L’urgence de se mobiliser pour éviter la ruine des Réunionnais dans la mondialisation
12 juin, parAPE UE-Afoa : Après la clôture des négociations entre l’UE et les pays voisins
Roman-feuilleton de Francky Lauret - Chapitre 12
20 mars 2004

Viktwar se réfugie chez elle, une case en tôle transformée en galerie, à la Pointe des Sables. Dans un cauchemar, un soir, en plein cyclone, elle sort de chez elle en courant vers la mer, toute bouleversée, s’arrête face aux rouleaux immenses qui s’abattent sur la plage. Impossible d’aller plus loin, le mur du cyclone ravage la côte et s’avance sur la dune. Pourquoi risquer de se faire fouetter à mort, sur tout le corps, jusqu’au sang, par le sable en furie ?...
Elle reprend ses esprits, enroulée dans le drapeau comme dans un cocon. Elle est trempée d’alcool, la bouteille de rhum s’est renversée. Sans qu’elle sache pourquoi cela lui fait penser aux grosses pluies, ses douches du ciel qui plongent la terre en baptême.
Les énormes gouttes qui tombent en grappe de letchis, par paquet, par balo. Le tissu ondoie sur son épiderme comme après ces déluges auxquelles elle s’abandonne volontiers quand le ciel craque, alerte rouge, alerte orange, comme pour se nourrir par les pores, pour se laver par le corps et remplir cette gourde de peau qui dit qu’au fond de soi il reste de l’eau pour demain, une averse pour la soif, un fond de calebasse.
Nue sous l’épaisseur du tissu, ses tétons pointent comme mitraillette. Elle boit d’une traite le fond de la bouteille. Son cœur cogne sa poitrine, la fièvre tient son cerveau et sa gorge est désespérément sèche. Les derniers gros granulés de sel tombent sur sa langue, elle les croque, cela lui donne du courage. Son corps se gorge de pétrole, ses yeux, son nez, sa bouche sont déjà brûlés par l’alcool.
Elle ferme les yeux.
À nouveau le mur du cyclone. Retour au pied de filaos. Toujours cette voix dans la nuit qui l’appelle.
Elle court du haut de la dune, voulant atteindre la mer démontée, franchir à la nage la barrière de corail, plonger dans l’océan... À son premier pas sur la plage, elle est emportée comme une feuille de tôle, flagellée par des millions de grains de sable sur tout son corps. Après quelques ricochets, son cadavre fut calée par un pan de basalte qui se plante dans son dos. Le vent continue à la gifler avec le sable.
Des grondements et des aboiements se font entendre. Ils se rapprochent. Elle entend le rythme de leur course au souffle de leur haleine. Les chiens viennent pour elle. Leurs crocs brillent sous les filaos, le vent semble ne pas avoir d’emprise sur eux, pas plus que le sable qui les frappe sans les blesser.
Les yeux brillent dans l’ombre. Les chiens ralentissent, un groupe vient par la dune, un autre par la plage, un autre par l’avancée de basalte et une dernière meute sort de la mer. Le cercle se referme. Elle s’attend à être dévorée crue, massacrée dans leur gueule.
Ils l’emportent et la traînent à tour de rôle, la balançant comme un épouvantail. Ils vont du battant des lames jusqu’au sommet des montagnes pour la jeter dans le volcan. Elle n’est plus là de toute façon, la douleur est devenue indolore. Elle n’est plus rien.
Soudainement, elle rouvre les yeux. Soif. À boire. De l’eau et du sel, puisqu’elle n’a plus de rhum. Elle se lève très difficilement et fait quelques pas en direction de la cuisine.
Passant près de la table basse du salon, un bout du drapeau frôle la flamme de la bougie. Une seule petite flamme et pas une ombre pour venir la souffler, l’éteindre, l’étouffer, pas une seconde de plus pour laisser au temps le temps de vaciller et de finir la bougie aussi sûrement que de la poudre à canon.
Tout le drapeau s’enflamme. Elle tourne sur elle-même et ses cheveux fouettent les airs lançant des traînées d’alcool tout autour avant de venir claquer son visage et se coller à ses joues comme pour la rendre encore plus furieusement belle et cacher la folie de son sourire.
Elle tourbillonne, valse dans sa moulure comme ensorcelée. Il aurait fallu un air maloya pour censurer le cri de sa douleur. Une musique sans parole, pas même le fredonnement d’une mélodie. Juste le bruit du vent dans les bambous, le bruissement des cannes, le vrombissement d’une mouche charbon, un rouleur qui éternise la fin d’une vibration, la dernière descente des grains de conflore au creux du kayanm pour accompagner sa chute.
Il aurait fallu un son sensible à la beauté des flammes, à ces filaments bleus, à ces bouffées jaunes et flamboyantes. La danse du feu sur son corps et la danse de son corps dans ses dernières agitations. Il n’y avait que l’effleurement du tissu et de la flamme.
Les mèches de safran colonisent sa chevelure avec des reflets bleutés à la base des racines de ses cheveux. Elle ouvre la bouche pour hurler et toute sa gorge prend feu, tout l’intérieur de sa bouche est dévoré.
Le drapeau se consume sur elle, le feu s’étale autour de son corps, elle se serre dans le tissu, courant vers l’extérieur pour se rouler dans le sable quand le tissu se rompt.
Elle s’étale dans la cour, se roule dans le sable. L’odeur de graton s’est tout de suite fait sentir.
(à suivre)
Samedi prochain, dernier chapitre 12
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