Festival d’Art Métis

« Je suis un militant de l’égalité des chances »

Jacques Martial interprète "Cahiers d’un retour au pays natal " d’Aimé Césaire

20 novembre 2003

Comme tous les artistes qui participent au Festival d’Art Métis, Jacques Martial n’est pas là par hasard. Entendez par là que la programmation de son spectacle "Cahiers d’un retour au pays natal" ne s’est pas faite sur un catalogue. C’est avant tout l’histoire d’une rencontre. Un thème cher à Talipot autant qu’à l’acteur guadeloupéen. La rencontre eut lieu il y a de cela six ans, lors du Festival Grand Tig’, en Guyane. Ce fut le coup de foudre réciproque. Ce n’est pas faute de l’avoir invité, mais, question de planning, Jacques Martial, à son grand dam, n’a pas pu honorer l’invitation. Mais cette fois, c’est bon. Et comme l’homme aime prendre son temps, s’il a pu répondre favorablement, « c’est que cela devait se faire ainsi… »
L’homme est d’un naturel simple et attachant. Il fait partie de ces individus que l’on a envie d’avoir pour ami. Il s’exprime d’une voix forte, comme s’il était sur scène. Sa présence au Festival d’Art Métis ? « C’est parce qu’avec Talipot, nous partageons des valeurs communes. En France, quand on prépare un spectacle, c’est quatre semaines de répétition, la générale, la première, l’exploitation de la pièce… Tout est cadré… Talipot fait partie de ces rares troupes qui se sont donnés les moyens d’avoir du temps… » Prendre son temps, Jacques Martial aime cela, à l’évidence. Dès les premiers contacts avec Thierry Moucazambo, le courant est passé. « Je leur ai parlé de Césaire, de ce texte que je portais en moi depuis très longtemps. Nous sommes toujours sur le thème de la rencontre, de la recherche identitaire. Pas seulement une recherche revendicatrice, mais qui implique la compréhension de soi et de l’autre… »
Jacques Martial est autant un homme de métier qu’un homme de conviction. Là où certains se seraient fait dévorer tout cru par un personnage emblématique, un rôle, son personnage de Bain-Marie, le mulet de Navarro, série culte de la télévision, ne lui colle pas à la peau. Car l’homme a bien d’autres cordes à son arc. C’est ainsi que, il y a trois ans, il a fondé la "Compagnie Noire" avec Jean-Claude Myrtil et Alain Attrait, scénographe. « On se connaît depuis longtemps et on a développé un parcours commun. Nous avons commencé par une pièce de Claudel, "L’Échange" ».
Pourquoi la "Compagnie Noire" ? Là, c’est une autre facette du personnage qui apparaît. « La vocation de cette compagnie est de favoriser la représentation des personnes issues de minorités visibles ». Qu’en termes choisis, ces choses-là sont dires ! Et d’enfoncer le clou : « je suis un militant de l’égalité des chances. Nous avons mené, avec d’autres, des actions politiques pour ouvrir des portes aux minorités visibles, car il existe un réel problème d’absence d’image, pour ne pas dire un désert ». « Et cela conduit inévitablement à un communautarisme, à un repli sur soi. Nous voulons lutter contre le communautarisme, l’exclusion, la ghettoïsation. Ce faisant, j’ai eu à cœur de me souvenir que je suis artiste, et de contribuer à une force de propositions », souligne-t-il.

« En 30 ans, les choses n’ont pas évolué »

À écouter le militant qui n’est jamais loin de l’acteur, on comprend mieux pourquoi il a eu envie d’interpréter ce texte de Césaire. Il poursuit : « il n’y a pas de Noir à la Comédie Française… » À 48 ans, il a derrière lui 30 ans de métier et n’hésite pas à lancer ces propos, comme un lance un pavé dans la mare : en 30 ans, les choses n’ont pas évolué. Cela va même de mal en pis ! « Faut-il alors se diriger, comme cela s’est fait aux États-Unis, vers un quota d’acteurs noirs ? Ce serait la pire des choses. Mais s’il le faut, si la bonne volonté ne suffit pas, pourquoi pas ? » Homme de théâtre autant que de petit et grand écran, Jacques Martial semble parler d’expérience, sans amertume, mais avec un réalisme teinté d’ironie : « la représentation est encore plus dure sur les planches que dans l’audio-visuel. Au cinéma, on a toujours besoin d’un mendiant, d’un dealer, d’un émigré, pour que le public identifie la fonction au personnage. Ca crée de l’emploi ! Alors que dans le répertoire classique… »
Le combat du militant Martial, c’est justement de sortir de cette vision étriquée. Et il donne l’exemple, à sa façon, avec ses convictions. Ainsi, il crée "Cannibale", une pièce écrite par José Bliya qui se jouera au théâtre Chaillot, à Paris. « Il y aura dans la pièce trois comédiennes noires. Mais si l’une d’elles n’était pas disponibles, elle pourrait tout aussi bien être remplacée par une Japonaise ! »

« La poésie est la musique extrême de la langue »

Lorsqu’il évoque son spectacle, et surtout le texte de Césaire, Jacques Martial est tout aussi prolixe : « "Les Cahiers", c’est un poème, une histoire. C’est un voyage extraordinaire à travers le temps, à travers le monde, les océans, les individus… » Et si ces mots, écrits par Césaire qui n’avait que 26 ans (il en a aujourd’hui 91…) sont toujours terriblement d’actualité, il y a une explication : « cela tient du génie et nous ne sommes pas égaux devant le génie. Ce texte de Césaire, écrit en 1939 est le texte fondateur de la conscience noire, de la négritude. C’est l’histoire d’un être humain qui porte en lui un mal-être, qui va se construire et se reconstruire ». « Ce mal-être n’est pas de son fait. Mais dans le même temps, il le doit aussi à lui-même. C’est un exercice extraordinaire de courage de la part de Césaire qui fait face à ses propres contradictions… », explique-t-il. Et le tout sous forme de poésie. De cette poésie dont Jacques Martial estime qu’elle est « la musique extrême de la langue ». De toute évidence, l’interprétation de ce texte de Césaire l’aura marqué. Tout comme il aura apprécié le soutien du Conseil régional de la Guadeloupe dans cette aventure aux multiples facettes. C’est ainsi que des stages ont été animés avec de jeunes lycéens qui se sont piqués au jeu, s’appropriant un texte réputé difficile. Et puis, il y a la satisfaction de voir un public debout lorsque le spectacle est joué en anglais à Singapour ou en Tasmanie… Là encore, le hasard n’existe pas. « Les grands auteurs savent parler à l’être humain. Ils nous donnent les clés pour nous comprendre », résume Jacques Martial. À La Réunion, le spectacle sera joué pour la 20ème fois, avant un petit crochet par la Maison d’arrêt de Saint-Pierre, et ensuite, direction Paris, pour un tournage de Navarro avant de mettre le cap sur New-York où les "Cahiers" seront joués en décembre.

« Navarro ? Une aventure humaine »

L’homme aime les mots et déteste les formules toutes faites, les mots tellement usés et éculés qu’ils perdent de leur sens originel. Dire par exemple "génial" n’a pas de sens pour lui. Alors, c’est sur la pointe des pieds que l’on aborde le rôle, le personnage de Bain-Marie, le mulet de Navarro. En essayant de ne pas tomber dans la question qui lui a sans doute été posée dix mille trois cent cinquante fois. « Dans ma carrière, 99% des rôles que j’ai eus, c’est après un casting. Mais ce rôle dans Navarro, c’est Roger Hanin qui me l’a confié. On avait tourné ensemble un téléfilm et un jour il m’a appelé en me demandant si cela m’intéressait. J’ai dit oui ». « Quand on a tourné le premier épisode, en 1989 », poursuit-il, « on devait faire deux épisodes, six si cela marchait. Puis on en a fait 13. Aujourd’hui, on en est déjà à 93 épisodes et quand la série sera terminée, on aura fait au total 104 films ». « Bain-Marie, c’est un personnage que je vis. En même temps, c’est une gageure que de rester à ce niveau de succès et de faire autre chose. Mais Navarro, c’est une chose extraordinaire. Comme c’est extraordinaire d’être ici. C’est une formidable aventure humaine. Mais quand je tourne Navarro, c’est aussi de la militance. De toutes façons, je ne pourrais pas être prisonnier de mon personnage », confie-t-il. D’où la création de la Compagnie Noire. « Avec la Compagnie, je me sers de ma notoriété acquise avec Navarro pour amener des gens vers le théâtre. Un jour, dans un restaurant, il y a une jeune étudiante qui travaillait comme serveuse pour se faire un peu d’argent. Quelqu’un lui dit : regarde, c’est le monsieur, là, à la télévision. Et la jeune fille dit : ah oui, je l’ai vu au théâtre. C’était dans la pièce de Claudel. Pour moi, ce genre de réaction est un véritable bonheur, car je peux ainsi permettre à des gens d’aller vers le théâtre et vers des auteurs qu’ils n’auraient pas eu l’idée d’aborder ».
Tout est dit. Ne reste plus qu’à aller voir sur scène, pas plus tard que ce soir à 18 heures 30, au Dépôt de Rhum à Pierrefonds, un Jacques Martial tel que vous ne l’avez sans doute jamais vu. Pour les retardataires, séance de rattrapage samedi, même lieu, même heure. Alé di partou !

Concours : précisions du Département
Nous reproduisons ci-après un communiqué du Conseil général.

« Suite au courrier des lecteurs paru dans le "Témoignages" le 19 novembre 2003, intitulé "A propos d’un concours au Conseil général", le Département tient à souligner le caractère erroné, voire fallacieux des affirmations qui y sont rapportées et confirme :
1- que des tests d’aptitudes (et non un concours) des emplois aidés ont été effectivement organisés et confiés à des organismes extérieurs sélectionnés pour leur professionnalisme et leur neutralité.
2- que les postes à pourvoir, initialement au nombre de 47 pour un recrutement étalé sur trois années (2003, 2004 et 2005) ont été portés à 50 pour un recrutement global en 2003 par décision de l’Assemblée départementale du 29 octobre 2003. Sur cette base, la liste des candidats dont le profil correspond aux postes à pourvoir sera établie en vue d’un recrutement effectif au 1er janvier 2004, en dehors de tout calendrier électoral.
Le Département regrette, malgré la très large information faite sur ce sujet dans les services, qu’une telle interprétation puisse être faite par un prétendant à un poste de la fonction publique ».


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Témoignages - 82e année


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