Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
Psychologie et société
Le rêve réunionnais et l’existence : une tribune libre de Jean-François Reverzy - 2
21 août 2003

Le rêve - comme le mythe - exprime un compromis imaginaire pour la réalisation d’un désir. La question qui est posée est donc celle du désir et de la jouissance. Comment donc en jouir ? De La Réunion ?
Comment jouir de ce mot-clef, de ce signifiant maître, qui remplaça le patronyme familial d’une famille - les Bourbon - qui asservit la France à son règne ?
Car plus que nulle part ailleurs, le signifiant maître, La Réunion, a valeur symbolique. Une île qui au réel, sur la carte de son territoire, arbore un blason faisant rayonner - autour du moyeu volcanique - la pétale des trois cirques fleurissant sur ce corps insulaire que l’on compara aussi à celui d’une tortue posée sur l’océan.
Le désir réunionnais énoncé au collectif se repère autour d’un espace de liberté et de clôture. C’est là son paradoxe et sa contradiction interne : liberté de retrouver l’autre au monde et d’en jouir.
Liberté close par l’océan, qui erre dans les ravines, les cirques et les plaines, dans un tracé toujours mouvant sur ce grand livre qui effeuille ses pages, du volcan au battant des lames.
Jouir de l’autre au monde, en ses éléments premiers, en sa communion essentielle qui offre la beauté et le fruit, la chair et le sel. La clôture referme aussi les palissades de ses camps. Le jouir de l’autre s’aliène dans la plantation et ses chaînes. La liberté ne se retrouve que dans le marronnage et le Kivi.
Liberté et fraternité : la carte est tracée pour construire la cité de La Réunion en ses attributs symboliques.
En premier lieu cette liberté où l’île devient par elle-même un symbole de la chose publique et un au-delà sublimé de la nation française : ce en quoi cette seconde version du rêve réunionnais ne parle plus des origines - de l’archaïque - mais de l’horizon et de ses utopies.
Il n’est pas indifférent que le plus-de-jouir de ce bénéfice symbolique se conjugue à celui des primes coloniales de la fonction publique et que celle-ci devienne un symbole.
Évoquant les grèves massives de l’Éducation nationale qui viennent d’avoir lieu ces derniers mois et qui prétendaient défendre l’École républicaine et laïque mais aussi le statut colonial de la fonction publique avec ses sur-rémunérations et ses retraites mirifiques, Paul Vergès, a pu très justement pointer que la plus grande part de la population réunionnaise entretient des liens professionnels et économiques avec l’Éducation nationale.
La départementalisation aura pu créer de nouvelles richesses et une classe de privilégiés comparable à celle qui émergea dans l’après-guerre en France dans une époque que l’on qualifia les Trente Glorieuses. Cette bourgeoisie nouvelle ou rénovée, à laquelle s’agrègent en nombre quasiment exponentiel les fonctionnaires métropolitains primés, règne - mais elle n’est pas la seule - avec arrogance sur le caillou.
La Réunion, comme d’autres DOM, ne serait-elle pas devenu après la Polynésie un paradis rêvé des fonctionnaires ? Un hospice édénique pour les futurs retraités de la fonction publique ?
Elle a ses nouveaux fermiers généraux, parvenus ou nouveaux riches de la départementalisation, élus de droite et de gauche, ses intellectuels à la botte et ses plumes mercenaires. Elle ne s’est jamais au fond remise de l’ère Debré et de ses schizes qui partageaient l’île en deux blocs comme le monde mais au sein d’une même famille.
Le rêve réunionnais se fragmente ici et maintenant enfin, en ses objets virtuels du jouir : galerie des apparences ou s’érigent palais et villas, automobiles proliférantes, voyages et croisières sans limites, grades et fonctions, caddies et écrans : luxe calme et volupté à la portée du regard de tous.
Devenue société du spectacle insulaire, cette île rêvée a ses temples et ses métropoles, selon les rampes d’accès : Saint-Gilles, Cora, Continent, la Pyramide inversée, l’Artothèque, Stella, la Caisse d’assurances maladie, les hôpitaux modèles…
La liberté du jouir crée sa propre culture, mondialisée, et se décolle de la créolité dans cette Californie de pacotille, qui essaime dans ses annexes métropolitaines enfin conquises ou reconquises.
Ce rêve arbore ses figures emblématiques : le couple Sudre - même dissocié, l’épopée de Free Dom et les grandes manifestations pour défendre les primes coloniales, le statut du "koup’ pa nou", l’école républicaine ou la paix dans le monde, la famille sept couleurs. Et pour terminer, le débat Chateauvieux -Queyranne - TAK et consorts sur les grandes surfaces et les raffineries de sucre juteuses…
La vie politique courante, quant à elle, demeure trop souvent maffieuse et prévaricatrice. On le voit chaque jour. Nervis bons bulletins, Papas républicains bleus blancs ou rouges. La Réunion et son peuple meurent de sa belle mort pris en otage par les maîtres de la nouvelle plantation : cette nouvelle argamasse des primes inlassablement reconduites ou de l’argent de la solidarité nationale et de la consommation.
Cela est-il encore le rêve réunionnais ? Ou le simulacre a-t-il pris la place ?…
Et que dire de la mauvaise foi de cette maigre intelligentsia qui rêva un temps d’une indépendance mythique lui assurant un pouvoir absolu quand elle émargeait aux privilèges nationaux tout autant que ses adversaires dénoncés comme prévaricateurs ?
Une comparaison fertile peut être faite à cet égard avec la Polynésie et la France du Pacifique, quasiment autonome grâce à l’œuvre de politiques de la droite bon teint les Gaston Flosse et les autres et le salaire de la bombe….
Mais à quoi rêve donc - derrière l’écran imposé - la majorité des Réunionnais ? Cette majorité exclue et dépendante, enracinée dans la terre de ses ancêtres, de ses morts, de ses crimes, de ses amours et de ses haines, sa foi en un souverain bien et en la vérité d’un Bon Dieu de rédemption et de miséricorde, aliénée par la dépendance aux objets, manipulée par la malice des possédants d’ici et d’ailleurs, hier et aujourd’hui ?
Son chant résonne d’une autre culture, souterraine, que celle qui s’étale et se professe. Que de rêveurs et que de poètes inconnus et massacrés ! Par milliers. Se lèvera-t-elle un jour pour balayer avec la foi qui l’anime les fantômes, les bébêtes de cette oppression - douce aujourd’hui et qui fut hier mortelle ?
| Hommage à Octave Mannoni |
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| Il faut ici une fois de plus - comme on fleurit les tombeaux - rendre hommage à Octave Mannoni, dont l’ouvrage "Psychologie de la colonisation", paru en 1949 (1) est consacré à Madagascar et au lien social qu’y avait produit le fait colonial. L’analyse du transfert colonial et de la dépendance qu’a tracée Mannoni est toujours valable. Et valable pour La Réunion comme les autres DOM-TOM cinquante ans plus tard. À l’époque, Mannoni, philosophe de formation, enseignant au lycée Gallieni et directeur de l’information, pratiquait une méthodologie de recherche indépendante et qui n’appartenait qu’à lui. L’étiquette ethnologique ou sociologique qui a été épinglée sur ce travail est à cet égard parfaitement mensongère. Il n’avait pas alors commencé l’analyse personnelle qu’il devait entreprendre peu après avec Jacques Lacan mais avait entrepris un travail d’auto-analyse dont témoignent son journal, paru ultérieurement, et "Psychologie de la colonisation". Il est important pour notre propos de retrouver et dans le journal de Mannoni et dans son essai une démarche répétitive centrée sur le rêve et sur la collecte de rêves auprès de multiples informateurs. Il écrivait ainsi : « Les rêves montrent avec une constance remarquable le rôle que joue le besoin de sécurité et de protection. Tous les rêves que je vais citer ont été recueillis dans une période de troubles, mais chez des sujets qui n’en avaient rien vus et ne les connaissaient que par ouï dire ». Pour Mannoni, le contenu du rêve est une clef qui ouvre un savoir sur l’univers symbolique qui s’est élaboré entre le sujet malgache et l’autre colonisé. Ici, le persécuteur incarné par le tirailleur sénégalais, qui fut souvent l’un des acteurs des massacres de 1947. C’est avec une telle approche, en la reprenant et en l’adaptant, que nous pouvons aussi mieux connaître le paysage intérieur de l’inconscient créole. J.-F. R. |
Courrier des lecteurs
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