Solidarité de dupes

2 septembre 2003

"On n’a pas du pétrole, mais on a des idées" : c’est vrai que des idées, personne n’en manque. Il y a de cela un demi-siècle, un honorable conseiller général de La Réunion, qui voulait mettre un terme à cette fâcheuse habitude qu’avaient les cyclones de fondre sur La Réunion au mois de mars, n’en manquait pas, puisqu’il proposa tout simplement de… supprimer le mois de mars du calendrier ! (c’est le même d’ailleurs qui voulait construite dans sa commune un pont, en attendant qu’arrive la rivière).
Le premier ministre Raffarin n’est pas en reste, qui propose de supprimer un jour férié… pour venir en aide aux personnes âgées, décimées ces dernières semaines certes par la canicule mais également par la politique d’abandon dans laquelle elles sont depuis des années et par la politique de casse du service de santé publique.
Ce serait tout aussi cloche-merle que la suppression du mois de mars, sauf qu’ici la démarche a un contenu dogmatique fort.
D’abord, il s’agit de revenir sur les 35 heures : on a, selon le gouvernement, trop donné aux salariés avec les 35 heures et les journées RTT ; il faut leur reprendre un peu. Un peu de temps, mais surtout d’argent (la rémunération d’une journée de travail) et d’en redonner aux entreprises (une journée de production) qui en ont tant perdu du fait des 35 heures… ! Et ce n’est pas tout à fait un hasard si les résultats de sondages sont tombés avant même l’annonce de l’éventualité de la mesure !
En vérité, lorsqu’on y regarde de plus près, il s’agit bel et bien d’une solidarité de dupes, voire d’un piège à c…

D’abord, contrairement à ce qu’ils pensent, les salariés - qui se sont prononcés, selon les sondages, massivement en faveur d’un geste de solidarité - ne donneront pas une journée de travail pour les personnes âgées, mais bien à leur employeur, à leur entreprise.
Très concrètement, si l’on s’en tient au schéma du gouvernement :

- Le salarié travaillera gratuitement une journée ; donc fera cadeau de sa rémunération.

- L’employeur, lui, se contentera de verser les cotisations sociales correspondant à cette journée de travail à un fonds censé être consacré aux personnes âgées - mais dont on n’est pas assuré qu’il ne finira pas comme la vignette auto instituée en 1956.

- En outre, l’employeur encaissera, en totalité, le fruit de la journée de travail (lequel, soit dit en passant générera des impôts !)
Et comme en plus, à La Réunion - à la faveur de la loi Pons, de la Loi Perben, de la LOOM et de la loi-programme - les entreprises, dans leur grande majorité, sont exonérées des cotisations sociales… tout est bénéfice !

Trois exemples concrets pour bien comprendre le mécanisme.
• Premier exemple : celui d’une entreprise d’une dizaine de salariés (genre restaurant) au chiffre d’affaires annuel de l’ordre de 6 millions de francs et qui verse une masse salariale de l’ordre de 2 millions de francs ; cela donne :

- une journée de chiffre d’affaires supplémentaire encaissée : environ 25.000F

- une journée de travail non payée : environ 7.000F tout compris, soit environ 5.000F de salaire non versé et, en contrepartie, l’employeur verse au fameux fonds l’équivalent des cotisations correspondant au salaire qu’il n’a pas payé : environ 2.000F
Soit, en définitive : zéro salaire versé et pour 2.000F de cotisation, un encaissement de 25.000F !
• Deuxième exemple : celui d’une toute petite entreprise de deux ou trois salariés (genre vendeur de chaussures) ; cela donne : zéro salaire versé, une journée moyenne de vente encaissée : 7.500F ; une journée de cotisation sur les salaires non versés : environ 350/400F.
C’est mieux que le loto puisqu’on gagne à tous les coups ! Et on gagne un peu plus si on est exonéré des cotisations sociales (payées en principe par l’État, donc par les… contribuables !)
• Troisième exemple : celui d’une grande entreprise (genre chaîne de grande distribution) au chiffre d’affaires de l’ordre de 1,5 milliard ; l’affaire est encore plus juteuse. Même sans les exonérations de cotisations sociales !
Pensez donc : zéro salaire versé pour une recette de 4 à 5 millions de francs et environ 200.000F de cotisations sociales versées au fameux fonds (pendant que l’État, rien que sur la TVA, va encaisser deux fois plus… et qui ne sera pas versé au fonds pour les personnes âgées : la solidarité a ses limites !)
Comme quoi, si personne n’a le monopole du cœur et de la solidarité - même si ce sont toujours les mêmes qui contribuent, et mieux, comme l’attestent les sondages, sont toujours prêts à donner - en revanche, il y en a qui, eux, ont le monopole du porte-feuille et qui en veulent toujours plus !

L’État n’y échappe pas. D’abord cette prodigalité du gouvernement avec la solidarité des autres tranche singulièrement avec certaines de ses récentes décisions : les restrictions concernant l’allocation d’aide aux personnes âgées, la non prise en compte de la situation de ces dernières pour la CMU, la remise en cause des retraites qui va aboutir à une paupérisation des retraités et donc des personnes âgées… Et que dire des cadeaux faits aux assujettis à l’impôt sur la fortune ?
Et enfin, reste une question : le secteur public. Le gouvernement fera-t-il en sorte que l’État verse au fonds qu’il envisage les cotisations correspondant à la journée de travail supplémentaire ou ce sera comme d’habitude… la solidarité des autres qui y pourvoira ?
On assiste là, sous couvert de bons sentiments affichés officiellement, à un détournement de la solidarité, mais surtout de ce formidable élan de solidarité dont sont capables les travailleurs et les citoyens dans leur ensemble révélé par les sondages, puisque à près de 80% ils sont prêts à donner une journée de travail pour venir en aide aux personnes âgées.
À terme, qu’on le veuille ou non, ce sont les valeurs fondamentales et qui font la société française, qui s’en trouvent écornées. Comment alors s’étonner de la montée de l’individualisme, voire de l’égoïsme ?


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Témoignages - 82e année


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