Culture et identité

« La première réparation, c’est la révélation du crime »

Débat sur l’esclavage et ses séquelles avec Rasine Kaf

6 octobre 2003

’Démounaz lesklavaz ’ ou comment ’Débattre ensemble de la question des réparations pour la traite cafrière et l’esclavage colonial’. Vaste débat engagé par l’association Rasine Kaf qui organisait samedi après-midi une rencontre pour justement enrichir le débat sur cette question.

Dans un pays comme le nôtre, qui a un peu plus de trois siècles d’Histoire, mais dont la moitié a été marquée directement du sceau de l’esclavage, le débat sur l’esclavage et ses séquelles mérite qu’on y prête toute l’attention. « Sak nou souhaite, sé récolté par le débat public la manière le problème lé posé ce besoin de réparation, a la foi par ban’ zintervan, mé osi par sak lé dan la salle », explique Ghislaine Bessière, de l’association Rasine Kaf. Autrement dit, la question est posée, mais réponse appartient à tous. La parole est à qui veut la prendre. Et ce n’est qu’au terme du débat le plus large que sera dressé ce qui sera non pas un "catalogue" mais -et le terme est important- "un cahier blanc de la réparation". Pour l’association, l’intérêt de tous ces échanges qui se déroulent à travers l’île, est de « créer un relais institutionnel à cette réparation et de poser un programme public », ajoute Ghislaine Bessière.
Quelle réparation ? Sous quelle forme ? « Nou, a Rasine Kaf, nou lé pa dan in démarche de réparation individuel, mé plitot de réparation collective a traver in programme ke lé encore a construire. Programme si la kestion foncière, si l’éducation, si lé croyance, le travail social. Et nou demande ki mète an place in fond pour la réparation ké lé an construction zordi », précise Ghislaine Bessière.

« Avant tout une réparation sociale »

Cette notion de "réparation" va donc beaucoup plus loin d’une simple indemnisation qui serait versée à chacun et dont on pourrait d’ailleurs demander à qui et sur quel critère. Cette notion même de "kaf" fut d’ailleurs débattue au cours de l’après-midi. « C’est avant tout une réparation sociale », souligne Ida Latchimy, présidente de l’association. Elle poursuit : « En tant que journaliste, vous voyez vous-même que souvent, quand il y a un fait-divers, même si ce n’est pas dit explicitement, c’est toujours le kaf qui est stigmatisé, qui est associé à tout ce qui est négatif. Le kaf, sé osi la parti de la population ke lé plis bordé o nivo de l’instruction. D’ailleurs, selon une étude, il apparaît que 10% des Kaf ké lé bordé dan l’instruction. Ceux qui ont réussi ne forment qu’une infime minorité ».
L’arbre qui cache la forêt en quelque sorte. Mais le phénomène, n’est pas nouveau. Il trouve ses racines dans l’esclavage même, puisque le Kaf était légalement considéré comme un meuble qui ne peut donc être doué de raison et ne saurait bénéficier d’une quelconque éducation ni de la moindre instruction. Ce phénomène d’exclusion et de marginalisation dépasse d’ailleurs largement nos frontières insulaires. Par exemple, aux États-Unis, il a fallu attendre 1964 pour que le Civil Right Act, renforcé par le 14ème amendement à la constitution américaine, appuyé par un jugement de la Cour suprême, supprime officiellement toute discrimination de « race, de couleur, de religion (…) » et que soient abolies définitivement ces discriminations dans les bars, les stations-services, les restaurants et dans tous les lieux publics en général, à commencer par les écoles. C’était il y a tout juste 34 ans, aux États-Unis, les Noirs américains accédaient à la citoyenneté. Du moins légalement…

Travail de construction

Pour ce qui nous concerne à La Réunion, Rasine Kaf entend souligner que cette "réparation" doit avant tout être sociale et morale. « Kan nou analyse les traumatismes de l’esclavage, nana in grande parti nout population lé désandan ban’ zesklav, et zot i kontinié subir les conséquences de ce traumatisme. Ki soi par in sentiment d’infériorité. Soi paské zot lé toujour au bas de l’échelle sociale. Ni pense ke zordi, i fo dir lé choses. Si se déba nana in avantage, sé dir sak na pou dir. De faire le recensement, point par point si sak i va pa dan nout société. I fo arète ek l’hypocrisie. I fo voir ou sa le problème i pose et koman fé pou raparé. Par exemple, nou éclame i mète an place in système discrimination positive… »
Mais le travail ne s’annonce pas de tout repos. La prise de parole n’est pas le fort des Réunionnais dont on peut penser, sans doute à tort, « ké bonpé lé pa la ek sa ». Ida Latchimy, par exemple, déplore que ce débat, qui s’est déroulé dans le collège de Plateau Goyaves à Saint-Louis, n’ait pas davantage intéressé les habitants du quartier qui auraient sans doute bien des choses à raconter. « Je suis quelqu’un de Saint-Louis. Je sais qu’ici, beaucoup de gens ont vécu l’esclavage sur les grandes propriétés. Ils étaient tenus de la fermer et de se soumettre, car ils étaient sous la coupe des tenants de la richesse et du travail ». Une absence qui illustre bien la difficulté de faire émerger ce qu’il y a de plus enfoui dans la mémoire collective réunionnaise et qui, souvent de manière inconsciente, régit encore nos rapports humains et sociaux au 21ème siècle.

« La révélation »
Le travail mené par Rasine Kaf se situe d’une certaine manière dans la loi sur le reconnaissance de l’esclavage comme "crime contre l’humanité", dont Huguette Bello et la députée guyanaise Taubira-Delanon furent les instigatrices. « Il y a eu cette loi, mais le Parlement n’a pas légiféré sur la question de la réparation », rappelle Ida Latchimy. « La première réparation, c’est la révélation. C’est-à-dire de nommer ce crime. Reconnaître, c’est une chose, mais il faut aussi le nommer et décrire ce qu’il fut, les formes qu’il a pu prendre. En fin de compte, i parle de l’esclavage, nou la vécu sa ici, la eu une transmission orale, de génération en génération », précise Ghislaine Bessière. « Mais la parole elle-même sur l’esclavage, la toujours été sous silence, parce que honteux », poursuit-elle, « aujourd’hui, notre travail, c’est donc de révéler, d’écrire, de dire voilà ce qu’a été l’esclavage. Et si ni demande une réparation morale, sé paské dan sak no zansète la vécu, na toujour in afère ki kontinié. Il faut imaginer que l’esclavage est comme un furoncle qui est en chacun de nous, en chaque Réunionnais. Et si aujourd’hui, Rasine Kaf nana quelque chose à faire, c’est de crever l’abcès et qu’après ça, nous puissions être guéris et aborder une autre société en d’autres termes, avec d’autres rapports sociaux. Mé si nou pose pa nou la kestin, nou pé pa aborde la société tel ki lé », affirme Ghislaine Bessière.
L’esclavage mental encore là
« L’esclavage, c’est pas une histoire de Ti Jean Grand Diab’ », rappelle Ida Latchimy, présidente de Rasine Kaf, qui pose la question : « comment se fait-il qu’à l’école, on n’a jamais enseigné cela à nos enfants ? Par rapport mon liv’ d’histoire, moin la toujour cru mon zansèt lété goloi. Jusque dans les années 70, c’était encore la soumission. Le descendant d’esclave, lu voyé in blan, à 50 mètres, li komansé tire son chapo. L’abolition la pa vraiment eu lieu en 1848. L’esclavage la kontinié bien aprè ». Ghislaine Bessière note pour sa part dans nombre d’interventions et de témoignages recueillis lors des débats, il ressort que a soumission était encore dans les rapports sociaux jusque dans les années 70. Certains soulignent même que sur certaines grandes propriétés, le changement n’a été visible que dans les années 90 ! « La, i parle pa zafère i remonte plis ke 150 an, ni parle de chose ke lé espasé na poin lontan. Les gen i vien dire a nou sa. Zot i di a nou la situation d’esclavage mental ke zot lé ankor dedan zordi », raconte Ghislaine Bessière.
Un "livre blanc"
Le résultat des différents débats organisés par Rasine Kaf sera par la suite consigné dans un "livre blanc". Un terme qui n’est pas innocent, puisque bien souvent, rappelle Rasine Kaf, le "noir" est associé à tout ce qui est négatif. « Nou, nou pense ke la réparation i doit intéroge toute de moune. Dépi tro lontan, nana in silence ké lé li ladsu. Et si ni apèle si le livre blan, sé paské pou linstan, li lé vide, i fo ranpli, di sak na pou di. Sé osi in manière reconstruire tout’ ban’ raport rante le noir et le blan », affirme Ghislaine Bessière. Ce travail de construction, cette phase d’élaboration passe aussi par la contribution d’un certain nombre d’intervenants, souvent des universitaires ou des personnes intervenant ès-qualité, qui apportent un éclairage sur la question, à partir de leur domaine d’intervention.
Conférences-débats

avec l’Association Rasine Kaf

Démounaz lèsklavaz :

quelle réparation ?

• Samedi 11 octobre

de 14h à 18 h à Sainte-Suzanne (salle de réunions de la mairie)

Intervenants

- Docteur Julien Rakotomampionona : "La voie des ancêtres".

- M. Reynolds Michel : "L’Église et l’esclavage : quelle réparation ?".

- M. Alex Maillot : "Derrière le rideau de cannes, la plantation au quotidien dans le beau pays".

Témoignages

- Ida Latchimy : "L’instruction, l’Église et les Kaf".

- Marie-Georges Oziri : "À la frontière de deux religions : la religion catholique et le rituel malgache".

Débat

• Dimanche 12 octobre

Tour de l’île du patrimoine oublié (en car).

Pose d’une sculpture tête Kaf à la Plaine des Cafres comme première pierre à l’édification d’un musée du marronnage.

Expositions : Itinéraire du patrimoine caché, Cartographie de la mémoire, Informations sur le Code noir.


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Témoignages - 82e année


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