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Nées sous W

Roman-feuilleton de Francky Lauret
Dernier Chapitre

Témoignages.re / 27 mars 2004

Résumé des précédents chapitres
Réfugiée dans sa case en tôle à la Pointe des Sables, Viktwar est victime d’un accident terrible et incroyable : le drapeau dans lequel elle s’est enveloppée s’enflamme lorsqu’elle passe près d’une bougie dans son salon. Le feu s’étale autour de son corps, elle se serre dans le tissu, courant vers l’extérieur pour se rouler dans le sable quand le tissu se rompt. Elle s’étale dans la cour, se roule dans le sable...

Sa survie est aussi incroyable, plus incompréhensible encore. Le feu a ravagé son visage, volé ses lèvres, ses yeux et ses oreilles. Dans un lit d’hôpital elle est entièrement bandée. Aussi terrible qu’aurait dû être le purgatoire de souffrance que fut sa convalescence, aucune douleur ne vient l’assaillir malgré l’état déplorable de ses tissus calcinés et de sa chair en fusion, car une autre chaleur, au creux d’elle, douce et claire, la réchauffe agréablement. Chaleur intime présente sous la forme d’une grande lumière paradisiaque dont elle ne sort jamais et qui l’entoure dans son halo bienfaiteur.
Peut-être est-elle déjà morte. Elle ne peut ni parler, ni bouger, un tuyau pénètre sous sa gorge et la fait subsister. Elle ne perçoit rien des bruits des appareils qui la surveillent, ni l’agitation de l’équipe médicale. Le monde se résumait à cette lumière, à ce silence, à ce vide, à ce rien. Elle se croyait en lévitation, planant à l’intérieur d’elle dans un nirvana enchanté, pur esprit vivant, libérée de toute emprise.
C’était une grande chance d’avoir été sauvée à la dernière minute.

Elle ne subit pas dans son esprit les effets de ces drogues que lui injectent les infirmiers. Il n’est pas la peine de lui faire oublier qu’elle a un corps, de lui ôter cette peau partout calcinée, rosâtre et mauve. Viktwar perd conscience pour toujours, sans connaissance, comme morte. L’énergie la pénètre, la consume. Le ballet des flammeroles dans ses cheveux, entre ses seins, ses jambes, les caresses de la flamme quand elles léchaient tout son corps, les cris que celles-ci lui arrachaient, ainsi que la folle danse de ses bras soulevés par le feu l’habitent encore. Elle goûte chaque seconde de sa fin, recroquevillée, au fond d’elle, près de moi.
Elle aurait voulu être incinérée définitivement, après sa mort, qu’on disperse ses cendres à la Plaine des Sables. Un pied déjà dans l’autre monde, sans pouvoir communiquer avec l’extérieur, elle n’était pas seule. Une présence à chaque instant lui est sensible, certaine : celle de mon père, que je sens aussi. Il vient tous les soirs s’asseoir à nos côtés. Reine et Toussaint sont là aussi mais ils ne décèlent pas notre présence.

Je suis née sous W, sous K, sous Z, sous elle, dans la matrice de ma mère qui n’est que brûlis, sous le signe kréol de notre île. Le rythme de mon cœur poursuit le sien, maloya de nos existences, écriture radicale des partitions de nos identités. J’ai grandi dans la même Plaine, dans la même case, dans la même cour. Reine et Toussaint m’ont élevé comme leur fille. J’ai eu la même éducation que ma mère.
J’ai vécu sous W, sous K, sous Z, comme elle clandestine et je continuerai à me battre pour garder cette réyonèzté qui modela ma pensée quand j’étais avec elle, à l’intérieur d’elle et que réfugiée près de moi elle me chantait les berceuses, me racontait nos légendes répétées de vive voix et entendues de vives oreilles.
Même née sous X, je n’aurais pas été privée de cette connaissance de mes origines, car ma mémoire réminiscente me serait restée, j’aurais su, comme je le sais aujourd’hui, tout sur ma mère.
Je suis née une lettre plus tôt, avant l’orpheline, lettre qui fait une croix sur l’Histoire. Mon W ne m’emprisonne nullement, il participe à ma libération, à ma prise de conscience : mon futur est aussi vierge que celui de tous les enfants, mais sachant d’où je viens, je saurai où aller, j’apercevrai le Véli de mon destin.

Les brûlures de son ventre ne m’ont pas traumatisée avant ma naissance, je n’en suis pas marquée à vie. Ma mère, paix à sa mémoire, ne peut pas s’en souvenir. Son cadavre incinéré ne garde pas souvenance de son corps immolé, de son esprit incendié, enfumé, étouffé, cherchant le fanal dans le brouillard. Son âme s’est dégorgée de toute lave de vie après son éruption.
Je suis pleine encore de l’amour dont elle m’a nourri par le nombril, j’ai un morceau de son cœur dans le mien, j’ai ses rêves plein la tête.
Peut-être que personne ne peut comprendre son engagement. Ne souffrait-elle pas d’un délire paranoïaque ? À se croire en esclavage, en pays dominé sur une terre de partage et de paix.
Il faut être d’ici, enfoncer le talon profondément dans la boue, dormir à même le fumier, pour sentir les racines des plantes de nos pieds et avoir dans son corps de la sève amère, dans l’esprit ses refrains populaires.
Il faut avoir un cœur ouvert, éclaté comme la grenade qui pousse au fond de l’arrière-cour, près du grillage. L’île possède à la fois le goût de la mangue verte qui se déguste avec du sel et du piment, et celui de la banane mûre, noire, oubliée sur le régime ou pourrissant dans l’humus, qui ne se mange que flambée. La bouillie moisissante vient fermenter entre les orteils. Le mûr est trop mûr sous le soleil enfournant, seule le vert est dur, encore porteur d’espoir d’un manger pour le cœur.
Es-tu morte dans le volcan ? Quel est cet appel, cette voix qui t’invitait à suivre la voie ? Tu étais toi-même devenue la voix, et tu avais usé ta vie à parler aux autres, à sermonner, à prophétiser jusqu’au jour où le volcan s’était mis à couler, sang en lave jailli du cratère blessé de ton cœur.
Grand-père me dit que la dernière fois qu’il t’a vue en rêve, tu remontais la pente du Grand-Brûlé, en marchant sur la lave. Tu te perdais à l’intérieur de l’enclos. Les émanations gazeuses, la brume et les couleurs flamboyantes se refermaient sur toi, teintes de mangues et peaux de letchis. Tu as disparu dans les limbes rouges et noirs. Il veut me faire croire que tu es toujours vivante, quelque part au volcan, que je ne te reverrai pas, que je ne te rejoindrai pas. Grand-mère ne dit rien, elle le laisse parler en me faisant des clins d’œil. Je sais moi-aussi que c’est une fable pour lui-même. C’est la dernière image qu’il a construite de toi.

Moi, je sais que tu n’es pas morte et que tu vis en moi. Je sais le détail de tout ce qui s’est passé. Aussi bien ce qui te traversait, ce qui te poussait, ce que tu pensais au plus profond de toi ; car j’étais là en tes entrailles, dans le magma de ton ventre en cloque. Tu me parlais sans le savoir, dans les moments de lucidité où tu m’imaginais. Je te parlais moi aussi, de l’intérieur, je voulais te dire que j’étais là.
Je me souviens du soir de ma conception, de ce moment où je suis sorti du cocon de ton esprit pour naître en ta chair et m’épanouir. Alors que ton cœur était mien, que je n’étais encore qu’une âme fondue à la tienne, que nos deux âmes s’embrassaient. Oui, j’étais l’âme dans ton âme. La tienne est dans la mienne désormais, défunte mère, Feu Viktwar.

Je connais ma mère comme si elle m’avait faite. J’ai toujours su qui elle était, comment elle était. Je ne l’ai jamais vue telle que les gens se l’imaginent, ni comme sur les photographies et les vidéos que Reine et Toussaint m’ont montrées, mais je l’ai contemplée dans tout son être.
Peut-être se refusera-t-on à me croire ? Peut-être qu’on ne croira rien de ce que je viens d’écrire. Peut-être trouvera-t-on son récit irréel ? Préférez alors croire gramoun Toussaint.

Je n’ai pas d’amnésie. Je me souviens d’elle depuis le premier soir où elle m’a désirée, longtemps avant qu’elle ne rencontre mon père. Depuis son enfance, je l’accompagnais tel un ange gardien. Je lui donnais de la force quand elle en manquait. J’existais en elle depuis ce moment d’il y a très longtemps.
Aujourd’hui je sais qu’elle est toujours avec moi, qu’elle m’aime et qu’elle me surveille à son tour, mais c’est moi désormais qui ne peut pas l’entendre me parler derrière la contre-porte de la mort. Je suis tout aussi proche de mon père, je suis l’âme de son âme dans le sein de son esprit. Il veille sur moi. Il me parle en rêve. Il est une mère pour moi. Mon père, esprit kaf qui fait des pirouettes sur le sable à la nuit tombée.

Au sein des vieux militants, certains pensent aujourd’hui qu’elle s’est donné la mort par désespoir, mais ils ne font que transférer leur propre désenchantement, désespérance sensible à chaque soûlard de coin de rue, à leurs visages martyrisés, fermés, à leur cœur en souffrance.
Maman, je pense souvent à toi, tous les jours que Dieu fait. Je dors toujours la fenêtre ouverte pour que tu puisses venir me border avec le vent du soir. Ta pensée m’englobe dès que j’entends un fonnkézèr réciter un de tes poèmes par cœur, au moindre roulement de rouleur, à la moindre note.
Tu es dans le rouge du flamboyant de décembre. Ton esprit habite chacune des cases, des musées que tu as fait restaurer, remeubler, décorer. Tes meilleures interviews passent en boucle à chaque fois que meurt un des artistes que tu as questionnés. Tes amis organisent régulièrement un kabar le soir anniversaire de ton immolation, neuf mois avant ma naissance.
Céleste a baptisé une salle de théâtre à ton prénom, Viktwar. Tu vois, il a fait l’effort de se rappeler comment tu écrivais en kréol. Quand je croise tes meilleurs amis dont tu ne voyais plus la constance, ils te sont fidèles jusqu’après ta disparition et me protègent tous comme leur fille. Je suis telle une infante, la première impératrice.

Je t’écris ces lignes comme pour faire un service à tes mânes, pour t’offrir en nourriture la quiétude qui te manquait. Ne te fais aucun souci pour moi. Pourquoi ne te pardonnes-tu pas de m’avoir quittée alors que tu ne pouvais pas te douter que j’étais là, entrée en misouk, doucement déposée aux creux de tes entrailles, tendrement, amoureusement, au plus sûr de toi.
L’idée de ma venue ne t’a effleurée qu’en rêverie. Que veux-tu me donner de plus ? N’as-tu pas fait que je vive ? Ne m’as-tu pas offerte en cadeau au monde dont tu fus la proie ? Toi qui as puisé la force au-delà de la silencieuse agonie pour m’accompagner jusqu’aux portes de la vie où tu m’as laissée. Aie confiance en la vie ici et demain.
Je suis venue te parler dans le silence de ta grande mort tandis que Reine et Toussaint apprenaient du médecin ma présence en toi. C’est moi qui dans ton coma suis venu m’annoncer à toi. Te souviens-tu de la petite goutte de l’eau de notre vie que je t’ai versée pour te tirer des flammes invisibles de l’enfer et te mettre près de moi, à l’abri des douleurs qui s’acharnaient à te cuire dans le souffle de la bête que j’ai fait taire ? N’avons-nous pas été plus proches l’une dans l’autre qu’aucune dans ce monde ? Ne le sommes-nous pas d’avantage maintenant encore ? N’es-tu pas à ton tour l’âme dans mon âme ?

Un jour, je monterai avec la calebasse de tes cendres, je suivrai le chemin du volcan, à pied comme en pèlerinage, et là, aux premières lueurs de la barre du jour, je te libérerai , je t’offrirai aux vents. Et tes cendres, partout où elles se poseront, elles béniront le monde et sanctifieront la paix.
J’attends que le volcan coule en abondance pour pouvoir avancer au plus proche du cours de lave et y déverser cette poudre de toi, que tu fondes en la roche, que tu ne fasses qu’un avec l’île qui t’a habitée. Que tu veilles sur la Fournaise, reine du Grand-Brûlé, pays des lunes noires où les montagnes tracent les saignements d’hier en cascade jusqu’à la mer pour agrandir l’île.
J’irai grand matin, dès le tiféklèr, au milieu des bouffées volcaniques et des fumées sulfureuses, te déposer au bassin du volcan, afin que tu guides les cohortes endiablées de Douloungué renaissant hors de l’enclos, pour fondre sur la ville. Comme au mauvais tan lontan.

(Fin)

Signé : Za,
décembre 2003, La Réunion.