Identité

Libérons le Kaf qui est en nous

Conférences avec Rasine Kaf : "Démounaz lèsklavaz - Quelle réparation ?"

18 septembre 2003

À partir de samedi prochain, l’association Rasine Kaf organise une série de conférences-débats pour marquer l’anniversaire de l’enregistrement du Code Noir aux Mascareignes il y a 280 ans, le 18 septembre 1723. Les rencontres sont organisées tous les samedis à partir de ce 20 septembre 2003 et se placent dans le cadre d’un cycle intitulé ’Démounaz lèsklavaz : Quelle réparation ?’
’Démounaz’ est un mot créole pour dire la dépersonnalisation, la déshumanisation : domoun la pi in moun, li lé démouné. Ce cycle de conférences présente des témoignages de Réunionnaises et de Réunionnais en plus d’interventions théoriques. Une cinquantaine d’associations réunionnaises s’y intéressent et contribueront à élargir les débats. L’association expliquait avant-hier en conférence de presse au Grand-marché de Saint-Denis l’esprit de sa démarche, ses enjeux et ses objectifs.

La nécessité de réparer les crimes contre l’humanité commis à La Réunion au cours de notre Histoire est défendue par les forces de progrès depuis plusieurs décennies dans notre pays. Cette revendication a pris une nouvelle dimension lors de la commémoration du cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage, il y a cinq ans. Mais lors de ces manifestations, l’association Rasine Kaf a surtout « entendu le silence des Cafres » et « les discours des Blancs abolitionnistes ». C’est pourquoi elle s’est donné pour tâche de « réinvestir la mémoire de l’esclavage, vécue de façon douloureuse et qui ne s’exprime pas ».
C’est « une question réunionnaise » que l’association n’a de cesse de soulever. Depuis le vote de la loi tendant à reconnaître la traite de l’esclavage comme crime contre l’humanité, la question de la réparation se pose encore davantage. Quelle forme celle-ci doit-elle épouser ? C’est toute la problématique de ce cycle de conférences.

Une réparation morale et sociale

Pour la trésorière et porte-parole de Rasine Kaf, Ghislaine Bessière, « il faut une réponse sociale et morale ». Les spécialistes invités à intervenir lors de ces conférences poseront le cadre théorique de la réparation au niveau juridique (droit au travail, à la terre, au rituel), mais aussi psychologique, religieux…
« Le premier travail à faire, ajoute la militante culturelle, est d’identifier les traumatismes, les conséquences psychologiques, trouver les réminiscences, étudier les comportements sociaux, la hiérarchie sociale, les comportements symboliques, ouvrir les portes de l’Histoire familiale, les archives privées. Accéder à cette Histoire de La Réunion qui est muselée ».
Comment réparer les crimes et les dégâts épouvantables découlant du Code Noir, qui réduisait le Kaf à n’être qu’un meuble ? La question de la réparation se pose aussi à Maurice, en Afrique, à toute la diaspora de la traite négrière. Pour résoudre ce problème il y a d’autres biais que des indemnisations financières, l’association énumère comme autant de possibilités, de chemins que les Réunionnais doivent explorer ensemble : « la restitution de notre héritage culturel, de nos archives détenues à l’étranger, l’appropriation de notre Histoire, la revalorisation de l’image du Kaf, la restitution du patrimoine, l’arrêt du silence, la prise en compte de l’environnement culturel à l’école, une réflexion sur les causes de la violence intra-familiale et sociale, sur la délinquance, les aspects juridiques, les aspects fonciers… ». Tout ce qui peut œuvrer finalement à un changement de mentalité. C’est un travail de longue haleine.

La véritable harmonie est encore à construire

Il s’agit surtout pour chacune et chacun d’entre nous « de reconnaître sa part kaf ». Rasine Kaf souhaite amener à cette révélation : « il faut arrêter avec le discours hypocrite de l’harmonie totale régnant à La Réunion. Une part de l’Histoire, de l’identité réunionnaise, la part kaf, n’est pas assumée, parfois par les Kaf zot minm. Nous devons assumer toutes nos parts, vivre en équilibre avec chacune d’entre elles, qu’on ne se cache plus ».
« C’est une réparation qui intéresse l’ensemble des Réunionnais, poursuit-elle. Or on a tendance à vouloir se blanchir quand on est noir et quand on est blanc à oublier ses racines. La véritable harmonie est encore à construire. Sinon pourquoi les monuments liés à l’histoire du marronnage et de l’esclavage sont-ils brisés ? Pourquoi n’y a-t-il pas de musée sur ce thème qui rende visibles les chaînes et les fers au lieu d’exposer le tableau de Sarda Garriga ? Pourquoi une statue de Roland Garros et pas celle d’Élie, celui qui a mené une révolte d’esclaves le 5 novembre 1811 à Saint-Leu ? »
Et les exemples ne manquent pas aux membres de l’association pour énumérer les figures historiques réunionnaises à réhabiliter dans la mémoire collective.

Une tête Kaf à La Plaine des Cafres

Ce cycle de conférences veut ainsi « mettre une main sur les traumatismes, les identifier, savoir, pour ne pas les reproduire ». Pour attirer un maximum de Réunionnaises et de Réunionnais, les conférences se font à chaque fois dans une ville différente (voir encadré). Des tracts sont distribués, des discussions s’engagent avec des directeurs d’établissement. Pour que le Réunionnais libère sa relation à la part kaf qui est en lui, l’association continue à mener des actions sur le terrain. Une stèle à la mémoire des ancêtres sera bientôt installée sur le champ de foire de La Plaine des Cafre si le député-maire du Tampon et l’ONF apportent leur accord. Deux artistes sont déjà pressentis.
Rasine Kaf se bat contre la destruction des traces existantes de notre passé. Ainsi, « la construction du Boulevard Sud à Saint-Denis est contestée car elle coupe les anciens camps d’esclaves et les recouvre de goudron. Les traces de ce patrimoine caché de la traite négrière vont s’effacer à leur tour. Reste le nom des rues Camp Calixte, Camp Ozoux… mais derrière ces noms c’est notre Histoire ».
L’association aurait aimé plus de manifestations culturelles dans les lieux marqués par l’esclavage et elle s’investit pour que ce patrimoine reste, ou revienne, au domaine public. Les descendants d’esclavagistes ne sont pas exclus de cette réflexion, l’association espère leur coopération. Leur participation pourrait consister à donner accès à leurs archives privées.

Un rite funéraire pour que nos morts reposent en paix

Rasine Kaf veut faire émerger le débat sur la réparation, poser des bases théoriques qui seront développées par les spécialistes pour penser la réparation en attendant un relais institutionnel : « Nous ne recherchons pas une réparation individuelle mais une réparation sociale et morale, il faut un programme de réparation publique, une réforme du système éducatif, des maisons d’enfance, repenser le handicap, les problèmes de délinquance. Nous ne sortons pas indemnes d’un système esclavagiste, il faut identifier les conséquences sociales, dont la reproduction de la violence ».
Lors de ces rencontres, plusieurs témoignages de victimes de l’Histoire sont attendus. Des personnes vont parler de leur vécu d’aujourd’hui, de l’humiliation ou de l’exploitation qu’ils ont subies « comme si té ankor dann tan lèsklavaz ». Des relations qui se sont améliorées mais qui ne sont pas exemptes d’arrière-pensées coloniales et qui autorisent l’association à dire que « ce n’est pas fini ».
Le but ultime visé par Rasine Kaf est de permettre « de vivre ensemble mieux, de guérir, de ne plus souffrir. Tous les Créoles vivent dans un système paradoxal, ils ont une pyramide inversée dans la tête. Il faut arrêter de nous culpabiliser et chercher le fil de la reproduction sociale, percer l’abcès. Où sont nos morts ? Ils n’ont pas de sépulture. Et l’archéologie ? »
Comme dernier exemple de réparation symbolique possible, l’association aimerait participer à l’organisation d’un rite funéraire là où les esclaves non-baptisés ont été enterrés, c’est à dire dans les plantations : « Que nos morts reposent en paix, que soit réparée l’injure faite à nos ancêtres. Il y a un devoir de mémoire qui n’a pas encore été fait. Pour l’instant, nous nous servons des mémoriaux cassés comme sépulture ».

Premières interventions et débats
L’ouverture des débats se fera ce samedi 20 septembre 2003 à Saint-Paul de 14 heures à 18 heures dans la salle de conférence de la mairie sur le Front de mer. François Lautret-Staub (historien) présentera un exposé intitulé "Grandeur et misère du Kaf : kaf néna sèt po", et Philippe Bessière (historien) posera la question : "La Réunion, quelle réparation ?"

Suivront François Tibère ("Après le Code noir, le code Kaf ?"), Ghislaine Bessière ("Le cheveu kaf ou la recherche de l’esthétique féminine") et Halima Zahalata qui interviendra sur "La perception du Kaf dans les postes à responsabilités".

Le samedi 27 septembre, la conférence-débat se tiendra au Live-Formation à Sainte-Clotilde. Le samedi 4 octobre au collège de Plateau-Goyave à Saint-Louis. Et le samedi 11 octobre 2003 à Sainte-Suzanne à la salle de réunion de la mairie.

Le dimanche 12 octobre 2003, un tour de l’île du patrimoine oublié sera organisé en car. L’association accompagnera un artiste pour l’installation d’une tête kaf à La Plaine des Cafres comme première pierre à l’édification d’un musée du marronnage. Des expositions seront présentées sur l’itinéraire du patrimoine caché, avec des cartographies de la mémoire, des informations sur le Code noir etc.


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