Redécouvrir Noël

24 décembre 2003

Comment en parler aujourd’hui - deux mille ans, nous dit-on, après l’Événement - sans que cela sonne faux, ni que cela fasse mièvre ou puéril ?
Qu’est-ce que Noël peut représenter aux yeux de tant d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne mangent pas à leur faim, qui se demandent pourquoi ils vivent ?
Quel est encore son sens dans une société de consommation qui s’en sert comme d’une valeur marchande, un produit de marketing, après l’avoir récupéré et dénaturé ?
Que reste-t-il enfin de ce Jésus, né misérablement, presque clandestinement, dans une étable, alors qu’on l’attendait ailleurs dans un cadre plus somptueux ? Sa naissance déjà dérange les bien-pensants, et tous les puissants du monde.
Puissent ces lignes nous aider à sortir de notre douce torpeur de consommateurs afin de redécouvrir le sens profond des choses. Elles ont été écrites en décembre 1908, il y aura bientôt un siècle, par le philosophe Alain (1868-1951). Elles portent un regard neuf sur Noël, bien au-delà de toutes les images dont nous inonde le marché et de toutes les images pieuses.
« Ce vieux mythe de Noël nous conte, par images, une grande chose. Plus souvent qu’on ne croit, tous les jours peut-être, quelque fils de l’Esprit vient au monde entre le bœuf et l’âne. Sa mère, toute simple, son père, un peu rustre, adorent ce petit roi qu’ils ont fait.
Rien n’est plus divin sur la terre qu’un fils des siècles qui naît jeune, sans une ride sur le front, sans un nuage dans les yeux.
S’il grandit entre le bœuf et l’âne, sans se mentir à lui-même, voilà l’ouvrier de justice. Voyez-le marcher sur la terre : les choses et les hommes s’ordonnent selon leurs vrais rapports dans ses yeux, miroirs du monde.
Il n’a pas quinze ans et déjà il étonne les docteurs, et il les effraye. Un mot de lui va plus loin que leurs livres ; cela vient de ce qu’il regarde les choses, tandis qu’eux ne regardent que des livres.
Aussi, déjà ils complotent entre eux, afin de tuer ce mauvais esprit-là. Mais en attendant, il faut bien qu’ils cèdent devant cette force juvénile, qui pense avant de parler ; car le peuple écoute. Le peuple reconnaît son fils et son roi, et lui fait des triomphes.
Comme la lumière dissipe les ténèbres, ainsi le Vrai prend la place du Faux, sans lutte, par sa seule présence. Les liens d’injustice se relâchent, car ce n’est qu’un nœud d’escamoteur, qui lie le travail des uns à la puissance des autres ; il s’agit seulement de voir, au lieu de craindre et d’espérer ; il faut dénouer, non secouer ; les esclaves étirent déjà leurs membres sur leur pauvre lit ; les aveugles voient, les sourds entendent ; le paralytique va marcher »
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Témoignages - 82e année


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