Inédit

Roman-feuilleton de Francky Lauret

3 janvier 2004

Chapitre 2

Bombe

Résumé du premier chapitre (Maloya)
Viktwar s’appelait Victoire, mais elle a changé l’orthographe de son prénom depuis qu’elle a pris son indépendance en quittant la case de ses parents, à La Plaine, pour aller vivre à Saint-Denis où elle travaille dans un bar tout en poursuivant ses études à l’université.

Viktwar ne pense pas aux hommes, les hommes n’existent plus dans ce pays de kapon. C’était elle la chef-commandeuse, elle, la seule à porter haut le cordon de la moresque, pantalon en treillis. Seule à tenir les rênes de la charrette, à guider les bœufs. Son coup de machette est toujours aussi précis et sa main ne craint plus rien des éclis du duvet de la canne. Son bras brise le basalte en moellon pour de nouvelles clôtures. Seule à travailler, à s’éreinter.
Des hommes, ici, des vrais, comme elle en voudrait, s’il y en avait eu un, un seul, elle le saurait. Dans la réalité, l’homme de la situation, c’est elle. Elle, l’héroïne, qui se cache derrière les lunettes noires, sous la cagoule, dopant les cerveaux en faisant croire le jour de demain arrivé, en forçant le jour à naître en baba-zazakèl, flamboyant donnant un feu neuf au cœur vert des tendres arbrisseaux. C’est elle la sage-femme appuyant sur le ventre, la première voix du dehors de la caverne, la première main, le premier contact. Celle qui passe la vie.

Un à un, les cercles révolutionnaires se sont ouverts à son engagement. Les anciens meneurs et les pionniers côtoyés, coyotés, dont elle avait achevé la décolonisation, à nouveau corrompus la renient et la relèguent au banc de l’infamie. Ces cabots de Créoles pro-français sont tous plus mol les uns que les autres.
Qui dira son rôle ? N’a-t-elle pas été prépondérante ? On garde plutôt l’image de la belle Créole accomplie, souriante et charmante, co-fondatrice du très évocateur Radio Piwan.

Pourquoi un homme ? Même s’il porte le sac ? À quoi sert un homme sinon à vous faire la toilette et la cuisine ? Et pourquoi pas un gros chien aussi ? Et un vrai travail ?
Pas besoin d’un homme pour la gâter, la pourrir, l’attendrir, pour la trouver belle et l’aimer à la niaiserie. Ni besoin d’un financeur, ni d’un géniteur.
Ne plus le quitter d’un instant, penser à ce qu’il faut, s’inquiéter de lui, le soigner, lui plaire jour après jour face aux hordes des furies. Elle ne croit pas en ce genre de rêve, alors que tout lui était servi sur feuille figue.
Pourquoi un homme, bien qu’il puisse être attentif et disponible, tendre comme les cris dans la nuit ?
Pourquoi un seul ? À jamais ? Malgré sa constance et sa fidélité, son calme et son ouverture d’esprit, malgré son excellence.

Pire que tout : Viktwar n’a jamais cherché la majuscule de l’amour et n’y pense même pas. Son cœur se voue tout entier à la cause et des sujets hors de son temps et de son entourage torturent continuellement son esprit. Elle s’amuse à éviter, à ignorer les regards qui traquent le sien, n’y répondant que par un sourire enjoué qui achève définitivement ses prétendants et les maintient dans l’illusion d’un commerce.
Heureusement, si la lubricité ambiante s’électrise en sa présence et si chacun y va de son fantasme, elle-même n’est pas au courant et ne remarque pas toujours les effets produits par son apparition, se contentant naïvement de trouver tout le monde conciliant et disposé, amène. Prêter attention aux sarcasmes allusifs l’amènerait à vivre dans une sorte de paranoïa. Aux sifflets, aux interpellations, sa réponse consiste en une ignorance parfaite, poursuivant son chemin, absorbée dans sa marche chaloupée et dans sa pensée tanguante.
C’est une voleuse de sable. Chacun de ses pieds foule un millier de cœurs sur lesquels elle danse, impitoyable kafrine do fé au shakti flamboyant. Foxy Lady.

Même vingt ans après sa jeunesse, une jeunesse après ses vingt ans, cette aura n’a pas diminué. La maturité l’a embellie. Un travail acharné la faisant vivre sur les nerfs conserve à son corps tonus et maintien. Ses activités pour la culture l’ont enrichie humainement et préservent à son œil pétillant l’éclat étincelant des intelligences rares. Si ce n’est cette gravité dans ses expressions, cette profondeur insondée de ses vivaces résolutions, elle passerait pour une femme entretenue.
Elle ne comprend pas ces femmes qui se pendent à la bourse d’un homme ou de plusieurs hommes pour mener au nom de leur liberté une existence dissolue, à ses yeux vide de sens et consistant en une vie de parure, de fainéantise, de danses et de jeux. Tant de choses que celles-ci conçoivent comme un noble privilège, tel le fait d’habiter les résidences coloniales ou les riches demeures modernes qui poussent en bord de plage. Si la pa lor larzan, si la pa lor mi marié pa…

Ses grands privilèges à elle restent son engagement, son indépendance, sa liberté. Certaines femmes la dégoûtent de son sexe : ces personnes, coincées dans le cadre de leur métier, ne s’inquiètent de rien sinon de parler pour rien dire avec leurs lèvres en travers, leur bouche en cul-de-poule, les paupières fardées, écarquillées, les yeux ronds.
Ces femmes pénibles dont elle plaint les maris et pour les enfants desquelles elle prend pitié. Celles-là au faciès fripé comme mangue sucée, avec bronzage de piscine, rire idiot, cheveux en gaufrette, colliers en pagaille, bague à chaque doigt, vernis doré aux pieds, les ongles pleins de paillettes, le bas du cou rose comme pintade. Ces demi-folles qui font tout précipitamment, se cognent, glissent, gauches jusqu’au bout de la main droite.
Elle les ignorerait bien mais la vie l’oblige à croiser trop souvent ce genre de makrèl, juste à la recherche du joli et dont le manque de pertinence est sensible dans le creux de la voix et dans l’intonation finale, dans cette exagération des sonorités françaises. Comment ces personnes trop éduquées ne peuvent-elles pas être assez intelligentes pour se rendre compte de leur ridicule par zot minm ? Faut-il les dénoncer ?

Tous les matins elle remercie le ciel de l’avoir faite femme, et Réunionnaise. Comme ce doit être difficile d’être un garçon dans ce monde en besoin d’hommes ! Le mâle d’aujourd’hui, à en croire la prolifération des magazines, des produits et des modes, se fait une idée tout efféminée de la masculinité. Le mâle ne sait plus être mâle, tout ça parce qu’il se veut moderne et sensible.
Elle percevait la difficulté d’être un homme dans le mal qu’ils ont à gérer leur idéal et leurs pulsions. Un bonhomme, kanminmladi, est toujours victime des autres et de lui-même. Il se livre en proie au désir à cause de la manière dont la société l’invite à consommer de la femme. Il est toujours prêt à aller à la pêche Bernica.

Il n’empêche que si elle était un homme, elle ferait preuve de plus de force et d’inflexibilité. Dieu merci elle était préservée d’être le dindon de la farce, le père et le fils, travaillée entre son sexe et son bon cœur.
En tant que femme, elle a moins de conversation avec son sexe qu’un homme, elle n’a rien avec quoi cohabiter. Cette aiguille entre leurs jambes finit toujours par leur faire perdre le Nord. L’homme est soumis à cet électromagnétisme, soumis aux perspectives des caméras, aux grands encarts de Créoles souriantes, belles à devenir lesbienne, vantant les produits pays ou les banques populaires.
Les femmes savent abuser de cela, et les femmes ne s’aiment pas entre elles.

L’homme est, sans le savoir, l’éternel jouet du genre féminin qui l’a conçu. C’est un être fébrile et frustré, qui par sagesse se réfugie dans le jeu du pouvoir et des richesses ou, salutairement, dans l’amour de ses enfants et de sa famille, à moins que la dodo ne le tire dans la charrette, sauf si ses désirs ne trouvent d’autres exutoires que ses propres enfants. Jamais l’idée de baise ne quitte l’esprit d’un homme, de sa puberté à sa mort.
Elle n’ose imaginer les tortures flagellatrices de leurs désirs quand ils ne peuvent se libérer de leurs pulsions. Un homme attarde son regard même sur la plus grasse cuisse flasque si celle-ci est nue, car seulement l’idée de nudité suffit apparemment à son excitation.
La nature les a fait aveugles de la sorte à la laideur la plus abjecte. À moins que, les yeux emplis de longues jambes et de fortes poitrines, ils se contentent de fermer les yeux pour s’y enfouir.

Dans de telles conditions, son physique avantageux la désavantage dans sa carrière d’intellectuelle, la livrant avec cynisme en proie aux crocs carnassiers. Elle ne peut jamais être considérée en elle-même, pour elle-même, du fait de sa beauté. La douceur de son timbre voile à leurs oreilles le poids de ses mots.
Considérant son corps, les hommes n’y voient que de la viande crue, de la bonne chair à griller, aux pattes carbonisées. Mais à partir du moment où ils se donnent la peine de l’écouter jusqu’au bout, les choses changent et ils se mettent à la craindre, à avoir peur de ses propos.
En ces rares moments de partage, elle se sent pleinement humaine, pur esprit androgyne. Parfois quand elle parle, il lui semble se griser et se sentir franchir des paliers de conscience jusqu’à la sublimation où le cœur fleurit au sommet.

(à suivre)


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Témoignages - 82e année


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