Social

Un message très clair

Puissante manifestation à Saint-Benoît contre les projets du gouvernement

28 mai 2003

À l’appel des syndicats de la fonction publique et du secteur privé, plus de 30.000 personnes selon les organisateurs (10.000 selon la police) ont manifesté hier dans les rues de Saint-Benoît. En termes d’affluence, il s’agit de la plus grosse manifestation revendicative jamais organisée à La Réunion. Ainsi que c’est le cas depuis plusieurs semaines, les manifestants protestaient contre ’le démantèlement du service public’ et contre le projet gouvernemental de réforme de la retraite. Comme en métropole, les syndicats parlent maintenant d’organiser une grève générale « avec blocage total de l’île ». Le message des Réunionnais à Paris est très clair : « ékoute anou ! rèspèkt anou ! ».
Interrogé hier par Huguette Bello sur sa « compréhension » du mouvement revendicatif, le ministre de l’Éducation nationale a fui la question de la députée réunionnaise et annoncé à l’Assemblée nationale que des épreuves de remplacement seraient proposées « très rapidement aux élèves dont les épreuves auraient été perturbées » à La Réunion, tout en rejetant tout « report global » des examens.
Pour sa part, le Premier ministre a fait une déclaration après la réunion d’un Conseil interministériel consacré aux problèmes de l’éducation. Après avoir pris connaissance de cette déclaration, l’Intersyndicale de l’Éducation à La Réunion et la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) a publié hier soir le communiqué suivant : « Nous étions, au vu de la mobilisation, en droit d’attendre des déclarations claires et sans ambiguïté de la part du Premier ministre. L’intersyndicale de l’Éducation et la FCPE constatent avec amertume et indignation que M. Raffarin n’a répondu sur aucun point à nos revendication sur les dossiers du transfert de personnels, de la décentralisation et des retraites. Le gouvernement a opté pour l’épreuve de force. Il prend donc la responsabilité de la poursuite et de l’élargissement du mouvement ».
En France également, les syndicats annoncent un durcissement et un élargissement du mouvement revendicatif, qui s’est à nouveau exprimé avec force hier dans tout le pays.

« On est pas fatigué, on est déterminé », « Raffarin démission », ont scandé hier les dizaines de milliers de manifestants qui ont défilé dans les rues de Saint-Benoît pour protester contre « le démantèlement du service public » en général et en particulier contre le transfert de tutelle du personnel non enseignant de l’Éducation nationale aux collectivités. Ils refusent également le projet de réforme des retraites.
« Nos mots d’ordre sont les mêmes et ils le resteront jusqu’au bout : nous voulons que le gouvernement retire purement et simplement ses projets de réforme », notait Benoît Servan de la CGTR. Comme en France, sa centrale syndicale et toutes les autres organisations de l’intersyndicale (FO, FSU, SGEN-CFDT, UNSA) avait appelé à la grève et la manifestation dans le public et le privé. Au vu de la mobilisation de ce mardi, les organisateurs avaient de quoi avoir le sourire car le message adressé au gouvernement par les Réunionnais était très clair.

La plus grande manifestation

Quelque 25.000 personnes sont descendues dans la rue. Le gros des troupes était une nouvelle fois constitué par les personnels de l’Éducation nationale mais de très nombreux salariés des autres Administrations (Impôts, Équipement, Pénitentiaire, Justice, Police…) et du secteur privé étaient également présents. À noter aussi la participation remarquée des épouses de gendarmes qui ont défilé sous une banderole proclamant « femmes de gendarmes solidaires » et derrière un panneau représentant une caricature du Premier ministre affublé de grandes oreilles à la Mickey et affirmant : « on en a marre de se faire miquer ».
Le rassemblement avait été fixé sur le parking du lycée Amiral Bouvet et dès le départ du défilé vers 11 heures, il était évident que l’on allait assister à la plus grande manifestation revendicative jamais organisée dans l’île. De fait, les manifestants mettront plus de deux heures et demie pour couvrir les 4 kilomètres d’un parcours qui les a conduits du lycée à la mairie bénédictine en passant par la sous-préfecture. Les boucles effectuées dans les rues amenaient parfois les manifestants de tête à apercevoir la queue du défilé qui se trouvait encore dans une rue parallèle déjà traversée par la tête du cortège.

La mobilisation continue

Au sein de la manifestation, le ton était déterminé. « Il est absolument hors de question de mettre un terme à la mobilisation. Même si le gouvernement retire son projet de décentralisation dans l’Éducation nationale, comme il semble vouloir le faire (Jean-Pierre Raffarin devait se prononcer sur le sujet hier soir - voir en page 16 - NDLR), il veut toujours faire passer en force la réforme des retraites », notait Éric Marguerite de FO. « S’il maintient cette position, il est certain que nous serons obligés d’aller vers la grève générale et c’est le gouvernement qui en portera la responsabilité », ajoutait-il.
Raymond Mollard, du SNES-FSU, déclarait pour sa part attendre le Conseil des ministres d’aujourd’hui et l’arbitrage du Président de la République. « Si le chef de l’État entend la colère de la rue et tranche en faveur d’une remise à plat du problème avec un retour à la table des négociations, alors nous reprendrons tous le travail. Si au contraire M. Chirac donne raison à son Premier ministre et qu’il approuve le dépôt de la loi devant le Parlement, alors nous irons vers la grève générale et le blocage total », remarquait le dirigeant syndical.
C’est sensiblement le même langage qui était tenu par Yves Grondin de la CGTR. « Si le gouvernement persiste dans la voie qu’il a prise, il prend une lourde responsabilité. Il est évident que nous allons vers un blocage total ».

Grève générale le mardi 3 juin ?

Les manifestants étaient visiblement sur la même longueur d’onde. Ils ont scandé à plusieurs reprises : « public, privé même combat, grève générale ».
La tête du défilé est arrivée devant la mairie vers 13 heures 30. Il n’y a pas eu de rencontre avec Bertho Audifax, député-maire de Saint-Benoît. Le parlementaire avait en effet quitté La Réunion la veille pour se rendre à l’Assemblée nationale.
« Il est inadmissible que ce député ait jugé bon de prendre l’avion tout en sachant que nous manifestions dans sa commune et qu’il n’y a aucun débat urgent à l’Assemblée nationale », lançait un syndicaliste dans la sono installée sur la place de l’Hôtel de Ville. Il était longuement applaudi par le public.
Plusieurs orateurs prenaient ensuite la parole. Tous avaient la même position : « le gouvernement doit accepter de vraies négociations ou il prendra la responsabilité de déclencher la grève générale ». Les syndicats ont donc appelé à la poursuite de la mobilisation au moins jusqu’au Conseil des ministres d’aujourd’hui et à une grève générale le mardi 3 juin au cas où…

Menace sur les examens
Comme cela avait été le cas pour les BTS la semaine dernière, les épreuves du bac pro ont du être reportées lundi. Grève du personnel du rectorat oblige, les convocations des élèves et des jurys n’ont pas pu se faire dans les temps. C’est maintenant sur le bac général, les CAP, BEPC etc… que pèse la menace d’un report. « Lorsque nous l’avons rencontré la semaine dernière, le recteur nous dit que si le travail ne reprenait pas ce lundi 2 juin, il ne serait pas possible d’organiser ces examens », indiquait hier un syndcaliste.
Paroles de syndicalistes et d’hommes politiques dans la manifestation de Saint-Benoît
Yvon Virapin, SNUipp-FSU : « Nous avons pu entendre jusqu’à maintenant quelques annonces contradictoires, mais personne n’est dupe ! Connaissant les plans du gouvernement, nous nous battrons jusqu’au retrait du projet de décentralisation.

En ce qui concerne les retraites, les différentes confédérations ont fait des propositions. Le gouvernement ne souhaite pas élargir l’assiette de cotisations. L’ensemble des partenaires syndicaux veut négocier.

Nous manifestons car l’heure est grave : tout le monde est dans la rue, les fonctions publiques, le privé comme les parents d’élèves. Nous devons sauver notre système éducatif, notre société réunionnaise ».

Jean-Yves Sangarama, agent DDE : « Comme nos collègues de l’Education nationale, nous nous retrouvons dans la rue contre cette décentralisation avec les transferts du personnel dans les Collectivités. Nous refusons cette mesure. Nous sommes d’ailleurs en complet désaccord avec notre confédération syndicale CFDT de M. Chérèque. Nous faisons partie de l’Union régionale CFDT Réunion et nous sommes prêts à renouveler notre mobilisation au lendemain du Conseil des ministres, s’il n’y a toujours pas d’écoute. Nous ne voulons pas de simulacre de négociations ».

Marc Boyer, agent de la Poste, Saint-Benoît : « La Post lé an grèv parské nou vé défann nout rotrèt sirtou ! Nou sobat pou nout prim dé vi sèr, 35%, nou vé pa i anlèv anou sa ! ».

Gisèle Fabrègue, secrétaire générale FO ANPE : « Nous sommes contre les réformes actuelles. Elles sont indignes d’un gouvernement. Nous manifestons également contre le statut que la Direction Générale veut nous imposer, synonyme de privatisation… L’établissement et le MEDEF oublient que nous gérons de l’humain et pas des petits pois. Ce nouveau statut devrait entrer en vigueur dès le 1er juillet. Nous serons là sur trois jours pour amplifier le mouvement du public, du privé et du parapublic. Nous déposerons une motion à la préfecture ce mercredi après une nouvelle mobilisation près de l’agence de Sainte-Clotilde à 9 heures ».

Éric Fruteau, conseiller municipal de l’opposition à Saint-André et enseignant : « Le combat continue contre le projet global du gouvernement Raffarin consistant à privatiser les différents services publics, que ce soient la santé, l’éducation… Il est extrêmement dangereux de toucher à l’Education nationale.

Nous devons nous battre pour un service de qualité. La mobilisation du personnel est importante depuis deux mois et le gouvernement n’a pas le droit de jouer avec La Réunion d’en bas. C’est un vrai choix de société qui est en jeu, or le gouvernement veut nous imposer des mesures libérales qui vont à l’encontre de notre société réunionnaise. Contrairement à la France, nous avons d’énormes retards en matière d’Education. Sans compter les restrictions budgétaires dans ce domaine, ce seront les plus pauvres et les plus défavorisés qui vont être touchés en n’ayant pas accès à la culture ».

Jean-Jacques Perrot, leader FO de l’Education Nationale : « Nous sommes toujours mobilisés contre les projets de décentralisation et contre les réformes des retraites. Nous voulons les 37,5 annuités pour tout le monde. Le gouvernement ne veut reculer sur rien. Les Confédérations et les Fédérations appellent à la grève générale. Le gouvernement lance des effets d’annonce pour casser le mouvement mais nous n’arrêterons pas ».

Gilbert Romain, porte-parole de l’Intersyndicale : « Comme d’habitude, c’est une forte réussite de mobilisation ! Le public et le privé sont toujours réunis aujourd’hui dans la rue. Il faut que le gouvernement entende les voix de la rue. Nous n’avons pas la prétention de gouverner mais nous sommes des électeurs ».

Marlène Jeanne, déléguée CGTR de la fonction publique hospitalière : « Nous sommes concernés principalement pour nos retraites. Quant on voit une infirmière qui débute à 25 ans, il faudrait qu’elle cotise 42 années en 2020 ; ce qui l’amènera à toujours travailler à 67 ans. En plus, si elle décide de faire des enfants entre temps, elle sera à la retraite à 70 ans ! C’est une vraie régression sociale. Nous ne sommes pas fatigués ».

Philippe Azéma, M.A.R.O.N. : « C’est une grève générale interprofessionnelle. Nous constatons les premiers signes de fléchissement sur la décentralisation. En tant que Réunionnais, nous ne voulons rien lâcher. Le gouvernement avance sa machine de guerre contre les salariés et les chômeurs avec sa loi-programme. Nous assistons à une véritable unité des mouvements syndicaux. Nous appuyons autant la mobilisation de la fonction publique que le Collectif Emplois en Danger. Quant aux élus de droite, ils sont en dessous de tout. Ils tiennent un double langage ».

Michel Vergoz, Premier secrétaire de la Fédération socialiste : « C’est un jour de mobilisation réussie. Cette décentralisation ne doit toucher à aucun pilier de notre éducation qui doit rester nationale. Ce sont des réformettes graves aux conséquences financières importantes pour nos Collectivités locales. Tous les politiques doivent s’élever contre cette décentralisation qui n’est autre qu’une décentralisation du déficit de l’Etat. Ce sont les citoyens qui vont payer des impôts locaux. Le gouvernement accueille à bras ouverts le MEDEF avec ses réformes à la carte pour le grand patronat. Tout est fait dans la précipitation, alors qu’il n’y a pas le feu ! Le gouvernement doit reprendre le chemin de la négociation ».

Laetitia Marchais, présidente d’ATTAC-Réunion : « Nous assistons toujours à un véritable mépris du gouvernement quand on voit le Premier ministre qui ose insulter ses concitoyens à l’étranger ! Les députés doivent être à l’écoute des électeurs pour un retrait total des projets ».

Jean-Hugues Ratenon, Collectif Emplois en Danger : « C’est encore un grand succès que cette manifestation. Le gouvernement doit écouter le peuple pour ne pas être en rupture. Il faut soutenir la lutte des travailleurs, même si l’on a tendance à oublier les plus démunis - la France du sous-sol - en globalisant la lutte ».

Hervé Lauret, président de la FCPE : « Notre volonté est de faire reculer le gouvernement sur les projets de la décentralisation. Il ne doit pas rester indifférent. Il faut qu’il y ait un véritable dialogue pour faire avancer les choses ».

Vincent Cellier, FSU : « Nous marquons une fois de plus notre détermination. L’ensemble des fonctionnaires restera mobiliser ».

Armand Hoarau, UNSA : « Ce sont tous les citoyens qui sont mobilisés, pas seulement ceux de la Fonction publique. Nous ne voulons pas d’une France à l’américaine mais une France à la française. Le gouvernement met en place un circuit de pauvreté. C’est un moment très grave pouvant déboucher vers un affrontement ».


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