Identité et politique

« Notre responsabilité de Réunionnais »

Conférence-débat à Paris avec Attila Cheyssial, Carpanin Marimoutou et Françoise Vergès

9 octobre 2003

Le 25 septembre dernier, à l’occasion de la fin de l’exposition de l’œuvre ’Une agora réunionnaise’, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris accueillait une conférence-débat de trois chercheurs de La Réunion -Attila Cheyssial, Carpanin Marimoutou et Françoise Vergès- sur le thème ’Créolisations en perspective’. La soirée se terminait par une performance exceptionnelle et particulièrement touchante du plasticien Alain Padeau, intitulée ’Ouverture des yeux ou rituel de la cage’ (voir encadré).

Le jeudi 25 septembre dernier, l’architecte, urbaniste et sociologue Attila Cheyssial, l’universitaire, linguiste et poète Jean-Claude Carpanin Marimoutou ainsi que l’historienne et politologue Françoise Vergès ont débattu à Paris de différents aspects de l’identité culturelle réunionnaise et de ses perspectives. Le débat était animé par le critique d’art Jean-Christophe Royoux, co-réalisateur de "l’Agora réunionnaise". Une œuvre qui a été présentée en juillet, août et septembre derniers au Musée d’art moderne de la Ville de Paris dans le cadre de l’exposition "Déplacements" (voir encadré) .
Pour débattre du processus de créolisation qui est au cœur de l’entité nationale réunionnaise en devenir, l’animateur a choisi un thème original et pertinent, commun aux trois chercheurs dans leur domaine de travail : l’autoconstruction.
En effet, dans l’Histoire de l’habitat réunionnais, l’autoconstruction a joué un rôle essentiel, et l’architecture créole tient une place spécifique dans le patrimoine du pays. De même, la langue créole, aujourd’hui plus que jamais objet d’étude et d’enseignement, est bel et bien une des créations les plus riches et les plus authentiques du peuple réunionnais, "un peuple de poètes", autrement dit : de créateurs. Enfin, qui peut nier que ce peuple a bâti en plus de trois siècles et demi d’Histoire une vie politique propre, semblable à nulle autre dans le monde, et riche de résistances multiples qui font la fierté de tous les patriotes réunionnais ?

Habitat et résistance

Attila Cheyssial a donc d’abord expliqué dans quel contexte géographique et social très difficile s’est construit l’habitat réunionnais : La Réunion est une petite île volcanique au relief tourmenté, marquée par de violents cyclones et des records mondiaux de pluie et d’érosion des sols ; sa société est déchirée par des taux de chômage records, de profondes inégalités de revenus, un nombre de suicides important chez les jeunes, une centaine de morts chaque année sur les routes. Son Histoire a été dominée par la violence de l’esclavage, de l’engagisme et de la colonisation. Le partage de l’espace s’est fait notamment sous le sceau de la domination coloniale.
« Le régime mis en place depuis 1946 a laissé sur le carreau une quantité impressionnante de familles », a souligné Attila Cheyssial. « Abandonnées à leur malheureux sort, ces familles se sont débrouillées comme elles ont pu, notamment pour construire leur habitat. Cet habitat dit sauvage, interdit, malfaisant et sans solution de remplacement, est souvent précaire. Mais il est avant tout, pour ses créateurs, un lieu de vie, de plaisir partagé, un lieu de résistance du pauvre face à la spéculation foncière et immobilière du bourgeois, un lieu de reconstruction intérieure pour les exclus du système social ».
Et l’architecte portois d’ajouter plus tard : « La capacité de résistance est ce que nous avons de plus précieux en nous ».

Langue et résistance

À partir de fables créoles et de textes de maloya, Carpanin Marimoutou a démontré le rôle le rôle capital joué par la langue créole dans le processus unificateur du peuple réunionnais.
Du fabuliste créole Louis Héry au maloyèr Danyèl Waro, en passant par Gramoun Lélé et Firmin Viry -entre autres-, le créole, cette langue fabriquée et partagée par les maîtres et les esclaves, est devenu le moyen d’expression d’un peuple et de sa culture plurielle. Il exprime également la résistance réunionnaise au rouleau compresseur de l’assimilation.
Voilà notamment pourquoi il est important d’étudier et d’enseigner la langue créole. Cela explique aussi pourquoi ceux qui sont contre La Réunion et contre les Réunionnais s’opposent à de telles études. Soit par esprit de domination. Soit par incapacité d’assumer pleinement et sans complexe son identité de Réunionnais.

Défis

De même que le génie réunionnais a construit sa propre langue, il a bâti sa propre Histoire politique et identitaire. Mais, comme le note Françoise Vergès, « cette autoconstruction ne s’est pas faite à partir de rien ni toute seule ». Elle a « une longue généalogie », marquée par les différentes étapes de la colonisation et du peuplement, par le système esclavagiste et engagiste, le régime néo-colonial et toutes les formes de racisme.
Les classes dominantes et les forces conservatrices de la société ont essentiellement capté la départementalisation à leur profit. Elles ont cultivé le mythe et la peur de l’abandon, en faisant croire -comme le disait un préfet- que « La Réunion n’est rien sans la France ». Cette manière de présenter les choses est dévastatrice. De plus, la peur d’être abandonné ne s’appuie sur aucun fait réel.
Ainsi, le débat politique est souvent perverti par l’irrationnel. Et la force est privilégiée par rapport au dialogue. En outre, le sentiment d’appartenir à une même terre, à soigner et à transmettre, n’est pas encore suffisamment ancré dans les esprits. C’est un défi.
Autre défi à relever : créer des passerelles entre les individus et les groupes sociaux. Enfin, que va devenir le processus de créolisation à La Réunion dans le contexte de la nouvelle mondialisation des marchés ?
Au cours du débat, Françoise Vergès devait mettre l’accent sur ce qui est, selon elle, la question centrale pour chacun de nos concitoyens à La Réunion : « Que va devenir ce peuple et que va-t-il faire sur cette terre réunionnaise ? Comment allons-nous nous approprier cette île ? C’est notre responsabilité de Réunionnais ».

Quand un artiste nous jette un sort
Si l’art n’a aucune utilité ni fonction hormis celles -entre autres- de poser des questions aux humains et de dire ce qui peut être commun à nos sociétés, on peut dire qu’Alain Louis Padeau a parfaitement réussi son coup le 25 septembre dernier au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Imaginez une grande salle de plus de vingt mètres sur quinze. Des murs blancs dans le fond et sur les deux côtés. Par devant, une vaste vitrine, ouverte par une porte au milieu. Au centre de cette "cage", un grand cercle d’une dizaine de mètres de diamètre, composé d’oranges, de pamplemousses et de pommes coupées en deux et posées à même le sol, la tranche vers le ciel. Ce "rond de fruits" est traversé par une croix, comme une "croisée" de routes, faite d’une vingtaine d’assiettes remplies de pétales de fleurs.
Sur le côté gauche de la "cage", près de la vitre, un poste de télévision qui passe en boucle et, en gros plan, l’image d’une poule noire en train de picorer du grain. Devant la cage, près de la porte et du public, un tabouret sur lequel est fixée une poule noire empaillée.

Accroupi dans le fond de la "cage", à droite, vêtu d’un drap blanc fixé à la taille, l’artiste réunionnais s’enduit lentement le torse et la moitié du crâne avec du safran péi. Le voilà qui s’avance, puis ceinture sa poitrine et son dos avec des fils de fer, auxquels il suspend des œufs frais, tels des citrons suspendus à la chair de pénitents dans les cavadees.

L’artiste sort de la cage, s’empare du tabouret surmonté de la poule, le met sur sa tête, traverse le cercle de fruits « en mettant les pieds dans le plat ». Puis il détache la poule empaillée de son piédestal, s’assied sur le tabouret au centre du cercle.

Avec un grand couteau, il déchire la poule, en extrait la paille, fixe l’animal sur sa tête et, vêtu d’une large tunique en toile rouge, il traverse de part en part le cercle en marchant sur la croix des assiettes comme d’autres pénitents marchent sur le feu. Puis il s’approche de la vitre et, de son corps, il écrase les œufs, dont le contenu s’étale et dégouline le long de la vitrine. Et il s’en va. Sur le petit écran, la poule noire continue à picorer son grain…

Le public est touché, perplexe. L’artiste lui a jeté un sort. Toutes les religions et croyances qui habitent l’âme réunionnaise se sont exprimées dans cette performance unique d’Alain Padeau. Le plasticien nous a « ouvert les yeux sur nous-mêmes », dans cette "cage" ouverte sur les rites de notre mémoire commune. Qu’allons-nous faire de ces trésors ? Chacun repart avec ses questions…

"Une agora réunionnaise"
Le film-documentaire "Une agora réunionnaise " a été réalisé par le critique d’art Jean-Christophe Royoux et l’artiste Caecilia Tripp, avec la collaboration de Françoise Vergès, professeur d’université au Goldsmiths College de Londres. Il s’agit d’un film en dix parties et d’une durée de 120 minutes, qui est présenté simultanément sur cinq téléviseurs placés dans une même pièce.
Dans la Grèce antique, l’Agora était une grande place publique d’Athènes, un lieu de rencontres, d’échanges d’informations et de débats politiques. "Une agora réunionnaise" est « un dispositif audiovisuel où des paroles se répondent, se confrontent, s’interpellent, créant un discours à plusieurs voix, un discours réunionnais sur cette île qui fut toujours un lieu où l’hétérogénéité , l’interculturalité et la pluriculturalité furent non l’exception mais la norme. (…) En donnant à voir et à entendre la polyvocalité de la culture et de la société réunionnaises, cette œuvre restitue l’éthique d’un monde où unité et différences ne s’annulent pas mais se soutiennent au contraire réciproquement ».

On peut y voir et y entendre de nombreuses personnalités du monde politique et culturel réunionnais. Selon la critique Anne Dressen, leurs témoignages « permettent d’appréhender l’Histoire complexe de l’île, sa relation douloureuse à la métropole, sa culture créole, sa schizophrénie identitaire ».
Après avoir été présentée du 29 avril au 30 mai derniers à l’Hôtel de Région Pierre Lagourgue puis au Musée d’art moderne de la Ville de Paris du 1er juillet au 28 septembre, "Une agora réunionnaise" devrait être visible avec les autres œuvres de l’exposition "Déplacements" dans un nouvel espace, le Couvent des Cordeliers à Paris, en novembre prochain.


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus