Assemblée nationale

Huguette Bello : « Contre toute logique, ce budget diminue »

Budget de l’Outre-mer

23 octobre 2003

Nous reproduisons ci-après le discours prononcé hier à la tribune de l’Assemblée nationale par la députée de la 2ème circonscription.

Le doute est apparu dès le mois de mars avec l’annonce des premières annulations de crédits budgétaires. Il s’est installé avec le deuxième plan de gel de septembre. Depuis la présentation du budget de l’outre-mer pour 2004, la certitude est acquise : l’outre-mer ne fait plus -déjà plus- partie des priorités de ce gouvernement. Tous les artifices de langage, toutes les habiletés comptables, tous les slogans de propagande ne masqueront pas cette réalité-là.

Le "terrain", si souvent invoqué et au nom duquel on justifie les politiques ultralibérales, ne s’y trompe pas. Il refuse de plus en plus de servir d’alibi à des décisions qui, en fait, veulent satisfaire aux exigences si bien définies par le "consensus de Washington", tout entier organisé autour du triptyque austérité-privatisation-libéralisation. À La Réunion comme ailleurs, le "terrain" se rebelle. Les longues grèves dans l’Éducation nationale et les manifestations récurrentes qui rythment l’actualité réunionnaise sont la partie la plus visible d’une prise de conscience des menaces qui pèsent sur les acquis sociaux et sur les conditions du développement.

Le "terrain" est inquiet, Mme la ministre, et votre budget ne le rassurera pas, tant s’en faut ! Sans polémiquer sur les variations globales de ce budget, comment ne pas voir que les mesures qu’il contient sont en régression par rapport aux années précédentes ? Ainsi de l’emploi. Malgré une situation désormais connue et analysée par tous, c’est le poste qui connaît la plus forte diminution. Évidemment, une telle diminution n’est pas avouable : alors, les vieilles ficelles réapparaissent. Primo, on clame haut et fort que l’emploi demeure, pour le ministère, la priorité des priorités. Secundo, on camoufle par des astuces budgétaires le décalage entre les mots et les choses. Tertio, on culpabilise les plus fragiles puisque les plus fragiles sont les plus faciles à culpabiliser !

Dans le cas du FEDOM, qui regroupe l’ensemble des crédits en faveur de l’emploi et de l’insertion, cherchons l’astuce. Elle consiste à transférer vers ce fonds, dans la plus grande opacité, des charges qui, selon une tradition bien établie, auraient dû être inscrites au budget du ministère des Affaires sociales. De cette façon, ce n’est pas l’État qui finance les exonérations de cotisations patronales prévues par la loi programme, à savoir 75 millions d’euros. Ces exonérations sont financées par la suppression d’au moins 25.000 solutions d’insertion. Ce sont donc les chômeurs qui sont priés de payer pour se faire embaucher.

C’est sans doute dans cette même logique que les crédits de compensation de la créance de proratisation du RMI ont été annulés, depuis l’année dernière, pour financer les déficits budgétaires. Le FEDOM, c’est-à-dire l’argent des pauvres, des exclus, des modestes, devra-t-il encore verser sa contribution au financement des baisses d’impôt des riches ? En tout cas, les emplois-jeunes de La Réunion sauront désormais pourquoi un millier d’entre eux resteront, à la fin de cette année, et malgré vos promesses, "sur le bord du chemin". Les bénéficiaires des CES auront du mal à croire que la suppression annoncée de dizaines de milliers de contrats au niveau national épargnera l’outre-mer. Et aucun Réunionnais ne sera surpris d’avoir à déplorer la forte augmentation du chômage que votre loi aura programmée.

Nous ne nous lasserons jamais de vous rappeler, Mme la ministre, que personne n’est opposé à l’emploi marchand, mais que la situation de La Réunion exige de concilier, dans l’intérêt de l’emploi, l’économie marchande et l’économie solidaire. Ce n’est pas en démantelant l’économie solidaire -opération pudiquement baptisée redéploiement- qu’on favorisera l’emploi marchand. La lutte contre le chômage ne fait pas bon ménage avec l’idéologie. Nous n’accepterons pas que, pendant que la majorité stigmatise les fonctionnaires et que le gouvernement culpabilise les chômeurs, le ministère de l’Outre-mer dévalorise l’emploi solidaire.

Avec l’emploi, le logement constitue l’autre grande préoccupation des Réunionnais. L’ampleur des besoins actuels et futurs a été maintes fois chiffrée : 250.000 logements devront être construits dans les trente ans. C’est pourquoi l’annulation des 45 millions d’euros de la LBU pour 2003 est particulièrement pénalisante. Elle devrait en effet se traduire par le rejet de plus de mille demandes de financement de logements sociaux. La pénurie de logements est telle qu’il n’est pas indispensable d’interroger le terrain pour savoir qu’il faut, de toute urgence, annuler l’annulation ; c’est précisément ce qu’on vient de faire pour le logement social dans l’Hexagone.

Comment ne pas évoquer, même si elle ne figure pas dans les crédits du budget de l’outre-mer, la dotation de continuité territoriale ? Présentée comme la grande innovation de la loi programme, elle est devenue en quelques mois un feuilleton à rebondissements. Non seulement le montant de cette dotation est critiqué de toutes parts, mais voici que son financement se révèle plus que problématique. Là encore, il sera assuré par les passagers eux-mêmes qui devront payer plus cher leur billet d’avion. L’outre-mer n’est décidément plus une priorité.

Nous examinons ce soir le premier budget qui doit mettre en application les mesures de la loi-programme pour l’outre-mer. Contre toute logique, ce budget diminue. Derrière le paravent transparent de la communication, la vérité apparaît dans sa simple nudité : ce budget renforcera l’inquiétude déjà instillée, jour après jour, par l’action du gouvernement. Votre loi méritait sans doute une meilleure entrée en matière. L’outre-mer aussi.


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