Culture et identité

Les conséquences psycho-sociologiques de l’esclavage

Deuxième conférence de Rasine Kaf sur la réparation

29 septembre 2003

Dans le cadre de ses conférences débats, "Démounaz lesklavaz : quelle réparation ?", l’Association Rasine Kaf entamait sa deuxième série de discussions, samedi dernier au Live formation du Chaudron.
Sont intervenus dans le débat, deux éminents sociologue et psycho-sociologue, Sheila Bunwaree (mauricienne) et Jean-Pierre Cambefort (vivant à La Réunion depuis 20 ans) soit l’occasion de « penser la question de l’esclavage en termes de comparaisons ».
Le premier exposé aura porté précisément sur l’éducation et la réparation à Maurice. Pour la sociologue, « ce sont surtout les enfants créoles qui sont les plus exclus du système scolaire ». À cela, il est nécessaire de différencier le terme créole pour les Mauriciens synonyme du Kaf chez nous et non la connotation créole qu’elle peut prendre à La Réunion. Il serait erroné de « penser que le modèle mauricien est exemplaire » surtout en matière d’économie sociale, affirme Sheila Bunwaree. En effet, la première phase d’industrialisation à Maurice, « n’a été qu’en fait une autre forme d’esclavage avec importation de la main-d’œuvre chinoise, soit un double esclavage », argumente la sociologue. Quel est l’essence d’un projet éducatif ? « Une éducation non oppressive », répond l’universitaire, « car malgré une cohésion sociale sous-jacente, le chômage est toujours de 10% ».

La question de l’accès au savoir

À ce sujet, Sheila Bunwaree déplore qu’il n’existe pas de statistiques basées sur l’éthnicité, car « les descendants d’esclaves sont le plus représentés ». « Les compensations, les réparations ou avoir accès à certaines ressources, demande une certaine solidarité », complète-t-elle. La sphère internationale fait également abstraction « d’une quantification de la pauvreté communautaire ». Pour illustrer ses propos, la sociologue mauricienne pour exemple l’accès à l’enseignement supérieur : « vous n’avez qu’à constater le nombre d’enfants créoles à l’Université de Maurice. Ils sont totalement invisibles et on peut les compter sur les doigts d’une seule main ».
Pourtant, le gouvernement a tenté de lancer trois essais de réformes éducatives se basant sur l’accessibilité, la qualité ou la réponse à une demande de main-d’œuvre. En fait, selon Sheila Bunwaree, « ces réformes sont nullement équitables puisqu’elles ne regardent le contenu de l’éducation ; elles restent très sexistes et plus éthnicisées ». Même un « module de citoyenneté » a été crée pour noyer le sujet de la réparation.
« L’Église aura eu également sa part de responsabilité dans le fossé des descendants d’esclaves face aux riches et aux blancs », a conclu la chercheuse.

Déracinés

Jean-Pierre Cambefort, psycho-sociologue, aura débattu quant à lui sur "les conséquences psycho-sociologiques de l’esclavage". Trois aspects sont à prendre en considération : « en premier lieu la langue créole, puis la coupure de la civilisation d’origine et le métissage accéléré, le tout chapeauté par la société coloniale ». À travers « la noircitude » ou plus précisément le terme « Kaf » souvent à connotation péjorative, « il n’existe pourtant pas d’appellation officielle de la nomenclature communautaire contrairement à l’île Maurice, où on appartient administrativement à une ethnie sur sa pièce d’identité », précise-t-il. En fait, il en ressort, selon lui,« une grande hypocrisie sociale de la société réunionnaise, lorsqu’il est dit que nous sommes multi-éthniques puisque les gens s’étiquettent quand même par zorèy, sinwa, zarab… » Par sa profession, Jean-Pierre Cambefort a l’habitude de fréquenter, depuis 18 ans, les enfants issus de la communauté kaf. Le ancien statut d’esclave de leurs ancêtres a favorisé le déracinement, la perte de mémoire, de la religion et de la langue, le changement de nom et par conséquent d’identité.

« Déséquilibre parental »

« L’esclave n’avait plus de lien avec sa descendance, il ne pouvait plus transmettre son nom, perdant ainsi tout capital symbolique pour ses enfants »,
démontre le psycho-sociologue. Ses études en Afrique du Sud lui auront d’ailleurs permis d’apporter plus d’éléments de comparaison pour son analyse réunionnaise. « Dans la culture du kaf, le père a été évincé, on l’enlève à la paternité…Les esclaves ont donc connu deux formes de mutilation : l’absence de nomination et une renomination citoyenne par un patronyme d’emprunts », constate-t-il. La dégradation et la déshumanisation perpétuelles dans un contexte de violences expliquent « qu’on soit arrivé à un déséquilibre parental jamais retrouvé pour les garçons et les filles dans la communauté kaf. Le père n’arrive pas à prendre sa place car la mère a eu ce rôle historique d’autorité… la réparation passe aussi par la restauration de la famille », a résumé Jean-Pierre Cambefort. Suivront ensuite les interventions de nombreux participants dans la salle sur « la suppression du mot kaf » et le penchant parallèle de « ne pas y toucher car le kaf a toujours symbolisé l’insoumis, le rebelle ».

Conférences-débats
Avec l’Association Rasine Kaf

Démounaz lèsklavaz :

quelle réparation ?

• Samedi 4 octobre

de 14h à 18h à Saint-Louis (collège de Plateau Goyaves)

Intervenants

- M. Yann Leblais, doctorant en droit international : "La réparation, un droit ?"

- Mme Guilmée Técher, enseignante en histoire : "Histoire et déni, comment réparer l’impossible ?"

Témoignages

- Jean-Hugues Ratenon (Mouvement des Chômeurs Panonnais) : "Le travail, un droit ?"

- Michel Nasseau : "Les associations et la réparation".

Débat

• Samedi 11 octobre

de 14h à 18 h à Sainte-Suzanne (salle de réunions de la mairie)

Intervenants

- Docteur Julien Rakotomampionona : "La voie des ancêtres".

- M. Reynolds Michel : "L’Église et l’esclavage : quelle réparation ?".

- M. Alex Maillot : "Derrière le rideau de cannes, la plantation au quotidien dans le beau pays".

Témoignages

- Ida Latchimy : "L’instruction, l’Église et les Kaf".

- Marie-Georges Oziri : "À la frontière de deux religions : la religion catholique et le rituel malgache".

Débat

• Dimanche 12 octobre

Tour de l’île du patrimoine oublié (en car).

Pose d’une sculpture tête Kaf à la Plaine des Cafres comme première pierre à l’édification d’un musée du marronnage.

Expositions : Itinéraire du patrimoine caché, Cartographie de la mémoire, Informations sur le Code noir.


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Témoignages - 82e année


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