Culture

De la Terre à la Lune, la rue la plus grande du monde

Cyclones production présente "113, rue Sainte-Marie" à la Fabrik

10 octobre 2003

Les habitants du Butor appellent l’endroit "kartyé Patat’Duran, la Ferm’ tabac". C’est une ancienne usine à cigarettes, puis à allumettes, tombée définitivement dans l’oubli quand son dernier locataire, un concessionnaire automobile (SERCA), a quitté la place. Il ne reste que des pans de murs sans toit, un sol dallé sous un hangar, le tout envahi par la friche et des arbres si hauts qu’ils donnent à ce lieu d’abandon une allure de cloître, une enceinte préservée de la trépidation urbaine qui a transformé le quartier tout autour. C’est là que le théâtre Cyclones Production a posé ses malles dernièrement, après des années de nomadisme et, avec le concours de la DRAC et de la Ville de Saint-Denis, envisage de faire de ce petit carré miraculé, coincé entre deux artères, un nouveau théâtre et une résidence d’artiste, appelée "la Fabrik" en mémoire de sa première vie.
"113 rue Sainte-Marie" est le premier rendez-vous donné au public dans ce lieu magique. Comment manquer à l’appel de cette "Romans an bwasoutol" que le conteur Sully Andoche est allé puiser aux confins de l’enfance pour un premier "one boug show" lancé comme un vrai défi d’acteur ? Avec la complicité de Luc Rosello, le metteur en scène, le conteur de "Katyak", familier des publics enfantins, brave cette fois un public "gradiné" (assis sur des gradins) devant lequel il déroule le fil de sa mémoire à trous…

Kosa domoun va di ?

Sous le regard de ces témoins d’antan convoqués par un récit poétique et fantasque, Sully Andoche, alias Gabriel, fait revivre ceux qu’il aime : son batar roké Rouyé, son copain et "faux-frère" le petit Jésus qui-sé-tou-voi-tou-t-antan-tou mais n’est pas foutu capable de lui dire pourquoi les deux Américains qu’il voit marcher sur la Lune, sur le premier écran de la première télévision arrivée rue Sainte-Marie, en juillet 69, n’ont pas filmé sa grand-mère, la mémé emportée par les vents, la mémoire volée par le temps… envolée sur la Lune elle aussi. N’est-ce pas ce que lui avait dit sa mère, la pieuse et compatissante Josepha ?
Dans ce film déroulant une enfance des années 60, Sully Andoche arrache à l’oubli ceux qu’il ne veut pas voir mourir, La Réunion de Madoré et des Jokary, des rues en poussière sans trottoir, du beurre Sovaco, du premier appareil photo, de la musique classique à la radio pour annoncer un mort célèbre…
Les trompettes classiques qui frappent "les trois coups" sur le mode de la facétie… balbutiante, comme l’est la mémoire, tissent aussi le fil d’un spectacle exigeant, émouvant et drôle, construit contre la mort et contre l’oubli.


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