Culture

Artistes menacés : menaces sur le devenir de l’identité réunionnaise

Succès pour le forum du Kollectif des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel

30 septembre 2003

Le public était venu en masse dimanche au rendez-vous fixé par les artistes. Le forum du Kollectif des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel (KISA) a enregistré plus de 300 entrées payantes. Plus d’un demi-millier de personnes se sont retrouvées au Théâtre du Grand-Marché. Les portes se sont ouvertes et le public s’est installé. Des artistes ont ouvert le forum par une succession d’interventions : projection de film, poésie, musique, chants, danse… Plus d’une heure de spectacle, mais ce n’était pas l’essentiel. Ce n’était que l’ouverture en fanfare d’un débat qui allait durer jusqu’à 21 heures. Une partie du public s’est éclipsée au moment d’entrer dans le vif du sujet, l’autre est restée pour aborder cette question initiale : "Quels artistes pour le monde d’aujourd’hui ou quel monde pour les artistes ?"
« Vous êtes venus par intérêt, et non par sympathie, bientôt aller au spectacle deviendra un loisir de haut luxe », annonçait Dominique Louis, l’animateur du débat, en pleine forme. Gladys Mnémonide, présidente de KISA, présentait aussitôt le régime de l’intermittence : « Un intermittent est un salarié qui a des discontinuités entre ses contrats. En dehors de ces contrats, il touche une indemnisation de l’ASSEDIC par rapport à ses résultats de l’année précédente. Au premier janvier 2004 il sera demandé aux artistes un quota de 507 heures de travail minimum sur 10 mois pour une indemnisation de 8 mois sans réévaluation. Sur un an il était déjà difficile d’assurer le nombre de cachets à La Réunion, demain cela deviendra impossible. Au lieu d’aller vers plus de qualification, nous allons vers une plus grande précarité ». Depuis l’annonce de cette réforme le collectif a mené plusieurs manifestations, dont le 1er mai, le 14 juillet, mais la mobilisation était difficile, d’où l’idée d’organiser ce forum. L’association KISA est née le 15 septembre et a pour objectif de fédérer les intermittents du spectacle et de l’audiovisuel, métiers qui concernent la radio, la télé, le cinéma, le théâtre, le cirque…

Appel au soutien le plus large

Dominique Carrère faisait partie des premiers intervenants de la tribune, « le discours la culture i coûte cher tandis que la mièvrerie a des conséquences graves pour toute la société française », déclarait-il avant de poursuivre : « Nou na in histoire la komansé avec l’esclavage, l’assimilation… Depuis 1981 nous connaissons une libération de l’expression : nou la bezwin rodé kisa nou lé, fabrik nout réyonézté ». Il terminait en lançant un appel au soutien des responsables politiques. Et dans la salle il y en avait plusieurs : Sudel Fuma et Michel Tamaya pour l’opposition municipale dionysienne, une forte délégation de la Région comprenant tous les responsables culturels ainsi que le vice-président chargé de la culture Lylian Payet, la vice-présidente Jocelyne Lauret, Antoine Minatchy, le président Paul Vergès. Le député-maire de Saint-Denis devait rejoindre la salle à la fin du débat, vers 20 heures.
Les interventions du public étaient nombreuses. Premier témoignage, celui d’un comédien d’une petite compagnie non-subventionnée. Il est depuis dix ans intermittent du spectacle et ne serait pas comédien aujourd’hui sans ce régime : « si je ne suis plus intermittents, j’irais travailler dans la rue, ce serait beau, mais quelle dignité ? On croit que l’artiste est déconnecté des réalités, ce qui est faux. Nous sommes confrontés à beaucoup de problème dont celui de la diffusion de nos créations ». Une conteuse soulevait à son tour les difficultés rencontrées par ceux qui veulent se professionnaliser : « Pourquoi devons nous avoir un autre métier et faire l’artiste en plus ? » Qui est artiste ? Ou agent culturel ? Quels espaces de diffusion existent à La Réunion ? Quel place pour l’artiste à La Réunion ?
Les abus de l’intermittence ont également été questionnés. Toutes les radios et les chaînes de télévision ont recours aux intermittents. Ceux-ci le plus souvent travaillent exclusivement pour ces entreprises qui réussissent le miracle selon le mot de quelqu’un dans la salle de « transformer l’intermittence en permanence ». Il a été dit qu’une vraie volonté législative devrait plutôt légiférer sur les boites de productions et les autres grosses structures qui abusent du système.

Une reconnaissance difficile

Deuxième intervention à la tribune celle de Alain Courbis qui soulignait que « il y a ceux qui ne veulent pas être intermittents et ceux qui ne peuvent pas à cause d’une mauvaise structuration au niveau musical par exemple. La Réunion n’a qu’une seule salle labellisée le Bato Fou. La majorité des concerts se font dans les bars, hôtels, fêtes foraines… ». Le directeur du Pôle régional des musiques actuelles (PRMA) rappelait que « au-delà de six représentations dans un lieu, il est nécessaire de demander une licence d’entrepreneur de spectacle ». Il constate trop de travail clandestin. L’artiste est souvent considéré comme un amuseur public, pas comme un travailleur. Alain Courbis propose la mise en place d’un guichet unique, un centre de gestion des cachets, pour aider à suivre des procédures qui peuvent paraître très compliquées.
Dans le public, Nicolas, saltimbanque, témoigne de la grande difficulté qu’il a pour réunir les 43 cachets nécessaires, il confie avoir l’impression de se prostituer en jouant n’importe où, en courant derrière ces cachets. Il s’élevait contre le non-respect de son travail, car il est sous payé. Son intervention il la facture à 1.600 francs minimum, d’autres cassent le marché en acceptant d’autres cachets, ridicules.

Nos spécificités

Sudel Fuma fut le premier responsable politique à prendre la parole. Historien, il complétait l’introduction de Dominique Carrère : « avant 48 nous étions dans l’étouffement culturel, après 48 dans l’aliénation culturelle, depuis 81 nous sommes au début de la libération culturelle. Aujourd’hui cette réforme est une régression face à laquelle toute La Réunion doit se mobiliser ».
Un musicien, intermittent, se prénommant Mishko obtenait la parole. Il invitait la salle à « se questionner sur le regard que porte les gens sur les musiciens, et sur le regard que les musiciens portent sur eux-mêmes ». Il insistait sur les heures de pratique quotidienne du musicien, soulever les problèmes des frais de déplacement, de l’achat du matériel toujours plus cher à La Réunion. Il se demandait s’il n’était pas possible de déposer un amendement pour que les RUP fassent valoir leurs spécificités au sein de cette réforme. Révolté, il dénonçait le fait que les cafés ne déclarent pas les groupes, que la télé, la radio ne paient pas ceux qu’elles invitent sur leurs ondes ou leur antenne. Il clamait qu’il était interdit de faire travailler les gens gratuitement et invitait les artistes qui se produisaient à ne pas travailler s’ils n’étaient pas payés décemment. Musicien international, il dénonçait les conditions d’accueil et de traitement des artistes, des conditions qu’il n’a jamais vues ailleurs. Pour lui la situation réunionnaise est pathétique, il faut dire non, ne pas jouer gratuitement.
Gladys Mnémonide présentait aussi un compte-rendu des journées nationales du 28 au 30 août dernier, où la coordination nationale des intermittents s’était retrouvée. Elle y a représenté La Réunion, découvrant « une organisation forte, bien faite, une grande mobilisation ». KISA reste en lien continu avec la coordination nationale.

La culture indispensable au développement

Lilian Payet, vice-président délégué à la culture au Conseil régional demandait de « mieux aider les politiques en indiquant dans quelles directions travailler » et invitait les intermittents à venir rencontrer les élus à la Région pour soumettre ces pistes. Paul Vergès, président du Conseil régional disait « être venu pour comprendre mieux un problème diversifié, complexe » et espérait que « la foule de détail ne masque pas l’essentiel ». Regrettant l’absences d’autres élus, il soulignait que « le volet culturel est le seul moyen pour consolider l’unité réunionnaise, toutes réalisations matérielles seraient vaines s’il n’y avait pas une place prédominante de la culture dans le projet de développement durable ». « Notre patrimoine s’est transmis de manière orale, il reste suffisamment de braise sous la cendre pour rejoindre le feu ardent. Le chant, la musique, la danse, sont autant de possibilités pour les couches les plus touchées par notre Histoire de s’exprimer », devait-il poursuivre. Pour lui « la sous estimation du facteur culturel dans le développement de La Réunion, est un drame car c’est une condition du projet. Il faut faire comprendre à la majorité de la population que porter atteinte à la survie des créations, à la sauvegarde de notre héritage reçu par tradition orale des couches les plus pauvres, c’est ouvrir les portes de l’assimilation la plus totale. Nous sommes frappés à mort par cette mesure ».
Pour le président de La Région, « l’enjeu décisif et capital est de réconcilier les Réunionnais avec leur passé pour aller vers l’avenir ». Faisant référence à la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, il appelait aussi à un changement des mentalités : « Comment se fait-il que malgré toutes les charges qui pèsent sur les collectivités locales, on ne reçoit aucune critique quant aux coûts des autoroutes ou de la prison ? Alors que lorsqu’en mémoire aux 60.000 esclaves libérés dont nous n’avons pas une sépulture, nous envisageons un équipement pour ce devoir de mémoire, on trouve des personnes pour discuter le coût, qui croient que la culture se débite au kilo ou au mètre ». Il félicitait les intermittents d’avoir intégré la lutte réunionnaise à la lutte nationale en attirant l’attention sur notre situation spécifique : « Cette réforme est beaucoup plus grave pour notre avenir, notre héritage culturel est ainsi menacé. Face à l’instauration de la précarité dans tous les secteurs nous devons rechercher quelles sont les voies de la solidarité ».

Combattre les fausses idées

Ivan Hoareau (CGTR) a tenu à combattre les fausses idées comme celle voulant que les salariés paient pour les artistes, alors qu’il s’agit d’un système de compensation plus compliqué. Pour lui, « la recherche de l’équilibre de l’UNEDIC est purement financière, comptable, la question des intermittents rejoint le problème de toute la réforme de l’indemnisation du chômage, de la paupérisation de la société ». Il rappelait que la CGT a voté contre la réforme du régime des intermittents, que le syndicat a demandé le rejet de cette réforme. Cette question, la CGTR travaille dessus depuis 1995. L’organisation syndicale demande aux intermittents de toujours se faire déclarer. Pour la confédération « s’il n’y a plus de profession du spectacle, c’est la destruction d’un mode d’expression. Les travailleurs savent qu’il fait partie des besoins essentiels ». Le député-maire René Paul Victoria s’exprimait à ce moment là, demandant qu’on l’excuse de son retard. Il s’est présenté comme un « fervent défenseur de la culture » et a apporté aussi son soutien au combat. Le débat s’est poursuivit par d’autres interventions à la tribune, avec Rieul Latchoumy, responsables des salles du Réso, Antoine Duvignaux qui présentait le cas particulier des plasticiens, encore plus démunis et le mot de la fin revenait à un Réunionnais, administrateur d’une compagnie de danse contemporaine.


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Témoignages - 82e année


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