Société

La jouissance, la loi et la peine : la confusion psychiatrique

Tribune libre

19 septembre 2003

Le mal, c’est la souffrance qui nous est imposée, la peine que l’on ressent en soi-même. Mais c’est aussi la jouissance que certains - nos semblables - retirent ostensiblement ou inconsciemment d’infliger la souffrance à autrui. D’un côté, le désir de nuire et la jouissance qu’il induit, la faute, le crime ; de l’autre, le châtiment : ils mettent en route les mêmes mécanismes psychologiques.
Si le choix ultime du passage à l’acte criminel ou suicidaire pose toujours une énigme philosophique ou métaphysique, qui est celle même de l’existence du mal, par contre, les rouages qui président à la souffrance imposée à autrui en toute légalité et au nom du pouvoir sur l’autre peuvent facilement s’expliciter. Deux exemples seront ici évoqués : celui du monde carcéral, et celui de la santé mentale et de leurs institutions et rapports réciproques. Il existe en effet toujours une confusion entre les soins et la peine.

Le mouvement surréaliste à ses débuts se fit connaître par des manifestes et des pamphlets provocateurs, cherchant le scandale. Ces libelles parurent pour la plupart dans l’organe du mouvement, "La Révolution Surréaliste", en 1925. L’un de ceux-ci avançait le slogan : "Ouvrez les prisons, licenciez l’armée !"
Ce mot d’ordre n’a rien perdu de sa virulence provocatrice près d’un siècle plus tard en 2003 dans une France sécuritaire, chauvine et régressive, qui semble de plus contaminée par la "maladie de Sarkozy", et dans une Réunion qui célèbre volontiers - malgré son passé de violence esclavagiste et coloniale - la construction de prisons, d’asiles psychiatriques fermés ou l’inauguration de nouvelles gendarmeries et l’installation des Cours de justice...
L’enfermement et l’expulsion des immigrés passent avant l’accueil bienveillant de l’étranger, la prévention de la délinquance et la construction des écoles.
Le maire de Neuilly, issu lui-même pourtant de l’immigration, biographe attachant et humaniste de Georges Mendel, aurait-il été à ce point gâté par l’exercice démagogique du pouvoir pour s’afficher ainsi comme un ultra, encourageant la traque des Roms (Tsiganes), des prostituées slaves et africaines, et flattant la bête immonde qui sommeille en chaque citoyen dans le sens du poil… ?
Victor Hugo, prophète de la République, n’avait-il pas énoncé, à la fin du 19ème siècle, que la construction d’une nouvelle prison c’est la destruction d’une école… ?
Sur le second point - "licenciez l’armée" -, il serait facile d’argumenter ; mais ce n’est pas notre propos ce jour : dans les pays européens et dans le monde qui connaît le PNB le plus élevé, les nouveaux "dragons" de l’économie sont ceux qui ont renoncé aux glorioles des superpuissances et de leurs canonnières régulant le marché mondial, et ceux où l’on se préoccupe d’abord du bien-être des citoyens : Irlande, Portugal entre autres… Imaginez le budget de la Défense redistribué auprès des citoyens : abolition des impôts et le reste ; un pays de cocagne… !

La barbarie carcérale

Le premier point par contre ouvre de multiples réflexions, qui dépassent largement ce cadre. La première question qui vient spontanément à l’esprit serait la suivante : comment se fait-il encore qu’au 21ème siècle et après les camps de la mort nazis, le goulag et les horreurs des bagnes républicains, on construise encore des prisons, que l’on enferme - comme des bêtes - des êtres humains, nos semblables ?
Comment se fait-il que des êtres humains - jeunes ou moins jeunes - soient plongés pour de longues années dans la barbarie carcérale et le froid pénitentiaire ?
Ce sont des criminels, me rétorquerez-vous... Ils l’ont bien cherché... ils doivent payer pour leurs crimes et leurs fautes…
Mais mettre un délinquant derrière des murs cadenassés pour le punir est-il une solution ? Cette solution ne serait-elle pas archaïque et grossière ?
Certes, tout crime, tout délit, doit être sanctionné. Mais la peine infligée ne pourrait-elle pas se concevoir autrement que par une privation physique de liberté ?
Les progrès techniques des sciences humaines ne permettent-ils pas d’envisager d’autres moyens de peine et de réparation ? C’est toute la notion de peine qui devrait être revue et conçue autrement grâce aux progrès de nos connaissances de la personne biologique, psychique et sociale.

Punir n’est pas détruire

Tout praticien de la médecine mentale sait en effet à la fois que tout enfermement imposé détruit lentement le psychisme humain et que la liberté est l’une des premières et élémentaires thérapeutiques. Punir n’est pas détruire.
Tout praticien sait aussi que la voie de la guérison passe cependant par des ruptures brutales de l’environnement et par ce retournement de soi-même que les théologiens grecs ont qualifié de "metanoïa" - soit la transformation d’un état mental de souffrance et de conflit en un équilibre nouveau et une paix intérieure. Celle-ci est le fruit d’une prise de conscience douloureuse, d’une contrition et d’une mutation.
Le judaïsme, dans sa profonde et initiale sagesse, avait déjà posé le même principe : celui de la "techouva" - soit celui du retour à soi-même et à/en Dieu. Ces principes religieux sont issus d’expériences immémoriales et sont parfaitement transposables au plan technique et laïc.
Tout praticien sait aussi qu’un autre principe de la guérison ou de transformation de soi est la réinstauration d’un cadre et d’une loi intérieure, de repères et de balises, de frontières qui quelquefois se sont effondrées...
Certes, l’enfermement - quand il est volontaire, comme l’Histoire religieuse nous l’enseigne aussi - est une voie de transformation. Toute voie spirituelle accomplie peut ainsi passer par la réclusion volontaire dans l’univers clos, fermé et silencieux des monastères, des cellules cénobitiques ou érémitiques. La ritualisation de la vie quotidienne, la moindre part du matériel et la restriction de la circulation motrice dans un espace limité aident le moine ou la moniale à se recentrer sur le dialogue essentiel avec Dieu ou le détachement du monde. Mais cette solution-là, si elle n’est pas choisie par un sujet lui-même engagé dans une voie spirituelle, ne peut s’imposer par la violence.

La peine

Qu’en est-il dans tout cela de la peine ? Ce terme est commun : être peiné, avoir de la peine, faire de la peine, subir une peine. Il s’agit bien de souffrance et d’une souffrance humaine globale, psychique et physique.
Dans le cas de la Justice, il s’agit bien en réparation d’un crime ou d’un délit d’imposer une punition : outre la réparation économique et financière, le sujet supposé coupable doit souffrir moralement. Cette souffrance, loin de l’éclat des supplices qui sont encore prescrits (dans la loi islamique par exemple, amputation d’un membre, d’un œil, lapidation) se résume à la privation de liberté dans un espace d’incarcération qui protège aussi la société des potentielles récidives d’un sujet supposé dangereux.
Infliger la souffrance, la prescrire "pour le bien d’autrui", serait donc une procédure somme toute acceptée, légale et normale. C’est là où quelque chose ne fonctionne pas dans le principe de la peine.
En effet, le but recherché par la condamnation est moral : il s’agit de faire prendre conscience au coupable de sa faute, de le forcer au repentir et d’espérer le faire changer, d’induire en lui cette mutation de soi-même évoquée plus haut. Or, l’enfermement carcéral, même s’il est devenu depuis des millénaires un fait de société, n’a que rarement cet effet.
C’est bien l’inverse qui se produit, dans le cas par exemple des longues peines, comme l’ont révélé des études et statistiques récentes publiées dans le journal "le Monde" ces derniers mois : après cinq ans d’incarcération, ce qui avait pu se mobiliser chez le condamné de désir de changement et de reconstruction de soi s’éteint, se chronicise, disparaît. Le monde carcéral induit - on le sait - les maladies mentales qui touchent, comme le suicide, près du tiers de la population carcérale...

La jouissance et la loi

Le désir d’imposer une souffrance à soi-même ou à autrui, de détruire tout ou partie de lui-même, est le ressort même de l’acte délictuel ou criminel. En serait-on resté ainsi à la loi du talion biblique, qui date de plusieurs millénaires : œil pour œil, dent pour dent ?
Plus grave encore, à mon sens, est d’afficher comme norme sociale la jouissance du détruire autrui. La pulsion de mort, nommée par Freud "thanatos" ("mort", en grec), soit le désir de détruire et son assouvissement, ainsi que "éros", la pulsion de vie, constituent les deux motifs de l’existence humaine. La pulsion de mort doit cependant se sublimer dans les rôles du sacrifice et de l’accès au symbolique.
Afficher la jouissance archaïque de la mort, de la destruction partielle d’autrui comme le principe de la peine, la publier, constitue un scandale. On a souvent vu sur les écrans ces assemblées nord-américaines de familles et de proches qui assistent avec délectation au supplice du criminel qui a tué l’un de leurs proches. On entend souvent aussi dans les conversations quotidiennes cette évocation d’un louche plaisir à voir le délinquant ou le criminel puni souffrir, être humilié et déchu.

Psychiatrie et justice

Par ailleurs, le monde judiciaire n’a eu cesse depuis des décennies de se psychiatriser. Le magistrat - au civil comme au pénal - a recours de plus en plus à l’avis des psychologues et des psychiatres. L’expertise psychiatrique ou médico-psychologique a pris de ce fait une extension quasi démesurée.
De la même manière, l’injonction thérapeutique - soit l’obligation de se soigner - a pris une place extensive comme peine de substitution en réponse à des délits mineurs.
Il y a là une voie ouverte à la critique mais globalement positive qui mériterait d’être reprise plus globalement, soit de substituer au monde carcéral actuel des institutions plus actives reprenant les principes de la psychiatrie institutionnelle du 20ème siècle et mettant en œuvre des programmes cohérents et pluridisciplinaires de modification de la personne et du comportement.
La psychiatrie publique a pris la suite, on le sait, dans le budget de la nation, des institutions prolifiques vouées à la lutte antituberculeuse au 20ème siècle. Le déclin actuel de la psychiatrie publique hospitalière - grâce à la multiplication des centres et services de soins ambulatoires - pourrait permettre la reconversion des anciens asiles, qualifiés souvent pompeusement et à contre-sens d’établissements de santé mentale, dans ce sens. Mais nous n’en sommes hélas pas là et la réalité quotidienne met toujours en scène la jouissance d’infliger la peine.

Le harcèlement moral

Tous les abus de pouvoir, ceux qui défrayent la chronique sociale, reposent sur la mise en œuvre abusive de cette pulsion de mort, comme en témoigne le succès du terme récent de harcèlement moral pour les qualifier.
On peut ainsi évoquer ce qui se produit souvent dans les administrations et les services, en particulier dans ceux qui prétendent administrer la santé mentale. Ainsi, un(e) responsable va - pour asseoir un pouvoir récemment conféré - se livrer à des gesticulations sadiques sur ses collaborateurs : licencier abusivement l’une de celles-ci, menacer une autre du haut de son autorité, manipuler et diviser tout une équipe.
La jouissance du pouvoir possède parmi ses emblèmes le droit illusoire d’imposer une peine - de faire souffrir ses subordonnés. Les motivations en sont troubles et suspectes, soit celles de se soigner aussi sur le dos des autres et d’en jouir. La folie ne se manifeste pas seulement du côté des malades…

La confusion psychiatrique entre peine et thérapeutique

On ne saurait aussi que dénoncer la grossière confusion qu’a instaurée la psychiatrie entre l’internement et des mesures coercitives qui font de la loi de 1838 - 1990 une loi d’exception qui transgresse les principes thérapeutiques les plus élémentaires. C’est bien cette confusion qui discrédite dans l’opinion cette spécialité et ses institutions. À ce titre, le psychiatre hospitalier en psychiatrie sera toujours dévalorisé, au sein même de sa corporation car, dans son mythe, le médecin est celui qui apporte le bien et la guérison et n’inflige pas la peine à autrui.
Cette confusion première entre peine et thérapeutique est hélas constamment entretenue par les préjugés et surtout par ceux des acteurs administratifs ou judiciaires. On a trop souvent vu ainsi des magistrats ou des responsables préfectoraux estimer et ordonner qu’un sujet reconnu irresponsable de ses actes - car estimé atteint de démence au moment de l’acte criminel - soit soigné autoritairement dans un service de psychiatrie et que de plus ces "soins" soient prescrits pour une longue durée, tributaire réglementairement d’expertises justifiant la sortie.
Ces procédures interviennent trop souvent d’une manière inhumaine, absurde et bureaucratique. Pourtant, les responsables administratifs connaissent bien la réalité des services de psychiatrie et leur incompatibilité avec les longs séjours.
Peine, durée des peines et thérapeutiques - soi-disant laissées à l’appréciation du médecin hospitalier responsable du service et de son équipe - sont ainsi confondues.
Il y a pire que cette indigence administrative endémique à La Réunion : c’est bien celle de l’aliénation secondaire des acteurs des services hospitaliers - gestionnaire, cadres, soignants ou thérapeutes - qui se désengagent de leur investissement thérapeutique. Ils sont poussés à redevenir comme au 19ème siècle, des gardiens ou des surveillants de services fermés au nom de la dangerosité - un autre mythe de la psychiatrie - des malades ou de leur haute appréciation de la nécessité d’infliger une peine à autrui pour son bien.

À chacun d’agir pour changer les institutions

La psychiatrie est la seule discipline médicale où se pratique chaque jour de la sorte des atteintes à la liberté fondamentale et aux droits de la personne humaine : enfermement, enfermement en cellule, injections sans accord de la personne de produits modifiant son vécu psycho-sensoriel et entraînant des désordres neurologiques ou endocriniens quelquefois irréversibles (akinésies tardives, prises de poids etc.).
Si la création d’associations d’usagers de la psychiatrie et la réflexion critique des équipes de santé mentale ont permis de battre en brèche ces nouvelles barbaries, la réalité quotidienne des pratiques à La Réunion demeure encore quelquefois archaïque et choquante : services fermés, abus des chambres d’isolement, absence de psychothérapie institutionnelle, abus de la psychopharmacologie, obsession sécuritaire de beaucoup d’acteurs des services.
La reconstruction d’un asile fermé à Saint-Paul - avec la création au sein de celui-ci d’un projet de structure carcérale médico-légale - constitue en elle-même une grossière erreur (à moins de remplacer la future prison de Saint-Denis dans l’esprit de l’évolution dessinée plus haut).
De plus, malgré les discours lénifiants de l’ARH (Association régionale d’hospitalisation), cette opération qui va engloutir pour une décennie les budgets accordés à La Réunion à la santé mentale repose sur une véritable escroquerie, car elle accapare par un tour de passe-passe une ligne budgétaire nationale décrétée après le projet initial bien antérieur au plan Mattei, appelé "Hôpital 2007".
Il faut donc en finir une bonne fois pour toutes avec cette confusion entre peine infligée, traitement et traitement obligatoire qui légitime ces dispositifs. La jouissance, le plaisir de soigner - c’est une évidence - ne peut utiliser la souffrance d’autrui comme instrument. À chaque citoyen, à chaque usager, à chaque acteur de la santé mentale d’en prendre conscience pour faire changer les institutions.


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