Changements climatiques

« L’augmentation du niveau des océans est définitivement un problème »

Créer des outils pour être capable de s’adapter

30 septembre 2003

Dans un entretien paru le 17 septembre dernier dans ’le Mauricien’, le docteur Simon Mason de l’université américaine de Columbia, spécialiste de l’étude du climat, donne des pistes sur les possibles conséquences du changement climatique dans notre région. Il souligne le manque de données pour prévoir précisément ce qu’il va se passer. Le scientifique insiste sur la nécessité d’anticiper pour réduire les dégâts provoqués par les changements climatiques de faible ampleur qui se produisent actuellement, et d’intégrer dès aujourd’hui l’élévation du niveau de la mer dans l’aménagement des zones littorales. Nous reproduisons ci-après l’entretien paru dans ’le Mauricien’ du 17 septembre dernier.

Chercheur au Forescating and Prediction Research Division de l’IRI de l’université américaine de Columbia, le Docteur Simon Mason, d’origine britannique, est l’un des scientifiques qui suivent de près l’évolution du climat de notre planète. Présent lors du Southern Africa Regional Climate Outlook Forum (SARCOF) en Zambie au début de septembre, il évoque ici les possibilités de l’évolution du climat, et les difficultés à la prévoir. Selon Simon Mason, le réchauffement de l’océan Indien va persister dans les années à venir, mais on ne peut encore affirmer si les cyclones vont être plus intenses et plus nombreux.

• Dr Mason, on a beaucoup parlé de changement climatique ces dernières années. Quelle est la situation actuellement, et que peut-on en attendre dans les dix ans à venir ?
Simon Mason - Ces 25 dernières années, il y a certainement eu un réchauffement marqué dans les océans et l’atmosphère. Ce réchauffement global est lent, graduel, mais l’atmosphère ne fonctionne pas comme ça ; les changements peuvent être marqués et rapides. En ce qu’il s’agit de la situation actuelle, l’événement le plus marquant de cette année est sans doute la chaleur observée dans plusieurs pays d’Europe pendant l’été 2003, avec des milliers de mort en France. Les records de chaleur ont été battus, par une marge importante. Cet été a donc été exceptionnellement chaud, et on peut l’attribuer en partie au réchauffement climatique.
En ce qu’il s’agit de l’Afrique australe, il est beaucoup plus difficile de se prononcer, car nous manquons de données. Mais en se basant sur certaines qui sont disponibles, il y a certainement eu une augmentation des températures ces dernières années et cela devrait continuer pour les dix ans à venir au moins. Ce constat est confirmé par les dernières mesures de température de l’air par satellite. Il est probable que ce réchauffement va continuer.

• Est-ce que cela va aussi s’appliquer à l’océan Indien ?

- Oui. En fait, les températures des océans sont beaucoup plus difficiles à changer que celles de l’atmosphère. On le remarque, par exemple avec le passage des fronts froids sur Maurice pendant l’hiver : vous pouvez avoir des des baisses de températures importantes de l’air, d’un jour à l’autre. Par contre, la température de la mer change beaucoup plus lentement. Il faut beaucoup d’énergie pour chauffer de l’eau, et il faut en perdre beaucoup pour la faire refroidir. On ne s’attend donc pas à ce que la température de l’océan Indien baisse dans les années à venir.

• Quelles seront les conséquences de ce réchauffement ?

- Comme l’atmosphère est réchauffée par les océans ou par la terre, la conséquence la plus immédiate est que les températures de l’air auront tendance à rester au-dessus de la normale. Il y aura aussi plus d’évaporation des océans, et donc plus de pluie dans certains endroits. On a déjà constaté qu’il y a une petite augmentation de la pluie dans certaines régions de l’Afrique de l’Est, ce qui peut-être dû en partie au réchauffement. Je ne dispose pas de données sur les îles de l’océan Indien comme Maurice. Mais on considère généralement que le réchauffement des océans dans les régions tropicales, entraîne une augmentation de la pluie sur les pays déjà bien arrosés.

• Selon les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), une des conséquences de ce réchauffement des océans, pourrait être le développement de cyclones tropicaux plus intenses et plus nombreux. Cela se confirme-t-il ? Peut-on s’attendre à plus de cyclones, avec plus de puissance, dans l’océan Indien ?

- C’est un sujet qui est source de débats intenses et qui demande de tenir compte de beaucoup de facteurs pour être examiné. C’est vrai que, pour qu’un cyclone tropicale se forme, la mer doit être assez chaude : en principe à plus de 27°C. La conclusion simpliste serait donc qu’avec le réchauffement global, des cyclones plus nombreux et plus intenses se développeront dans les régions où la température de la mer est déjà supérieure à 27°C… Cette température n’est toutefois pas le seul facteur qui influe sur le développement de cyclones tropicaux. Il y a aussi les caractéristiques du vent, à différents niveaux de l’atmosphère, et ces caractéristiques vont aussi être affectées par le réchauffement climatique. Certains pensent que les changements dans la direction du vent pourraient compenser l’effet de l’augmentation de la température. On ne peut donc affirmer si les cyclones tropicaux seront plus nombreux et plus intenses.

• Y a-t-il des observations ces dernières années, qui montreraient que les cyclones sont plus nombreux et plus intenses ?

- Je ne peux répondre en ce qui concerne l’océan indien. Il y a eu, par contre, des changements dans la fréquence et l’intensité des cyclones dans le Nord et le Sud de l’Atlantique. La véritable source d’inquiétude ne devrait pas être liée à un éventuel changement des caractéristiques de cyclones, mais plutôt aux types de constructions de plus en plus présentes au bord de la mer, et qui peuvent subir des dégâts importants en cas de passage de cyclones. On construit des hôtels, des routes, des maisons dans des régions qui sont exposées aux effets dévastateurs des cyclones tropicaux. C’est valable dans le monde entier, mais je pense particulièrement à la côte américaine sur l’Atlantique. Il y a eu beaucoup d’investissement dans l’immobilier en Floride, dans certaines îles des Caraïbes. Les dégâts causés par les cyclones tropicaux augmentent, mais ce n’est pas dû directement à l’évolution des cyclones.

• La hausse du niveau des océans est une autre conséquence annoncée des changements climatiques. En référence avec ce que vous venez de dire au sujet des constructions en zones côtières, doit-on craindre une hausse du niveau de la mer ?

- L’augmentation du niveau des océans est définitivement un problème. Il y a deux causes. Il y a d’abord une expansion de l’eau à cause de la chaleur : la mer prendra donc plus de place. C’est sans doute la raison de la petite augmentation du niveau qui a déjà été observée. Mais le changement le plus important, le danger le plus grand, vient de la fonte des glaces. Si ces calottes glaciaires fondent, cela va entraîner une augmentation massive de la quantité d’eau dans les océans.

• L’ampleur de cette augmentation du niveau de la mer a été évaluée, avec une marge importante : de quelques centimètres à quelques dizaines de centimètres… Qu’en sera-t-il vraiment ?

- La plupart des prévisions sont d’environ 5 centimètres à 20 centimètres, pour les cinquante ans à venir. Mais il s’agit d’une moyenne. L’impact est plus grand quand arrivent les marées hautes : l’augmentation moyenne du niveau de la mer s’ajoutera à la hausse liée aux marées, qui causent déjà des problèmes dans certains cas.
Aux Maldives, le point le plus haut est à environ 2 mètres. Une augmentation moyenne du niveau de la mer, par 20 centimètres seulement, causerait donc une diminution importante du territoire. Il y a aussi les Pays-Bas, dont une partie du territoire se trouve au-dessous du niveau de la mer.
L’autre danger, c’est qu’il y a beaucoup d’infrastructures importantes au niveau de la mer, y compris de très grandes villes. Une augmentation du niveau de la mer, même si elle est minime, augmente les risques d’inondations occasionnelles de ces infrastructures. Dans les films de science-fiction, vous voyez des villes entières qui se retrouvent complètement sous la mer… Dans la réalité, la hausse du niveau de la mer à cause des changements climatiques pourrait plus probablement causer des inondations par moments dans ces villes, en entraînant des dégâts importants.

• Comment pourrait changer la face de la Terre à cause de ces changements climatiques ? Dans cinquante ans, pourra-t-on continuer à vivre comme aujourd’hui ?

-  Il y a eu des scénarios-catastrophes qui ont été proposés, mais peu de gens les prennent au sérieux. Je pense en fait qu’il serait plus pertinent de se demander si nous pouvons gérer un changement climatique de faible ampleur, car il est évident que nous ne pouvons gérer de grands changements du climat. Or, nous ne sommes même pas bien préparés à gérer des petits changements. Par exemple, en Afrique australe, il y a régulièrement des périodes de sécheresse. Cela fait partie du climat actuel. Pourtant, nous ne sommes pas capables de nous adapter très bien à cette situation. Ce que nous essayons de faire avec le SARCOF par exemple -essayer de prévoir ce qui peut se passer pendant la saison à venir- est motivé par cette nécessité de nous adapter à de possibles changements climatiques. Si nous pouvons développer un système qui permet, chaque année, de prendre des décisions adaptées à la situation qui est attendue pendant la saison à venir, cela nous donne déjà des outils pour nous adapter à des changements climatiques à une autre échelle.

• Les scientifiques ont-ils réussi à identifier les causes de ce changement climatique, de ce réchauffement global ? Pour certains, c’est un phénomène qui fait partie d’un processus naturel et pour d’autres, il s’agit des résultats de l’activité humaine. ..

- Il y a deux causes possibles. L’un est l’accumulation de gaz à effet de serre, le plus connu de ces gaz étant le dioxyde de carbone, issu de la combustion de carburants fossiles, par exemple dans les voitures. Par ailleurs, nous savons que le climat n’est pas statique ; il change de lui-même. Il ne faut pas remonter très loin dans l’histoire de la Terre par exemple vers l’année 1.100 pour retrouver des traces de climat plus chaud qu’actuellement. On peut donc penser qu’une partie du réchauffement observé pendant le siècle écoulé est due à une variabilité naturelle. La plupart des scientifiques attribuent aujourd’hui une partie du réchauffement global à l’activité humaine. Mais il est intéressant de voir que personne n’a essayé de quantifier la part du phénomène naturel et celle de l’activité humaine.

• Mais l’humain comprend-il vraiment tout ce qui se passe dans le climat, ces processus complexes qui ont lieu dans l’atmosphère et les océans, et qui permettent de mieux prévoir ce que pourraient être les conditions climatiques du futur ?

- En un mot : non. Le climat est une chose tellement complexe, avec tellement de facteurs à prendre en compte : l’atmosphère, la végétation, les glaces... L’évolution des courants marins est un autre facteur, d’importance primordiale, mais qui présente sans doute le plus d’incertitude. Des changements dans ces courants pourraient causer des modifications assez marquées dans le climat. J’ai dit précédemment qu’il faudrait plutôt s’intéresser aux moyens de s’adapter à de petits changements. Mais il est nécessaire de tenir compte des possibilités de changements assez soudains dans les régions tempérées, par exemple certaines parties de l’Europe. Actuellement, les courants marins dans l’Atlantique, par exemple, sont très importants pour que l’Europe reste habitable...
Ces systèmes sont donc très complexes, et essayer de tout prévoir est virtuellement impossible.

• Même avec nos moyens modernes : super-ordinateurs, satellites, etc.

- Théoriquement, il est impossible de le faire. Nous pouvons, par contre, développer des scénarios et estimer quelles sont les probabilités pour chacun de ces scénarios de se réaliser. Il n’y a aucun moyen de pouvoir affirmer ce qui va arriver, en partie parce que nous ne savons pas jusqu’à quel point nous allons continuer à polluer l’atmosphère.

• Donc, les prévisions climatiques resteront soumises à la théorie scientifique des probabilités...
Oui. Une autre façon de le dire, c’est que la météorologie n’est pas une science exacte. Nous ne pouvons donc faire que des prévisions.
Beaucoup de personnes n’aiment pas ce genre de prévisions. Pourtant, nous en faisons tout le temps... Imaginons un match de football pour lequel la sélection de l’Angleterre doit affronter celle du Brésil. Beckham fait partie de la sélection anglaise, et Ronaldo est dans celle du Brésil. Avant le match, une personne qui a un regard neutre, ne peut être sûre de l’identité de l’équipe gagnante, mais elle peut avancer une probabilité, par exemple que la chance de victoire du Brésil est de 60%. Mais imaginons que Ronaldo soit blessé. Dans une telle situation, l’Angleterre augmente ses chances de remporter de remporter le match. On ne peut toujours pas affirmer, avec certitude, qui va gagner. Mais on peut dire que la probabilité d’une victoire anglaise a augmenté. Dans notre exemple, cette possibilité était de 40% auparavant ; elle peut passer à 60%. C’est la même chose avec les prévisions sur le climat, pour l’année à venir ou pour la décennie future. On ne peut dire ce qui va se passer, mais on peut indiquer si certaines choses sont plus probables que d’autres.

Ouverture de la conférence sur les changements climatiques
La conférence sur les changements climatiques s’est ouverte hier à Moscou. Elle doit s’achever vendredi.
Le président russe Vladimir Poutine a déclaré à l’ouverture de la conférence que son gouvernement étudiait toujours sa décision concernant la ratification du protocole de Kyoto. Le protocole de Kyoto vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre des pays développés de 5,2% à l’horizon 2008-2012 par rapport à leur niveau de 1990. Kyoto ne peut entrer en vigueur que si un ensemble de pays représentant 55% des émissions de gaz le ratifient. Pour l’heure, on est à 44%. La Russie compte pour 17% des émissions et sa ratification permettrait de franchir le cap.
Mais Moscou craint que les prix du gaz et du pétrole ne chutent si le protocole de Kyoto contraint les consommateurs occidentaux à moins recourir aux combustibles fossiles, et réclame des garanties financières. Grand pays producteur de gaz, la Russie est le deuxième exportateur mondial de pétrole derrière l’Arabie saoudite.
Les Etats-Unis comptent pour 36% des émissions mais le gouvernement américain a exclu de ratifier le protocole.

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Témoignages - 82e année


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