L’urgence de se mobiliser pour éviter la ruine des Réunionnais dans la mondialisation
12 juin, parAPE UE-Afoa : Après la clôture des négociations entre l’UE et les pays voisins
Ici et ailleurs
Une chronique de Jean-François Reverzy
21 octobre 2003

Le 15 octobre dernier s’est tenue, à Corbeil Essonne, une journée d’hommage à Lucien Bonnafé, disparu en mars. Ses élèves et amis étaient rassemblés, là, autour de sa fille, le docteur Marie Bonnafé, et des élus de l’Essonne de la mouvance communiste. Les prises de parole firent entendre de multiples témoignages, dont ceux de Roger Combrissson, ancien député maire de la ville, qui accompagnait l’expérience de Bonnafé. Frank Chaumon, Jacqueline Schwartz, Bernadette Chevillion, Pierre Sadoul, Jean Luc Roellandt, Éric Piel et C. Ferreri prirent également la parole. Jean-François Reverzy nous a fait parvenir le texte de son intervention que nous reproduisons ci-après.
Rendre compte en rendant hommage, tel sera mon propos. Il me renvoie, dans le même lieu, à cet autre hommage rendu à Corbeil à Lucien Bonnafé en 1978, il y a un quart de siècle, après son départ à la retraite. Convié par Tony Lainé et ses amis à m’exprimer, je choisis de l’accomplir autour de la fonction poétique et de son rôle fondamental pour la compréhension de l’être humain et du traitement de sa folie. C’est là pour moi le message essentiel de Bonnafé, celui sur lequel il est de notre devoir de continuer à travailler loin de la puanteur de basse cuisine des politiques de la santé publique.
Je reviens de Toulouse, capitale de l’Occitanie, ville qui lui était chère et où il aimait à évoquer le combat surréaliste, la rencontre avec Saint Ex et l’apprentissage de l’aliénisme… Hier soir encore, dans une brasserie de la ville, je nouais conversation avec mes voisins de table, un avocat d’Albi et son épouse argentine revenue des exterminations... Il m’évoquait Lainé, Karlin, ses combats au sein du PCF, avec ses voisins de table, ce monde révolu qui fut le nôtre resurgissait….
Il y eut une traversée bonnaféenne du XXème siècle et le maître a transmis à ses apprentis son savoir ; il avait la sagesse d’être toujours resté à leur côté, un éternel apprenti du verbe. Il y eut un transfert Bonnafé comme un transfert Lacan. Il se noua autour d’une rencontre, d’un travail et d’une perlaboration, d’un dénouement jamais clos, toujours à noter horizon surréel.
Il y eut une école de Corbeil, et ses clercs ont essaimé au moyen de la France et du Monde. C’est celle-là que j’évoquerai en premier avec cette question. Comment rencontre-t-on l’école de Corbeil ? Comment s’opère la rencontre ?
L’histoire de notre métier se tisse de nos rencontres et de nos choix. Elle s’écrit avec ses ponctuations, ses interstices, ses moments féconds.
L’histoire de ma rencontre avec la folie part de ma propre folie dans les années 65-70 : errances dans les années de formation médicale entre Lyon et Clermont-Ferrand, divorce et dépression brève, engagement aventureux dans une psychanalyse à Paris et dans la formation psychiatrique au CHU de Clermont-Ferrand chez Maurice Porot. L’hôpital général, ancien hôpital du Saint-Esprit, datait du Moyen âge et illustrait le propos de Foucault qui avait enseigné dans la capitale auvergnate un peu plus tôt. Le patron était adepte des chocs, cure de Sackel et ECT, et de la psychopharmacologie. Cet enfant de la psychiatrie coloniale, fils de son père, comme Sutter, Kammerer et Pelicier écrivaient le vocabulaire de psychiatrie, était aussi un humaniste chrétien. Ce fut mon premier maître, jamais renié. Mes références initiales furent textuelles : la découverte de la "Politique de l’expérience" de Ronald Laing et des écrits, puis du séminaire de Lacan, vécu comme un maître bouddhique du détachement de l’imaginaire et de la contemption du désir. Il avait aussi les Mannoni, S. Leclaire, Gentis. Mes patientes -car c’était un service de femmes- m’enseignaient que les arcanes du Délire ou de l’hystérie étaient des solutions de guérison. J’ignorais tout de la loi de 38 et du secteur. Le monde de l’hôpital psychiatrique de Sainte-Marie était, pour nous, dans le CHU, un monde inférieur. Je n’aurais jamais pu mener cette première analyse pendant trois ans, si elle ne s’était pas accompagnée, dans les trains corail et les 48 heures passées chaque semaine à Paris, d’une histoire d’amour fou. Le Paris de mon analyse était aussi le Paris des surréalistes.
Pour poursuivre, il fallait me rendre à la source du savoir, réussir l’internat en 73 et m’installer dans la capitale. J’y rencontrais l’IPPP et découvris le monde inconnu de l’internement et de ses violences, mais aussi ailleurs la psychothérapie de l’enfant, avec Roger Mises et Serge Lebovici. Le premier, tout comme son environnement à Sainte-Anne, m’inspira une colère jamais éteinte contre l’asile et sa loi. Je rencontrais aussi Unica Zürn, la poétesse allemande suicidée, dont l’ombre me hanta lors de ces années-là. C’est alors que je choisis Corbeil, après avoir lu le manifeste paru dans "la nouvelle critique pour une psychiatrie différente". Bonnafé m’accueillit avec bienveillance. Corbeil offrait alors deux visages : celui d’un terrain d’expériences dans lequel l’apprenti pouvait déployer en toute liberté ses lignes d’erres, de l’autre une parole désaliéniste proférée par le maître des lieux, qui offrait une voie moyenne entre l’antipsychiatrie anglaise, italienne et européenne, la cléricature analytique lacanienne ou freudienne, et la psychiatrie publique. J’y appris que la liberté était thérapeutique, que les lits étaient toujours un fléau, que notre contrat avec les fous était celui d’un engagement permanent, et que cet engagement était aussi un engagement dans le Monde. J’y appris le sens profond de la fonction poétique, et que la lecture des poètes que je connaissais et que j’aimais était le véritable livre d’architecture, et non pas les rationalisations nosographiques furent, elles, rénovées ou les soupes lacanoïdes dont nous affligeaient, déjà et souvent, les novices.
Corbeil fut aussi une terre d’expérience thérapeutique. Faut-il en retracer les fracas, les provocations, les passages à l’acte des uns et des autres ? Il y avait un transfert Bonnafé, un transfert Corbeil dans ce service abrité dans de médiocres bâtiments préfabriqués, où le couple des Bonnafé recevait avec tolérances nos passages à l’acte, frasques, ivresses, proférations négativistes aux relents fascistes et anticommunistes dans un groupe dont les membres avaient à 80% leur carte au PCF, absences répétitives et non justifiées, et j’en passe. Corbeil fut aussi le lieu où je connus une histoire d’amour et une vie commune avec une de mes analysantes, dont le conjoint était un militant du PCF de l’Essonne...
Il eut un transfert Bonnafé et pourtant ce bonhomme-là (comme on le disait des cathares) n’était pas un analyste. Il était Bonnafé, un homme qui parlait vrai et énonçait des vérités premières sur le Monde, la vie, la poésie, la folie. Riche de savoirs et d’expériences qu’il cherchait à partager. Fertile et débordant sans retenue ni réserve. Fraternel plus que paternel, et respectueux d’autrui : jamais je ne l’entendis, même dans la critique la plus acerbe et avec les pires salauds, sombrer dans cette malveillance qui est devenu, trop souvent, hélas, notre habitude...!
L’objet de ce transfert était l’utopie bonnaféenne d’un service de santé mentale, totalement intégré dans la ville et ses quartiers, et interrogeant en permanence ses contradictions, portant sa révolution dans les institutions et dans les esprits. Elle était prometteuse. Combien d’entre nous se sont installés dans l’Essonne portés par ce transfert ! Certains aussi portés par l’espérance et déçus restèrent sur le carreau. Bonnafé nous fit aussi nous engager et croire - car c’est un paradoxe en la révolution socialiste. À l’heure de l’union de la gauche, dans une France giscardienne, la république socialiste de Corbeil - territoire libéré - avec R. Combrisson et l’école de Corbeil, et plus loin celle de Soisy et de l’Essonne autour de Jeanne Malgouyre, de B. Demay, de Trystram, de Philippe Rappard, de Tony Lainé. J’en pris pour deux ans ma carte au PCF et planchais au cercle d’études et de recherches marxiste, Boulevard Blanqui…
Mettre en œuvre une utopie concrète, faire et défaire par tous l’aliénisme, s’engager avec nos patients, le secteur n’était lui-même qu’un mot, mais aussi essaimer partir... Il y avait certes, chez Lucien, la révolte cathare mais aussi l’âme d’un fondateur d’ordre hérétique, plus près de Joachim de Flore que Saint-Dominique.
C’est ainsi que je poursuivis ma route. Je rédigeais ma thèse et mon mémoire autour d’une critique radicale de la loi de 1838. Mes références étaient les mêmes que celles de Bonnafé qui accepta de la préfacer quand elle parut chez Privat. Le transfert poussait à l’identification, il fallait passer les concours et prendre un poste d’assistant, d’abord à Coulommiers, puis à Maison blanche. Corbeil s’éloignait avec un pincement au cœur.
Mais le travail continuait, dans ce temple asilaire où fut internée Unica Zürn, ma rage s’était rallumée. Avec mon frère en psychiatrie - un ancien de l’Essonne, J.F. Dameron, et quelques nouveaux amis, Pierre Sadoul, Éric Piel, Marc Serpaggi, Michael Guyader. Nous fomentions en ces temps fertiles le mouvement de l’ASEPSI, dont l’un des objectifs était de dynamiter le monstre froid de l’asile. Nos références n’étaient pas, cependant, exactement celles de la gauche bien pensante car nous demeurions fidèles, autant à l’antipsychiatrie anglaise qu’à la découverte de la désinstitutionnalisation nord-américaine, et plus globalement d’une psychiatrie d’outre-atlantique souvent honnie non sans manipulations, mais dont les principes et les modèles nous semblaient essentiels. Les polémiques du temps portaient plus sur des divergences politiques et idéologiques entres courants et groupes de la gauche marxiste ou psychanalytiques en psychiatrie : "Le cheval bleu", psychiatrica democratica, le syndicat de la psychiatrie entre autres.
nous énonçait Bonnafé. Suivant cette voie, en apprenti devenu compagnon, je partis dans la Nièvre pour soigner ses enfants. J’appris que le maire de Château-Chinon, un an plus tard, était devenu président. La gauche revenait au pouvoir. C’est dans la France profonde, suivant l’enseignement bonnaféen, que je retrouvais les strates et les archétypes du territoire ; les placements d’enfant du Morvan, les carrefours toujours vivants des nœuds symboliques, les maléfices et la sorcellerie. Mais je me trouvais déjà à la croisée : la découverte de La Réunion en 1983 me faisait nouer un autre transfert que j’ai pu qualifier de transfert insulaire. La Réunion, où je me fixais ensuite, me permit de réaliser pleinement une expérience conforme à mes aspirations et au modèle bonnaféen.
Une trace demeure cependant pour moi de cette époque charnière : celle d’un parcours commun en Auvergne, où Lucien et moi-même avions été conviés à animer un stage de week-end. Parti de Nevers, je prenais Lucien à Aulnat, et nous fîmes ensemble le trajet Clermont/Saint-Flour. Le paysage des monts et de la planèze s’animait ; Lucien retrouvait sur cette route les souvenirs de la guerre et de la résistance : là, une embuscade, ailleurs un coup de main. Les rendez-vous avec Aragon à Clermont... Une autre lumière illuminait cette terre volcanique de notre partage.
Il conviendrait apparemment de gémir en cette troisième année du Troisième millénaire. Le Monde ne porte plus, apparemment, les espérances des lendemains qui chantent. Il est lisse, et bientôt, on enterrera Lénine. La Chine s’est mise en marché comme la Russie. Partout s’affichent avec arrogance le pouvoir de la concurrence, l’idolâtrie de la finance et de la richesse quand s’accroît, sur un mode exponentiel et scientifique, l’exclusion de la majorité des citoyens du monde. L’utopie de la santé mentale semble se rétrécir comme une peau de chagrin. Les maîtres du temps régentent la bio-politique : la marche psychotropique est suivie par celui des traitements de chocs de la psychochirurgie et des thérapies du conditionnement. Les neurosciences sont devenus le credo des universités et des jeunes générations. La révolution psychanalytique, sans renouvellement de ses concepts, ni de ses pratiques, se sclérosent dans les querelles de chapelles, d’obédiences et de cléricatures.
La gauche socialiste, puis les nouvelles droites au pouvoir, ont érigé les standards nord-américains et le terrorisme gestionnaire en bases totalisantes de la santé publique et de la santé mentale. Il est vrai que le peuple psy anesthésie, par ses médiocres privilèges et les 35 heures, a perdu la foi et la loi. Il ne fomente aucune révolte, il ne propose aucune alternative à cette montée insidieuse et sournoise au démantèlement de l’utopie. Des services exsangues, repliés sur le nouveau gardiennage hospitalier, cultivant les obsessions sécuritaires, livrés à l’arbitraire d’un appareil administratif borné, sans intelligence de la souffrance psychique et de ses remèdes, où le directeur, comme ailleurs le juge, est devenu le fermier général. Un monde où se confondent chaque jour la thérapeutique et la peine. Un monde, où la parole ne circule plus, n’est plus entendue, et dont le sens est devenu indifférent. Voilà ce qui est notre lot quotidien…
C’est là une formule rituelle de la franc-maçonnerie lors des tenues funèbres d’hommage aux frères disparus.
Au terme de cet hommage, espérons que surgisse des décombres du secteur une nouvelle utopie, fidèle aux principes du desaliénisme et de la psychiatrie citoyenne. Elle en reprendra les principes, mais devrait aussi, tirant la leçon du passé, proposer de nouvelles structures. Celles-ci devraient, à mon sens, se situer radicalement en dehors du cadre de toute loi et échapper au pouvoir de l’État. Elle ne saurait qu’être gérée et autogérée par les praticiens assistés de conseils. La leçon de Corbeil, comme celle de Villeurbanne ou du XIIIème, aura été la force de groupe qui a su instaurer des rapports de force avec le pouvoir et négocier pour créer des institutions vivantes. Un service d’aide psychique peut se concevoir dans un cadre associatif, démédicalisé, se supportant de thérapies polyvalentes et d’ateliers d’expression créative, s’associant à des lieux en relais de rupture. Associons-y aussi une formation indépendante qui garantisse la transmission des savoirs faire et leur enrichissement, et préserve sa continuité soit ouverte en permanence, à l’heure de la mondialisation, aux cultures du Monde et à leur fertilité.
« Seule la guerre à perpétuité explique une paix qui n’est qu’un passage
Ainsi la casserole où il versait... ;
C’est la santé entre deux reprises de la fièvre chaude qui va passer.
C’est la fièvre entre deux reprises d’une insurrection de bonne santé.
Un jour la peinture de Van Gogh armée de fièvre et de bonne santé
Reviendra jeter en l’air la poussière d’un monde en cage que son cœur ne pouvait supporter ».
A. Artaud.
APE UE-Afoa : Après la clôture des négociations entre l’UE et les pays voisins
Mi koné pa kossa zot i panss kan zot lé an parmi. Mi oi bien zot i rogard lé z ‘inn épi lé zot. Mi oi bien tazantan sa i di azot kékshoz. Tète-la (…)
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