Nature et patrimoine

Un nouveau palmiste répertorié et sauvé d’une disparition annoncée

Les Amis des plantes et de la nature multiplient le "palmiste Roussel"

28 octobre 2003

Raymond Lucas, président des Amis des plantes et de la nature (APN), au milieu d’un petit groupe de mordus l’affirme : c’est un acanthophoenix. « C’est net, c’est clair, nul ne peut contester son genre et c’est bien un acanthophoenix ». Et ça en fait un de plus. Car, poursuit Raymond Lucas, il existe à La Réunion deux acanthophoenix connus. D’abord le rubra, c’est-à-dire le palmiste rouge des bas, qui pousse en zone humide et l’autre, plus connu sous l’appellation vernaculaire de "patte cabri", que l’on trouve en zone humide, mais des hauts. Et le président des APN de le dire, non sans une certaine fierté : « nous, nous avons trouvé l’acanthophoenix "Roussel" ». Et non seulement ils l’ont trouvé, du côté du Tampon, sur la propriété de la famille Roussel, d’où l’appellation qui lui a été donnée, mais les APN sont allés plus loin que la joie de leur trouvaille : ils l’ont multiplié, et samedi, aux Avirons, ce sont plusieurs centaines de plants de ce nouvel acanthophoenix qui ont été distribués aux membres de l’association. Pour le profane, rien ne distingue un palmiste d’un autre palmiste. Pas pour l’œil exercé d’un membre des APN. Raymond Lucas se place devant trois plants d’acanthophoenix et explique : « si on regarde au niveau de la feuille et qu’on observe bien le râchis ou le pétiole, celui du rubra, le palmiste des bas, est rouge et il a des épines, et il est lisse. Le pétiole du "patte cabri", il est recouvert d’un duvet, il a aussi des épines, mais il est vert. Quand au pétiole du Roussel, il est vert aussi, mais sans duvet. Si l’on regarde les feuilles du rubra, le dessous est argenté. Le "patte cabri", sa feuille est en deux parties en pointe. Quant au Roussel, sa feuille juvénile est semblable à la feuille adulte ». Mais les différences ne s’arrêtent pas là. Ainsi, les graines du palmiste Roussel ressemblent à de petits grains de haricots noirs un peu arqués, en forme de boomerang. Les graines du "patte cabri" sont petites et presque rondes tandis que les graines du rubra ressemblent à de petites balles de carabine ou à de petites ogives.

En attendant de plus amples expertises, les APN ne s’endorment pas sur leurs lauriers et ont commencé par multiplier ce palmiste Roussel dont il ne subsiste plus que quelques dizaines de spécimens dans la région du Tampon. « Pour nous, aux APN, sauver, c’est d’abord multiplier », précise Raymond Lucas qui entend bien « transmettre des plantes vivantes aux générations futures ». Le plus urgent donc, aux yeux des membres des APN est de sauver et de transmettre avant d’aller plus loin dans l’étude. « Si nous n’avons pas le temps de le faire, nous comptons sur les jeunes qui sortent des universités pour le faire et aller plus loin dans la recherche, car nous estimons que cette plante n’a pas encore révélé tous ses secrets ».
Samedi, tous ceux et celles qui sont repartis avec de magnifiques petits plants, n’ont pas fait que prendre une plante. C’est un véritable engagement qui est pris par chacun, car tous ont émargé et laissé nom et adresse afin que l’on puisse suivre l’évolution de ces plants qui seront mis en terre en différents endroits de l’île.

Éloi Boyer, le passionné

La chose est entendue : c’est un acanthophoenix. Mais pourquoi Roussel ? Parce que c’est sur la propriété de cette famille tamponnaise que ces palmistes ont été découverts il y a deux ans. Or, ces palmistes étaient pour la plupart dans un triste état et certains dépérissaient pour ainsi dire à vue d’œil, à cause de leur âge vénérable, mais surtout à cause des béliers qui "plument" les feuilles pour construire leur nid. Cela dit, s’il s’appelle Roussel, cet acanthophoenix aurait tout aussi bien pu se voir accoler le nom d’Éloi Boyer. Ce Saint-Joséphois est autant passionné que discret et modeste. En fait, toute la multiplication des plants, l’étude après la découverte, c’est à lui qu’on le doit. Raymond Lucas ne manque d’ailleurs pas de lui rendre hommage, histoire de rendre à César ce qui revient à Éloi Boyer. « C’est quelqu’un de tenace. Il est allé sur le terrain, il a pris contact avec les Roussel et il a numéroté chacun des palmiers recensés, il a suivi leur vieillissement. Il est vraiment la cheville ouvrière de cette opération ». Cela méritait d’être dit.

De découverte en découverte : un nouveau bois de source en cours d’expertise
Dans la paysage floristique réunionnais, le bois de source est plutôt commun. C’est même une espèce qui est l’une des premières à coloniser les coulées volcaniques. « Il existe trois bois de source répertoriés à La Réunion », explique Éloi Boyer. « Il y en a deux qui ont été introduits : le bois de chapelet et le bois de source noir qui sont considérés comme des pestes végétales. Il en existe un autre qui est endémique de La Réunion : le bois de source blanc qui se présente en forme de touffe avec des branches qui ploient sous leur propre poids ». Les férus de botanique le désignent sous l’appellation boehmeria stipularis. Les deux autres bois de source sont eux aussi des boehmeria…
Et puis, il y a un autre qui a été découvert le 5 février dernier, quelque part dans l’île (nous tairons volontairement le nom de l’endroit) sur le bord d’un sentier en cours de réhabilitation par une association. Malheureusement, deux souches sur cinq sont déjà mortes. Mais le tenace Éloi Boyer fait remarquer qu’il en existe encore trois de vivantes et ce sont celles-là qui l’intéressent. D’autant que ce bois de source, qui est proche du stipularis par ses feuilles, ses stipules et son inflorescence, présente malgré tout des spécificités. Notamment son port et sa hauteur qui peut atteindre 8 mètres, alors que les plus grands spécimens connus de stipularis ne dépassent guère les quatre mètres. Pour en avoir le cœur net, Éloi Boyer a constitué un herbier et expédié tout le matériel à des scientifiques de Kew en Angleterre à des fins d’expertises. Selon les premières réponses, le boehmeria découvert le 5 février dernier constituerait un cas exceptionnel car, encore une fois, s’il présente des similarités avec le stipularis, il existe des différences importantes. Une fois encore, la nature réunionnaise, si souvent malmenée par l’être humain, démontre que malgré les saccages dont elle a été victime depuis trois siècles, elle est loin d’avoir livré tous ses secrets.

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