, les gens disaient : que voulez-vous que l’on fasse maintenant ? La réponse ne nous appartient pas. Nous avons posé de manière collective une question sur une réalité, la réponse ne peut être que collective. Mais poser la question, c’est déjà être en quête de réponses… »
Mais il n’y a pas que le thème abordé, cette image brute de décoffrage renvoyée par le miroir de Bonkano qui est une innovation. Explication de l’auteur : « dans ce travail d’équipe, nous nous comprenons à demi-mot. En Afrique, il y a beaucoup de vie collective. Mais ça reste du voisinage. Dès qu’il s’agit de faire quelque chose ensemble, ce n’est pas évident… »
Mais ça a marché et la mayonnaise a pris. Mieux : le spectacle s’exporte alors que l’exportation, justement, n’est pas le fort de la création artistique nigérienne. Le spectacle s’est joué non seulement au Niger, mais aussi au Bénin, au Burkina-Faso et il y a deux semaines, il s’est joué à Ouagadougou, dans le cadre d’un festival intitulé "FITMO". L’occasion pour Alfred de raconter une anecdote qui en dit long sur le combat des artistes africains en général et nigériens en particulier.
« Dans la salle, lors de cette représentation, il y avait une dame, représentant un office de coopération belge. Il y a un an et demi, lors d’un passage à Bruxelles, j’ai rencontré cette dame. Je lui ai parlé de notre spectacle. Et depuis plus rien. On vous contactera. Et après avoir vu notre spectacle, un an et demi plus tard, c’est elle qui nous a contactés ».

« … la reconnaissance ne peut venir que de l’extérieur »

Si chez nous, certains cultivent le complexe de la goyave de France, cet état d’esprit se retrouve aussi au Niger. « Chez nous, la reconnaissance ne peut venir que de l’extérieur ». Et cette reconnaissance est d’autant plus dure à obtenir que justement, rien ou si peu est fait pour soutenir, accompagner la création. C’est aussi en cela que le personnage de Bonkano est symbolique. « Au départ, raconte Alfred Dogbé, nous n’étions pas partis sur l’idée d’un monologue. Mais petit à petit, l’idée s’est imposée d’elle-même. Car le personnage est vraiment représentatif de notre pays. Au Niger, quand on te dit : tu as une belle chemise, ce n’est pas un compliment, cela veut dire : donne-la moi. La frontière entre la mendicité et le vol est mince… » Pareil pour la pièce : une image trop crue de la réalité aurait pu rebuter le public, voire le choquer. « Si les gens constatent qu’ils ne sont pas agressés dans le jeu, ça marche. Mais à quoi ça tient, tout ça ? »
Mais en même temps, en jouant sans cesse sur le fil du rasoir, Alfred et ses complices savent que les financeurs peuvent aussi se sentir visés. « En Afrique de l’Ouest, on est dans un tout petit milieu. Il y a une quarantaine de directeurs de compagnies et une trentaine de directeurs de centres issus de la coopération. Il y a des haines très fortes et des affinités. Tout se joue davantage sur une logique de clans que sur la qualité ».
Et la chose se complique encore plus quand Alfred relève que « les institutions qui peuvent nous soutenir dans notre propre pays pensent culture qu’en termes de récupération ». Alfred l’optimiste reprend le dessus : « mais les vraies rencontres arrivent aussi. Mais le plus dur, c’est de trouver le bon interlocuteur ».
En attendant, nos trois complices ont choisi d’aller vers le public, dans les quartiers, dans les écoles pour porter leur art là où justement on ne l’attend pas. Car dans les lieux officiels, les théâtres, les difficultés de la vie au Niger, la pauvreté ambiante, font que ceux qui seraient intéressés se retrouvent interdits d’entrée, faute d’argent…
Dans ces conditions, il faut un sacré cocktail de courage, de volonté, d’inconscience et de réalisme pour continuer à y croire chaque jour. De ce combat quotidien, Alfred Dogbé tire ce qui pourrait tenir lieu de morale : « le désespoir est un luxe. Il n’y a que la volonté de se battre, de rester debout. Il n’y a que ça pour aller de l’avant. J’ai eu des moments très durs. J’ai souvent eu envie de tout laisser tomber. Mais ça n’a pas duré plus de quelques minutes. Être humain, c’est refuser de mourir avant sa mort ».

Un riche parcours
Né à Niamey, au Niger en 1962, Alfred Dogbé connait un parcours riche d’expérience : professeur de lettres, journaliste, auteur de nouvelles et d’essais (éditions Lansmann, les Nouvelles clés N01, revues Encre et l’arène). Il fut aussi lauréat du Centre national du livre, du 14ème Festival international des Francophonies de Limoges en 1997, ou encore de prix littéraires tels que le Grand prix littéraire d’Afrique Noire 2003.

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