Identité et société

« Expliquons à nos marmay pourquoi ils peuvent être fiers de leurs racines kaf »

Première conférence-débat sur "Démounaz lèsklavaz : quelle réparation ?"

22 septembre 2003

On ne remerciera jamais assez les associations culturelles réunionnaises qui, comme Rasine Kaf, accomplissent tout un travail d’information et de conscientisation pour aider leur compatriotes à se réapproprier leur Histoire et conforter leur identité. En effet, comme on l’a encore remarqué samedi dernier à la salle de conférence du front de mer à Saint-Paul, il est extrêmement important qu’existent des lieux et des moments pour permettre aux Réunionnais d’exprimer leurs souffrances refoulées et leurs aspirations à plus de justice.
Ce samedi était en effet organisée avec le soutien de la Région la première des cinq conférences-débats de l’association présidée par Ida Latchimy sur le thème "Démounaz lèsklavaz : quelle réparation ?". Une série de rencontres qui continuera au cours des trois samedis à venir et qui sera clôturée par un "Tour de l’île du patrimoine oublié" le dimanche 12 octobre prochain. (voir encadré)
Deux historiens ont ouvert le débat avant-hier : François Lautret-Staub a fait un exposé sur le thème : "Grandeur et misère du Kaf - Kaf nana sèt po". À travers de nombreux exemples pris dans l’Histoire internationale et réunionnaise, il a démontré que le Noir a toujours été dévalorisé par tous les systèmes économiques, sociaux, politiques et culturels dominants. Il en a conclu que cette domination et ce mépris du Noir - appliqués sous la forme du crime contre l’humanité que fut l’esclavage - doivent être réparés.
Philippe Bessière a développé la problématique : "Quelle réparation à La Réunion ?". Il a d’abord rappelé que la loi Bello-Taubira du 23 mai 2001 n’a pas prévu de réparation - en raison de l’opposition du gouvernement et de la majorité parlementaire de l’époque - et que plusieurs articles de cette loi permettant de faire respecter le devoir de mémoire sur le crime de l’esclavage n’ont jamais été appliqués.
Philippe Bessière a donné plusieurs exemples de tentatives dans d’autres pays - en particulier à Maurice - pour faire réparer ce crime. À La Réunion, une telle réparation est encore un sujet tabou et ce non-dit perpétue un lourd contentieux envers les descendants des esclaves et des engagés.

« Réparer le passé en réparant le présent »

Selon l’historien, « les inégalités du présent sont liées aux inégalités du passé » et il convient donc de trouver ensemble les moyens d’effectuer cette réparation dans notre pays aujourd’hui. Celle-ci passe par des transformations sociales et culturelles qui réhabilite la place, les droits et l’image du Kaf (descendant de l’esclave malgache, africain, comorien). « Nous devons réparer le passé en réparant le présent », a conclu Philippe Bessière.
Ces deux exposés fort intéressants et pleins d’enseignements, furent suivis d’interventions non moins intéressantes de la part de la cinquantaine de personnes présentes dans la salle et de témoignages souvent poignants de la part de responsables de Rasine Kaf. François Tibère, Halima Zahlata, Nadia Dutreuil et Ghislaine Bessière sont intervenus successivement sur « le "Code noir" remplacé par un "Code kaf", qui régit la vie du Kaf tous les jours à La Réunion », sur « la perception négative du Kaf dans les postes à responsabilité », sur « l’exclusion dont sont victimes les descendants d’esclaves dans notre société » et sur « le cheveu kaf qui est discriminé dans l’esthétique féminine ».
Parmi les nombreuses et riches interventions du public, on retiendra en particulier celles qui ont posé le problème de l’impossibilité de retrouver les tombes des ancêtres esclaves, la question de l’origine des noms et l’absence des lieux de cultes comme le service malgache ou le sèrvis kabaré lors de la Journée du patrimoine spirituel ce dimanche. Les carences des médias et en particulier celles du service public d’information à propos de cette série de rencontres organisées par Rasine Kaf furent également soulignées.
À noter enfin ce témoignage d’une mère de famille confrontée à la honte de sa petite fille d’avoir des cheveux crépus et une peau noire ; témoignage commenté ainsi par une autre militante : « Nous devons expliquer à nos marmay pourquoi ils peuvent être fiers de leurs racines kaf ». Finalement, cette conférence-débat a confirmé une nouvelle fois, si cela était nécessaire, l’importance du projet de Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise pour relever tous les grands défis identitaires et culturels de La Réunion.

Conférences-débats
avec l’Association Rasine Kaf

Démounaz lèsklavaz :

quelle réparation ?

• Samedi 27 septembre

de 14h à 18 h chez Live-Formation à Sainte-Clotilde (Chaudron)

Intervenants

- Mme Sheila Bunwaree, sociologue : "L’éducation et la réparation à Maurice".

- M. Jean-Pierre Cambefort, psychosociologue : "Les conséquences psychosociologiques de l’esclavage".

Témoignages

- Nadia Dutreuil : "Le visible et le caché, expérience d’une transposition picturale".

- Association Rasine an Lèr : "L’esclavage moderne et le déracinement".

- Alex Mithra : "De la descendance des camps ou le boulevard réhabilité".

Débat

• Samedi 4 octobre

de 14H à 18 H à Saint-Louis (collège de Plateau Goyaves)

Intervenants

- M. Yann Leblais, doctorant en droit international : "La réparation, un droit ?"

- Mme Guilmée Técher, enseignante en histoire : "Histoire et déni, comment réparer l’impossible ?"

Témoignages

- Jean-Hugues Ratenon (Mouvement des Chômeurs Panonnais) : "Le travail, un droit ?"

- Michel Nasseau : "Les associations et la réparation".

Débat

• Samedi 11 octobre

de 14h à 18 h à Sainte-Suzanne (salle de réunions de la mairie)

Intervenants

- Docteur Julien Rakotomampionona : "La voie des ancêtres".

- M. Reynolds Michel : "L’Église et l’esclavage : quelle réparation ?".

- M. Alex Maillot : "Derrière le rideau de cannes, la plantation au quotidien dans le beau pays".

Témoignages

- Ida Latchimy : "L’instruction, l’Église et les Kaf".

- Marie-Georges Oziri : "À la frontière de deux religions : la religion catholique et le rituel malgache".

Débat

• Dimanche 12 octobre

Tour de l’île du patrimoine oublié (en car).

Pose d’une sculpture tête Kaf à la Plaine des Cafres comme première pierre à l’édification d’un musée du marronnage.

Expositions : Itinéraire du patrimoine caché, Cartographie de la mémoire, Informations sur le Code noir.


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