Enquête dans les rues de Saint-Denis

La fête de la liberté ou la liberté de fêter

Pour ou contre la fermeture des commerces le 20 décembre ?

24 décembre 2003

Saint-Denis de La Réunion, le 20 décembre 1848. « Je vous ai trouvés bons et obéissants ; je compte sur vous. J’espère donc que vous me donnerez peu d’occasions d’exercer ma sévérité ; car je la réserve aux méchants, aux paresseux, aux vagabonds… », déclare Joseph Napoléon Sébastien Sarda, dit Sarda-Garriga, commissaire général de la République, aux esclaves de La Réunion à qui il est venu annoncer la liberté.
Sous l’impulsion du sous-secrétaire d’État chargé des Colonies, Victor Schœlcher, l’abolition de l’esclavage est décrétée le 27 avril 1848 dans toutes les colonies et possessions françaises. Sarda-Garriga est chargé de son application à La Réunion. Malgré les pressions des propriétaires, qui souhaiteraient voir l’échéance de la libération de leur main-d’œuvre repoussée, la date de la libération officielle des quelque 62.000 esclaves est fixée au 20 décembre de l’année 1848, à la fin de la coupe de la canne.
Les affranchis deviennent alors théoriquement des citoyens à part entière, qui doivent se montrer responsables, respectueux de l’ordre et du travail. Georges Azéma, dans la "Feuille hebdomadaire", parle de « la joie décente » des nouveaux affranchis, et de « la noble tristesse » des propriétaires.
20 décembre 1848 : processions, chants et fête au son des roulèrs, l’espoir renaît chez le peuple réunionnais après des dizaines d’années de souffrances serviles. 20 décembre 1848, date historique de l’abolition de l’esclavage, mais le glas de l’engagisme vient de retentir.

Saint-Denis de La Réunion, le 20 décembre 2003

J moins 5 : Noël est tout proche, les derniers préparatifs de célébration de la fête de la nativité s’organisent. Le stationnement, comme tous les samedis depuis deux ans, est gratuit dans le centre-ville de la capitale dionysienne. Le flot des voitures est incessant, à la recherche de la place de stationnement la plus proche du carré piéton, là où la foule des consommateurs est libre de s’agiter, dès le matin, sous un ciel dégagé qui nous promet une chaude journée.
« On dirait que c’est un jour comme un autre », constatent Isabelle et Daniella, étudiantes dionysiennes qui flânent dans les rues de la capitale. À la question : « Et si les commerces fermaient leurs portes pour célébrer la fin de l’esclavage, cela vous poserait-il un problème ? », Isabelle répond sans hésiter que « ça ne serait pas gênant, les administrations le font bien ».
Daniella, quant à elle, considère que « la fête de la liberté, c’est la musique, on craz in maloya. Là, il n’y a même pas de petites animations pour en parler, pas de mises en scène pour raconter l’histoire. C’est un jour comme un autre », constate-t-elle en levant les yeux sur l’agitation de la rue.
Pour Raphaël aussi, 33 ans, qui a travaillé en ce jour du 20 décembre, ce samedi est un jour de la semaine comme tous les autres. « Pour moi, je dois m’en sortir pour être digne tous les jours, et quand on veut s’en sortir, on doit travailler. L’abolition est une bonne chose, je respecte les anciens. Fêter la liberté, je suis pour, mais il faut en parler. Le dialogue avant tout, c’est ça la liberté ».

« Nous sommes encore des esclaves »

Hugues, formateur à Saint-Denis, qui s’avoue être privilégié de ne pas avoir à travailler le samedi, estime néanmoins que « les gens ont la liberté de travailler, à partir du moment où ils ont le choix et les compensations légales, rémunération supplémentaire ou jours de rattrapage. Si on n’a pas le choix, là c’est dégueulasse. Tout est relié à l’économie, n’importe quel jour est bon pour gagner de l’argent. Pour ma part, si les magasins avaient été fermés, je n’aurais pas râlé et c’est valable aussi pour le dimanche, jour d’ouverture pour me dépanner ».
Et ce n’est pas Gilles, 75 ans, retraité de l’administration, qui le contredira, lui qui « boycotte le dimanche ». Mais que fait alors Gilles, ce samedi du 20 décembre, dans les rues de Saint-Denis ?
« Tous les samedis matins, je vais à l’hyper acheter ma viande. Il faudrait au moins ouvrir le matin pour permettre aux gens de faire leurs achats du week-end. De toute façon, les premiers à dire qu’ils sont contre l’ouverture des magasins, sont les premiers à aller acheter. On manque de solidarité, les gens sont individualistes, voilà tout ». Et Gilles finit par conclure que « nous sommes encore des esclaves, le volontariat est imposé ».
Son ami Bernard, 60 ans, qui n’a pas tenu à figurer sur la photographie, constate que « même les jours fériés, les hypermarchés sont ouverts. Le fait que l’on soit à la veille des fêtes pose problème, mais on peut respecter et prendre nos dispositions ».

« Les gens doivent être libres de pouvoir choisir »

Enfin, pour Éric, dionysien à la quarantaine : « La date de l’abolition de l’esclavage correspond au moment des achats des fêtes de Noël. Pour ceux qui travaillent toute la semaine, ce samedi férié est l’occasion de pouvoir faire les achats qu’ils n’ont pas eu le temps de faire durant la semaine. Par contre, il y a ceux qui ont également travaillé pendant la semaine, qui travaillent encore aujourd’hui et qui auraient aimé, au même titre que les autres, pouvoir profiter de ce jour férié. Là est le quiproquo ! »
Quelle solution envisager dans ces conditions ? Pour Éric, « il est difficile de donner une réponse. Je conçois que les gens doivent être libres de pouvoir choisir, surtout pour le peuple réunionnais. Il faudrait lancer un référendum auprès des personnes concernées, pour ou contre le travail le 20 décembre, laisser le choix du volontariat ouvrant à une augmentation de salaire ».

Appel à la concertation

Les syndicats CGTR Commerce et CFDT Commerce parlaient aussi de concertation, lors de la conférence de presse qu’ils ont donnée le 17 décembre (voir notre édition du 18 décembre), et plus précisément de la table ronde entre tous les acteurs économiques qu’ils réclament chaque année, sans obtenir de réponse favorable.
Au vu de l’ensemble des témoignages récoltés, ce samedi 20 décembre dans les rues de la capitale, l’appel à l’ouverture d’un débat est lancé par le peuple réunionnais lui-même.
Continuer à refuser le dialogue reviendrait à priver chaque citoyen du pays de sa liberté individuelle, alors que le gouvernement français et Bernadette Chirac (qui s’est exprimée sur le sujet lors de sa visite en 2002) considèrent que se sont les Réunionnais eux-mêmes qui doivent trancher pour savoir si le 20 décembre doit être chômé et payé. Laissons donc à chacun la possibilité de s’exprimer sur le sujet, la liberté de choisir.


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Témoignages - 82e année


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