Communauté(s) et société

• Parution "Akoz" n° 20

4 octobre 2003

La revue Akoz, créée en 1998, vient de faire paraître son 20ème numéro sur le thème "Communauté(s) et société" : une réflexion à plusieurs voix, selon le principe répété maintenant depuis cinq ans, sur les processus de construction identitaires à La Réunion. Sur ce thème, un débat était organisé jeudi soir au centre Saint-Ignace (Saint-Denis) par l’association Akoz et les responsables de la revue, qui avaient invité quelques-uns des auteurs des articles rassemblés dans ce numéro, pour débattre. Quelques dizaines de personnes sont venues se joindre à l’équipe et participer à la réflexion.
À partir d’approches très diverses telles qu’elles s’expriment dans la revue (voir encadré sur le sommaire), il n’était pas simple de construire un débat. Ceux qui ont fait ce numéro ont commencé par se présenter rapidement et exposer très brièvement le propos de leur contribution. Cela allait des questions posées à la « communauté éducative », au témoignage d’un « Réunionnais d’origine chinoise » à la recherche d’un espace intermédiaire « entre communautarisme/communalisme et République » ; d’autres, ballotés par un monde qui change trop vite, expriment les craintes et le réflexe conservateur de retenir les « repères stables » à partir desquels s’est construite leur identité tribale, mais sans vision globale de la société et sans perspective. Enfin, une thèse à la mode, soutenue par un économiste de l’université, explique les résistances à la décentralisation par une « communauté de rente » fonctionnant comme une vaste métaphore aspirante dans laquelle se fondent ce qui ressort du concept économique de la rente et d’autres mécanismes (accumulation du capital, production de la plus-value…) dans un système dont on "oublie" au passage de préciser au bénéfice de qui il a été instauré et fonctionne encore, pour privilégier le discours du dénigrement du fait réunionnais le plus en vue lui aussi : la « défiance envers les politiques locaux », donnée comme une des explications au « refus paradoxal de la décentralisation par une communauté qui y aurait logiquement intérêt ».

Construction/dé-construction identitaire

Tous ces ingrédients participent à leur façon à la construction/dé-construction identitaire et ont été livrés en vrac à l’appréciation des participants au débat. Ceux-ci ont apporté de nombreux témoignages individuels. « Est-ce que je suis dans une communauté et laquelle ? », s’est demandé un homme interpellé par le sens de la « communauté » à laquelle se référait son père âgé de 80 et celle qui le fait douter aujourd’hui. « On peut pousser les limites de sa communauté ou passer dans une autre communauté », a-t-il constaté. Un contemporain proche de la loi de 1946 a dit son partage entre la culture indienne héritée du milieu maternel, les résonances africaines transmises par son père et ses propres constructions puisées « à la lecture de Césaire, Franz Fanon… ». Des femmes "zorey", dans l’île depuis plus ou moins longtemps, ont exprimé le questionnement identitaire né d’une forme d’exil volontaire : « pour rencontrer d’autres cultures » dit l’une « à quelle communauté j’appartiens ici et choisit-on sa communauté, dans un choix volontaire et spontanée ? », s’est demandée une autre.
Une enseignante réunionnaise a fait part de sa compréhension de la métaphore de la rente, dans laquelle elle voit « la question de la dépendance » et l’expression d’un « flottement » dans l’identité réunionnaise, dont d’autres participants s’étaient fait l’écho à travers des témoignages qui tous faisaient une large part aux changements sociaux et transformations profondes de ces dernières décennies dans la société réunionnaise. La plupart des questions abordées sous l’angle des témoignages individuels (origines, racines, appartenances, partages, limites…) ont donné l’occasion à un intervenant de dire ce qu’était exactement la démarche de la « Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise » et comment « les problèmes communautaires et identitaires sont au cœur de sa problématique ».

Différencier la communauté de la société

Un habitant du quartier de Commune Primat était venu avec des femmes d’origine comorienne dont le témoignage, dans la revue, raconte comment une douzaine de familles exilées de Mayotte se sont intégrées dans ce quartier dionysien. « Kosa le Rényoné i fé pou èt in "citoyen du monde" de demain ? », a-t-il demandé, avant d’évoquer tous les "oublis" que le Réunionnais a de sa culture et qui le font se barricader d’abord, rejeter l’Autre ensuite.
Pour l’aumônier des prisons, le « lieu rituel » et la dimension du culte -quelle que soit la pratique religieuse : malgache, tamoule…- sont dans la société réunionnaise « le lieu de liens sociaux forts, intergénérationnels… ». Mais ces liens communautaires ont interpellé l’enseignante réunionnaise, qui voit dans la « communauté du culte » plus une « fuite de la réalité » et un « danger », alors que son idée de la « communauté » repose sur « le conflit assumé ».
Son intervention a donné l’occasion au sociologue dont la contribution ouvre le numéro 20, de différencier la communauté -édifiée sur des « liens personnels et affectifs [qui] enveloppent tous les autres »- de la société, « forme sociale dominée par la primauté de l’individu sur le groupe » et dans laquelle le lien entre les individus est celui du « contrat social ». « La communauté construit le "nous" quand la société développe le "moi" », a-t-il dit en remarquant que la société réunionnaise actuelle était traversée de signes témoignant de la construction d’une « communauté réunionnaise » : « Qu’est-ce qui nous réunit, nous Réunionnais, dans une communauté de destin réunionnais ? ». Chacun, dans ce "Nous réunionnais" en construction cherche à savoir ce qu’il est dans le "melting pot". Et ce travail est « globalement un travail de société ».

Voir aussi :
L’éditorial expose et développe l’idée d’appartenance(s) communautaire(s), des constructions qui s’y opèrent, des « légitimités hétérogènes » qui s’y confrontent, dans la création/re-construction permanente du « lien social ».
L’article de Michel Watin pousse plus loin la différenciation entre communauté(s) et société, le rôle du kartié comme « espace physique et social » et ses substituts administratifs, la transition complexes « entre références communautaires et référence sociétaire » et la façon, non moins complexe dont la société intègre « le fait communautaire issu de son histoire ».

Plusieurs témoignages donnent des aperçus de comment sont vécues les appartenances/origines communautaires : communautés "ouvertes" et cosmopolites avec la diaspora chinoise à travers le monde évoquée par Clément Ah-Line, communauté "cloison" reléguée dans les souvenirs d’Andrée Manès qui a préféré se construire une « communauté d’esprit et d’action pour une Réunion affranchie et responsable ».
Tout est à lire… Depuis le « pari pour l’aménagement » à partir des efforts de restructuration des bourgs ruraux, jusqu’à l’expérience insolite de Florence Rivière au sein de « la communauté éducative » décrite en trois tableaux : les élèves, la famille, l’équipe éducative. Le prochain numéro de Akoz, n° 21, sera sur le thème : décider ici.


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