Social

Dans l’étau d’un chantage

Négociations à EDF

22 octobre 2003

Les salariés maintiennent le préavis de grève

Reprises hier après-midi, en présence des médiateurs désignés par la Préfecture, les négociations entre la direction d’EDF et salariés en grève se sont enlisées hier soir sous la pression d’un chantage de la direction d’EDF sur le personnel. Dans un communiqué, la direction d’EDF explique que « les négociations … ont été suspendues dimanche soir suite à un revirement des positions de la CGTR EDF à la fin du préavis ». Pour les salariés, cette situation provient de ce qu’ils ont découvert au fil des rencontres la réalité du contenu dicté par leur direction. Ils venaient discuter salaires, reclassements et abolition d’une discrimination par rapport aux chefs de bloc en poste en France. Ils se sont trouvés devant un chantage fait aux ouvriers du Gol, lié à l’absence de décision ministérielle sur la tranche supplémentaire. En clair, EDF proposerait aux salariés du public d’intégrer le groupe SIDEC en liant leur reclassement à l’éventualité d’une extension de l’activité du groupe privé. Si la chose est acquise pour Bois-Rouge, elle ne l’est pas encore pour le Gol, le projet d’extension du Gol étant en compétition avec un autre projet privé, celui de Promergy. La direction régionale d’EDF a jeté le masque, hier soir, faisant même dans le privé des négociations des déclarations qui ont poussé les salariés à reconduire leur préavis de grève. Cette décision n’aura pas forcément d’incidence sur la campagne sucrière. Mais le directeur régional d’EDF a été poliment prié de se retourner vers sa direction nationale et d’envisager avec elle le reclassement des salariés du secteur public dans le cadre du service public. À suivre…

Centrales thermiques et sucriers :
Pourquoi ils voulaient faire bouillir les planteurs
Les usiniers aiment bien tenir le discours de l’unité et de leur communauté d’intérêt avec les planteurs. Ce discours ne rend pas compte de la réalité des faits, que ce soit dans la production du sucre ou dans la production d’électricité.

La production d’électricité liée à l’activité sucrière est le fait d’une Compagnie thermique dont les deux sucreries -Le Gol et Bois-Rouge- sont actionnaires, ensemble, à hauteur d’environ 15%. EDF est présente pour environ 35% des actions de la Compagnie privée dont l’actionnaire principal, quasiment majoritaire, est la SIDEC. Et la SIDEC est aussi l’exploitant des deux centrales et par ailleurs chargée de la maîtrise d’œuvre des projets d’extension dans lesquels cette même société est actionnaire… Cette société-orchestre détient le contrat de gestion des deux centrales négocié avec EDF : un contrat taker-pay (le preneur paie) qui garantit l’enlèvement par EDF d’un certain niveau de production par an et si EDF ne va pas -pour une raison ou une autre- jusqu’au niveau négocié, elle paiera néanmoins le fournisseur à hauteur de ce qui est porté au contrat. Une sorte de "quota garanti" pour la vapeur… C’est ce qui faisait dire hier à Jean-Yves Minatchy, de la CGPER, que « les usiniers, de toutes façons, ne sont pas pénalisés »… puisque l’énergie perdue leur est quand même payée jusqu’à un niveau qui inclut le remboursement des pertes.

Les négociations pour lesquelles le préfet avait mandé le directeur du Travail, Alix Séry et celui de la DRIRE, Jean Terrazzi, ont dû être rudes hier matin, car ils avaient pour mission d’obtenir que les sucreries redémarrent -condition mise à la reprise des négociations sur le statut des chefs de bloc et leurs conditions de travail. D’après les informations remontées du Gol par la CGPER (voir ci-dessous), les sucriers n’étaient pas farouchement pour la remise en route des centrales thermiques, prétexte pendant vingt-quatre heures à un rejet des livraisons de cannes, qui a eu le don d’échauffer les planteurs. Pourquoi cette « mauvaise volonté » des usiniers ? Une hypothèse est que la situation des chefs de blocs -pour laquelle les producteurs privés auraient pu intervenir beaucoup plus tôt- a été considérée comme monnaie d’échange dans le règlement de négociations plus vastes engagées en ce moment même entre EDF et producteurs privés. Plus la pression montait autour des plateformes, plus les planteurs bouillaient et plus les sucreries apparaissaient comme gages d’une sortie de conflit. Moyennant quelle contrepartie ? C’est ce qui devait apparaître quelques heures plus tard dans la poursuite des négociations (voir ci-contre).

Ces calculs vont peut-être tourner court mais les éléments qui permettent de conclure à leur existence sont bien réels et pourraient se manifester à nouveau.

P. David

La CGPER :
« Les usiniers nous prennent en otage »
Empêchés de livrer leurs cannes hier matin encore, les planteurs devaient apprendre dans l’après-midi la fin de la grève des salariés des centrales thermiques. Le soulagement n’a pas suffi à effacer les motifs de la colère.

Réunis devant Bois-Rouge hier matin, des planteurs empêchés de livrer leurs cannes ont écouté Jean-Yves Minatchy, secrétaire général de la CGPER, faire un constat de la situation créée par l’éclatement d’un conflit dans les centrales thermiques des deux usines sucrières. « Ce sont les planteurs qui paient les pots cassés », a dit le responsable syndical en pointant surtout la responsabilité des usiniers.

« N’y avait-il pas moyen d’éviter cette grève, pendant les douze jours de préavis ? ». Le syndicaliste planteur a fait hier le constat que les négociations n’ont commencé que tardivement et que les planteurs font les frais de la situation. Les cannes restent au champ, « i sèk, i pèt an sïk » … Pour autant, le syndicaliste dit « comprendre les préoccupations des salariés mis à disposition par EDF », dénonce « un blocage systématique » de la direction d’EDF. Mais de façon assez inhabituelle, les planteurs ont noté aussi la « mauvaise volonté des usiniers ». « D’habitude, ils font des communiqués pour avertir les planteurs, quand il y a un risque de ne pas avoir de pesée… » Dans cette grève, des planteurs du Gol ont eu la surprise d’entendre des responsables de l’usine, hier matin, leur suggérer d’aller « bloquer la centrale thermique »… dont l’usine est un des actionnaires. Réponse sans appel des planteurs : « Si néna pou bloké, akoz ou blok pa ou mèm ?! » Conclusion provisoire des planteurs, hier en fin de matinée : « Ils veulent la pagaille générale pour dresser les planteurs contre les grévistes ».

Dans sa conférence de presse improvisée, Jean-Yves Minatchy a demandé « l’intervention du préfet, pour sortir d’un conflit qui pénalise surtout les planteurs ». Le retour de la vapeur dans les centrales et la mise en service des centres de réception des cannes, pendant que les négociations à EDF débouchaient sur la préparation d’un protocole, ont conduit la CGPER demander « que les planteurs pénalisés par cette grève bénéficient de quotas supplémentaires afin d’achever la campagne sucrière dans de bonnes conditions ».

Vers la constitution d’un monopole privé ?
Les dispositions de la loi de février 2000 vont amener EDF à se retirer de la production pour se replier essentiellement sur la distribution. À La Réunion, EDF vise à se positionner comme distributeur unique, rachetant leur production d’énergie aux producteurs privés. La configuration actuelle de la production d’électricité à La Réunion est un partage entre producteurs des sucreries (bagasse/charbon actuellement et charbon pour l’avenir), centrale du Port et production hydraulique pour le secteur public. Les deux usines sucrières produisent grosso modo 25% de la consommation chacune (300 Giga Watt), couvrant ensemble la moitié des besoins. Le projet d’extension de Bois-Rouge, qui selon son directeur, Pascal Langeron, devrait démarrer en août 2004 est appelé à couvrir environ 10% supplémentaire d’une consommation qui, globalement, augmente de 7% à 8% chaque année. Et les propositions faites par les usiniers pour l’extension du Gol portent sensiblement sur la même augmentation.

Ceci appelle deux observations. La première est que les sucreries et leurs centrales thermiques visent à prendre une part prépondérante dans la production énergétique -entre 60% et 70%- ce qui revient à remplacer le monopole d’EDF par un quasi monopole privé des sucriers. La seconde est que ce schéma ne permettra pas de couvrir les besoins dans les projections faites pour 2005 et 2010. En 2001, l’énergie livrée a été estimée à 1.871 Giga Watt. Elle devrait être, selon EDF, de 2.357 GW en 2005 (+25%) et 2.973 GW en 2010 (+26%). Ce qui signifie qu’il y a largement la place pour d’autres apports de production, pourvu que les pouvoirs publics permettent à une réelle concurrence de s’installer entre privés, plutôt que d’œuvrer à la constitution d’un nouveau monopole dont les usagers n’ont rien à attendre de bon. La preuve par la Californie, ou New-York…


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