Enseignement

Pour une École au service des peuples

À propos du débat sur l’École, tribune libre de la Nouvelle Ecole Réunionnaise

24 novembre 2003

Dans le cadre du débat sur l’École organisé par le gouvernement samedi dernier et le samedi 6 décembre prochain, nous avons reçu de la Nouvelle Ecole Réunionnaise (N.E.R.), un courant de la Fédération syndicale unitaire (F.S.U.), un long texte dont nous publions ci-après de larges extraits.
Après avoir souligné que « le système scolaire - bien loin des intentions proclamées d’égalité, de brassage social et de promotion par l’école - assigne finalement à chacun la place sociale qu’occupait ses parents », les responsables de la N.E.R. affirment : « Si nous sommes partisans de l’égalité des citoyens, nous ne pouvons accepter des situations d’inégalité créées ou confortées par le système éducatif. Il ne peut y avoir une école pour les riches, une autre pour les pauvres, quel que soit le nom qu’on leur donne ».
Ils ajoutent : « Les avancées démocratiques ont été rares et toujours liées à des périodes historiques exceptionnelles, marquées par une intense activité sociale. Elles ont régulièrement été battues en brèche après quelques années par tel ou tel fossoyeur ».
Après un long rappel historique de ces avancées et de ces reculs au cours des dernières décennies, la N.E.R. situe l’évolution actuelle dans le contexte de la mondialisation du marché : « Si l’objectif démocratique de la loi d’orientation de 1989 (les ’80 % d’une classe d’âge au baccalauréat’) est aujourd’hui tombé dans l’oubli, ses dispositions techniques servent de cheval de Troie à l’offensive libérale de démembrement du service public ». Voici la suite de ce texte.

La période actuelle est marquée par une offensive libérale, qui touche tous les domaines de la vie quotidienne : santé, transports, énergie, télécommunications, alimentation… Tout devient marchandise, tout est à vendre, et l’éducation n’est pas épargnée.
Dès le début des années 90, l’"European round table" (ERT), conclave un peu mystérieux de grands patrons et d’hommes politiques européens, préconise l’abandon de la notion de qualification au profit de celle de compétence. Il ne s’agit pas d’un débat de pure sémantique. Bien au contraire, il s’agit d’une orientation fondamentale qui vise à substituer à un droit acquis de manière indépendante du rapport salarial (la qualification), qui s’impose même dans ce rapport (grille de salaires définie en fonction du niveau de qualification par une convention collective) pour faire place à l’appréciation de la compétence directement par l’employeur, qui devient ainsi le seul juge du "niveau" atteint par le salarié.
Si ce glissement s’opérait dans toute son ampleur, le service public perdrait toute indépendance à l’égard du patronat, du marché. Ce serait l’effondrement de tout ce que l’éducation peut avoir de citoyen.
Nous n’en sommes pas (encore) là, certes. Mais, on ne compte plus les "réformes", les rapports, les dispositions, qui progressivement nous approchent dangereusement de cette hypothèse.
Une simple anecdote pour commencer : dans la salle 3 de réunion au rectorat s’expose un magnifique panneau présentant les axes de la politique éducative à La Réunion. Figure en bonne place "l’éducation à la culture d’entreprise". Oubliées par contre la culture et la citoyenneté ! Il est vrai que pour faire preuve de "compétence" face à un patron, une bonne connaissance de Racine ou des équations différentielles n’est sans doute pas utile, voire même déconseillée.

Renoncement pédagogique

De fait, la problématique de la compétence tourne le dos à l’accession à une solide culture, qui présente en outre le danger de faire de l’individu un citoyen responsable, un syndicaliste peut-être !
Il y a donc l’organisation d’un renoncement pédagogique. Celui-ci s’organise autour d’une alternative simpliste : donner beaucoup (de formation) à peu (d’élèves) ou donner peu à beaucoup. Hors de cette alternative, il n’existerait rien que des élucubrations sans fondement.
Et de fait, on assiste au fil des changements de ministres, à des reculs sur les exigences, sur les contenus, sur les objectifs, au point de mettre en péril dans bien des cas la cohérence des disciplines enseignées. Il y a aujourd’hui perte de sens de l’acte pédagogique, à la fois pour les élèves qui ne comprennent plus quel est l’intérêt de ce qu’on leur enseigne, pour les enseignants qui constatent impuissants la déperdition d’intelligence, de lisibilité de ce qu’ils font, des parents qui adoptent un comportement consumériste à l’égard de l’École.
Pervertissant profondément les expérimentations pédagogiques des années 80, les ministères successifs ont développé une phraséologie pompeuse, pour masquer une véritable déroute pédagogique. En collège en particulier, se sont succédé des dispositifs ahurissants, genre IDD (itinéraire de découverte), TC (travaux croisés) et autres, qui tous ont eu pour résultat de diminuer les enseignements "classiques".
L’occupationnel a remplacé le travail scolaire. On oublie que ces "activités" se sont soldées en perte sèche d’heures d’enseignement. En 1975, un prof de français en collège avait deux classes (2 x 9 heures), le prof de maths en avait trois (3 x 6 heures). Aujourd’hui, ces mêmes enseignants en ont le double !
Les élèves arrivant en seconde ont perdu l’équivalent d’au moins un an de cours dans certaines disciplines. Rien d’étonnant que leurs performances soient en retrait. Reste l’évaluation par le bac. Comme d’habitude, lorsque le médecin n’arrive pas à soigner le mal, il casse le thermomètre. On modifie donc les conditions de l’évaluation : cette année par exemple, le problème de bac en TS et TES est abandonné au profit d’une série d’exercices.

D’autres choix sont possibles

Pourtant, d’autres choix sont possibles : les élèves d’aujourd’hui ne sont pas moins bons que ceux des générations précédentes. Ils ont simplement été plus mal formés. Ils sont les principales victimes du renoncement pédagogique, du recul du principe d’égalité.
Faire réussir la majorité des élèves dans le cadre d’une politique de formation ambitieuse est possible. Il s’agit bien de donner beaucoup à tous. Mais cela coûte cher. Il faut en particulier des effectifs supportables qui permettent de répondre aux attentes au besoin. Lorsque l’on constate que la norme devient 30 par classe en collège, on ne peut être que scandalisé. Nul gadget pédagogique ne saurait compenser la surcharge des classes.
Ce refus d’assumer le coût d’une formation démocratique se traduit en ce qui concerne les personnels par de graves abandons : un précaire, moins qualifié, revient moins cher qu’un titulaire. D’où la valse des statuts dégradés : M.A., contractuels, vacataires, emplois-jeunes, désormais assistants d’éducation…
Puisqu’il y a renoncement pédagogique, il n’est plus utile que les tâches d’enseignement soient confiées uniquement à des professionnels qualifiés… Pour faire n’importe quoi, prenons n’importe qui ! Le drame actuel vécu par les emplois-jeunes illustre parfaitement les nouvelles règles de management de l’Éducation nationale, qui se révèlent désastreuses aussi bien pour les personnels que pour l’efficacité du service public.

L’abandon des valeurs de culture

Le contrat entend aujourd’hui remplacer le droit. Au nom de la responsabilisation, la société marchande cherche à individualiser les situations, à fractionner les revendications, à réduire la part des acquis collectifs obtenus par la loi. C’est une ligne de force du libéralisme, qui s’applique dans tous les domaines de la vie publique.
Dans le système éducatif, la dynamique contractuelle conduit à une dilution des objectifs, à une gestion souvent opaque et incompréhensible des moyens humains et matériels. Les décisions s’entrecroisent, se contredisent : l’attribution aux collectivités de la gestion des bâtiments et maintenant des personnels TOS n’a conduit qu’à creuser les écarts entre les Régions, les Départements sans rien amener de positif dans le fonctionnement des établissements. Le phénomène était connu pour les écoles, mais le choix a été fait d’étendre ce qui ne fonctionnait pas bien au second degré.
La recherche fébrile de projets propres à chaque académie, chaque établissement, chaque école conduit à de nombreuses adaptations contestables des horaires, des programmes et des objectifs au profit d’une forme d’auto-affirmation de chaque entité. Le "communicationnel" publicitaire prétend combler la vacuité de sens de "l’occupationnel" pédagogique. Rarement le système éducatif aura poussé aussi loin la caricature de la société marchande abdiquant sans combat de ses valeurs de culture. (…)

Les retards et les incohérences à La Réunion

L’Ecole n’a pas correctement assumé sa mission dans notre île.
Du point de vue des moyens - systématiquement sous-évalués depuis toujours -, La Réunion mène une course poursuite désespérante pour "rattraper le retard" des taux d’encadrement, d’équipement… Dans une situation de pénurie chronique, il est bien difficile d’être pleinement efficace. Ce retard est le volet "éducation" du retard général de développement dont souffre notre île dans tous les domaines. Il est admissible aux yeux de Paris que La Réunion ait plus de chômeurs… et plus d’analphabètes qu’ailleurs.
Par ailleurs, l’Etat ne s’est pas appliqué à lui-même l’exigence de laïcité, de neutralité. La fonction des services publics en situation coloniale est d’abord de maintenir le lien de domination, l’Ecole n’échappe pas à cette règle et est utilisée dans cet objectif. Cela a conduit à nier durant des décennies la réalité linguistique, historique, géographique de notre île. Une des causes majeures de l’échec scolaire massif de nos élèves se situe là. La perte de sens de l’enseignement évoquée plus haut est puissamment amplifiée par ce qu’il faut bien appeler une politique de déni consciemment et systématiquement appliquée.

Perspectives d’avenir : lutter !

Nous n’avons aucune illusion sur la mascarade du "débat sur l’école" de Ferry. Les décisions sont déjà arrêtées. Il n’est pas raisonnable de penser que "du débat jaillira la lumière". L’Ecole est l’enjeu d’un conflit entre des intérêts totalement contradictoires.
Nous persistons à penser que sa démocratisation est à venir et qu’elle est absolument nécessaire. Mais qu’elle ne peut être conciliée avec les exigences de la société marchande qui veut faire de nos élèves des consommateurs sans cervelle, des salariés sans revendication, des citoyens sans droit.
Seules d’intenses mobilisations sociales ont permis des avancées significatives du système éducatif. En dehors de ces périodes, nous sommes constamment sur la défensive, épongeant les plâtres des décisions ministérielles comme nous pouvons, en tentant de sauvegarder nos élèves… et nous-mêmes !
Cependant, les mobilisations d’avril, mai, juin nous laissent penser que la capacité du monde de l’Education à défendre et améliorer le service public est bien vivante. L’offensive libérale et son cortège d’histrions de la culture peuvent être battus. L’heure est toujours à la contestation, à la mobilisation ! Pour une Ecole au service des peuples (dont le peuple réunionnais).


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Témoignages - 82e année


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