Langues régionales

Une richesse nationale

L’avis du ministre de la Culture

11 octobre 2003

Le samedi 4 octobre 2003 se sont tenues à la Cité des sciences de la Villette à Paris, les premières Assises nationales des langues de France. À cette occasion, le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, s’est présenté comme un défenseur de « la polyphonie méconnue des parlers » de France.

Débutant son discours en alsacien, dans la langue maternelle de sa mère, et en le clôturant en occitan du Béarn, le ministre s’est dit heureux d’accueillir ces premières Assises nationales des langues de France « pour célébrer la polyphonie méconnue des parlers de notre pays ; pour affirmer vigoureusement leur éminente valeur humaine ; mais surtout pour discuter ensemble du rôle qui doit être le leur dans la société française, pour traiter de leur développement et de leur avenir ».
« Partout dans le monde la diversité des langues est aujourd’hui reconnue comme un ressort essentiel de la création culturelle et du développement global des sociétés », ajoutait le ministre qui estime que les dispositions prises en France depuis quelques années « ont permis des avancées considérables, en réponse à une exigence de diversité qui gagne toujours en force et en audience ». Et de poursuivre : « la politique scolaire républicaine n’eut jamais le caractère uniformisateur qu’on lui prête parfois ; aucun texte, aucun discours officiel ne condamnèrent formellement des langues régionales qui subirent seulement, mais c’était beaucoup, l’ignorance, la méfiance, voire l’urgence à répandre les bienfaits de la République. Il importe aujourd’hui de replacer les langues et cultures régionales au centre de la politique nationale, dont elles permettent de repenser les équilibres : par l’action interministérielle d’une part, par le dialogue, d’autre part, de l’État, des collectivités territoriales et de la société civile ».

Atelier

Le ministre enchaînait : « Les pouvoirs publics ont un rôle décisif à jouer dans la préservation et la pratique sociale de ces langues, qui constituent une richesse du patrimoine national ». Il considère que « l’enseignement y contribue largement ». Selon lui, depuis la loi Deixonne de 1995, beaucoup de chemin a été parcouru. Jean-Jacques Aillagon soulignait le succès des langues régionales dans deux chiffres : en 1989, 26.000 élèves suivaient un enseignement de langue régionale ; en 2003, ils sont plus de 250.000. « Cet effort est appelé à se poursuivre et à s’enrichir », précisait-il, en avançant comme proposition l’installation d’un atelier « consacré à l’enseignement, sous la conduite de la direction des enseignements scolaires au ministère de l’Éducation nationale ».
Rappelant que « jusqu’à une date récente, la politique linguistique de notre pays avait pour unique objet la langue française, son usage, son rayonnement, le respect des textes qui en fondent l’officialité », le ministre expliquait que « les choses changent » car, lors de sa nomination à la Culture, il s’était vu officiellement confié « des responsabilités envers le plurilinguisme français ».
« L’évolution est heureuse (...) cela prouve que les langues de France sont désormais regardées comme des éléments essentiels de la vie culturelle et sociale ».
Jean-Jacques Aillagon avertissait : « il ne saurait y avoir, dans la promotion des autres langues, d’opposition avec le français. Notre action, en Europe et dans le monde, est un encouragement au plurilinguisme. Le cerveau est conçu pour maîtriser plusieurs langues ; le passage de l’une à l’autre est le lot quotidien de la plus grande partie de l’humanité : les pays francophones, auxquels nous appartenons, nous le rappellent tout particulièrement. La diversité linguistique est une forme première de la diversité humaine. Le président de la République l’a rappelé à plusieurs reprises : le développement durable de la planète passe par le respect de la diversité des cultures et des langues, tout aussi menacée que la diversité des espèces animales ou végétales. Il serait hypocrite, absurde et vain de considérer que notre seul pays échappe au plurilinguisme ; il serait bien impolitique de considérer, sous prétexte que la République est légitimement pourvue d’une langue officielle, que la France elle-même est monolingue. On a trop longtemps sacralisé un monolinguisme de fiction ».

Développement

Il est donc temps d’envisager les voies du développement de ces langues, considérait Jean-Jacques Aillagon qui proposait de relancer le conseil national des langues et cultures régionales, créé en 1985 mais qui ne s’est réuni que deux fois et a cessé toute activité depuis. Il servira d’« instance de consultation et de suivi ». « À travers cet outil, l’action de l’État pourra se déployer efficacement, tout en s’inscrivant dans la cohérence et la continuité ».
Jean-Jacques Aillagon rappelait que « c’est grâce à la France que l’exigence de diversité culturelle a été introduite dans plusieurs parties » du projet de Constitution européenne actuellement en discussion. Avec la mise en œuvre d’une nouvelle étape de la décentralisation, les questions culturelles doivent être au centre du débat. « Dès lors, c’est en quelque sorte par nature que les langues régionales sont présentes dans la réflexion ».
Pour cela, un nouvel instrument juridique sera à la disposition de l’État et des collectivités territoriales, afin de « mieux assurer leur collaboration dans le domaine qui est le nôtre : les établissements publics de coopération culturelle, EPCC, l’outil le mieux approprié au développement d’une politique linguistique par les Régions, les Départements et les Villes : il peut fournir le support d’une structure de conseil, d’expertise et de financement, indispensable à la conduite d’actions durables. (...). Si une Région, associée à d’autres collectivités, prenait l’initiative de créer un organisme de promotion linguistique, le ministère de la Culture y prendrait une part active » concluait Jean-Jacques Aillagon.

Quelle mise en application ?
Dans l’intervention faite samedi dernier, par le ministre de la Culture du gouvernement Raffarin, deux principes essentiels se dégagent : « l’État central n’est pas l’ennemi des langues régionales. Le ministère de la Culture, plus que celui de l’Éducation nationale, a la responsabilité de les protéger », commentait "Le Monde" dans son édition du 4 octobre. Le ministre a donc souligné l’intérêt de langues de France pour le patrimoine culturel de la Nation. Il place leur défense sous le signe de la diversité culturelle. Il invite les collectivités locales à participer à ce mouvement et souhaite dépassionner les débats.

Les défenseurs des langues régionales prendront certainement avec prudence les déclarations du ministre de la Culture. En 1999, le gouvernement Jospin avait souhaité ratifier la Convention européenne des langues régionales et minoritaires. Cela nécessitait une modification de la Constitution qui impose le français comme seule langue de la République. Le président de la République, Jacques Chirac, avait refusé d’engager le processus de révision constitutionnelle. "Le Monde" rappelle aussi que le Conseil d’État a annulé, en novembre 2002, la décision de l’ancien ministre de l’Éducation nationale d’intégrer les écoles Diwan -qui scolarisent les élèves en breton- au sein de l’Éducation nationale.

Dans ces conditions, comment seront appliquées les orientations définies par le ministre de la Culture ? Comme celles-ci seront-elles reçues à La Réunion, où toutes les questions autour du créole font l’objet de débats passionnels et de polémiques ?

L’Appel de Nouméa (extraits)
Le 18 novembre 1999, Marie-Claude Tjibaou et Paul Vergès lançaient à Nouméa un appel en faveur de la diversité culturelle. Ci-dessous des extraits de cet appel.

« La diversité qui fait la richesse de la culture humaine au-delà des frontières et à travers les siècles, est menacée. À l’heure, en effet, de la "mondialisation" du marché et des échanges, l’uniformisation d’une production de masse et des modes de vie, de plus en plus soumise aux contraintes de ce marché, menace les expressions multiples de la créativité humaine. (...). De tous temps, la diversité culturelle a été constamment soumise à la barbarie des pouvoirs conquérants. (...). La conquête de territoires dans le passé, laisse la place à la conquête des esprits. Sous des formes différentes, le contrôle des marchés dans tous les domaines, secrète aujourd’hui les mêmes maux : la domination du plus fort et la négation des cultures soumises ou dites minoritaires. Le déplorer ne suffit pas. Le renoncement vaut certes acceptation mais le repli sur soi ne saurait empêcher le mouvement de "mondialisation". Par contre, la finalité et la forme des échanges sont à changer radicalement.
À la violence de l’uniformité mortifère, nous opposons la vitalité de la création continue et diversifiée. Nous devons échanger non des marchandises équivalentes mais du sens, dans la différenciation entre soi et l’autre. (...).
Nous ne nous résignons pas aux logiques de destruction tant des espèces végétales et animales que des créations mêmes de l’homme. Car c’est l’humanité qui en est appauvrie. (...).

En juin 1992, la Conférence de Rio en appelait à la Communauté internationale pour sauvegarder la biodiversité nécessaire à la survie de la planète. Cette prise de conscience constitue une reconnaissance de la responsabilité de l’espèce humaine. À l’échelle planétaire, une avancée considérable dans l’Histoire de l’humanité, un acte réel de civilisation. C’est pourquoi, nous lançons aujourd’hui un appel pour que le pas accompli à Rio soit prolongé par un sursaut collectif identique afin de sauvegarder la diversité culturelle, création continue depuis des millénaires. La revendication "d’exception culturelle" et le refus d’un monde uniforme et standardisé manifestent, dans certains pays, la légitime défense du droit à une expression, à une créativité et à un mode de vie propre. Cette exigence doit s’appliquer à tous, partout où existent des foyers de création, aussi réduits soient-ils. Les cultures dites minoritaires, égales aux autres et toujours vivantes, ne doivent pas être oubliées. Leurs peuples proclament le droit de partager avec le monde une expression originale constitutive du patrimoine commun de l’humanité.
Nous lançons donc un appel : pour la sauvegarde de la diversité culturelle et contre l’uniformité appauvrissante, pour la reconnaissance et l’expression des cultures dites minoritaires, pour que la mondialisation du marché n’étouffe pas la dimension universelle de toute culture humaine. La culture unique est la mort de toute culture. Oui à l’universel, non à l’uniformité ».


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Témoignages - 82e année


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