Culture et identité

Une stèle à la mémoir Kaf

Rasine Kaf : journée du patrimoine oublié

13 octobre 2003

Rasine Kaf est une des associations qui œuvre pour faire remonter à la surface de la conscience collective réunionnaise ce que le déni de la période esclavagiste s’obstine encore aujourd’hui à enfouir ou à occulter. La tâche est immense et, après quatre samedis de conférences et de débats, une sortie a entraîné hier une vingtaine de personnes dans un tour de l’île -symbolique- du « patrimoine oublié ». Ce sont tous les sites liés à l’Histoire de l’esclavage : labitsyon (lieu de travail), le kalbanon (logement), l’encan (la place publique où se faisaient les ventes), les lazarets (lieux de quarantaine, au débarquement), les cimetières d’esclaves, où n’étaient enterrés que les esclaves baptisés. L’association a entrepris un travail d’inventaire dont la sortie d’hier ne pouvait donner qu’un bref aperçu.

Traces d’une mémoire enfouie

La première halte a été pour les lazarets de La Grande Chaloupe et de la Ravine à Jaque, deux sites que l’association considère comme « abandonnés » et « profanés », symbole de « l’effacement et du blancotage de la mémoire » a noté l’historien Philippe Bessière, qui accompagne Rasine Kaf dans une recherche inlassable des traces de cette mémoire enfouie. Il a pointé dans ses commentaires divers aspects de cet effacement, dont « l’occupation des lieux par la DDE » et« la sacralisation du site, en dehors de toute recherche approfondie, par une confession et une seule ». L’occupation-profanation du site est allée jusqu’à l’installation, à la Ravine à Jaque, d’un ancien employé de l’Équipement dont la famille a progressivement squatté tout le lazaret des esclaves. Les lieux sont dans un état d’abandon et de saleté indescriptible, alors qu’ils devraient être le lieu d’accueil d’exposition permanente des quelques documents d’Histoire disponible. Le Conseil général, qui vient d’installer une exposition à La Grande Chaloupe, l’a limitée aux engagés, "oubliant" les esclaves.
Philippe Bessière a mentionné un rapport du médecin Parent qui, en 1792, se demandait : « que faire des biens des immigrants disparus ? » « S’il ne se pose pas la question pour les corps, c’est parce qu’on les rejetait à la houle », a-t-il ajouté, en mentionnant quantité de lieux qui, si l’on se donne la peine de chercher, peuvent recéler des traces de cette histoire enfouie.

Tout est à chercher

Les collections privées et le soin mis à les répertorier sont une autre « porte d’entrée » dans la mise au jour de la mémoire de l’esclavage.
Poursuivant sa route vers l’Est, l’équipée a fait la traversée de Saint-Denis par les "trouées" du boulevard Sud. « Il ne reste que des plaques à Saint-Denis » a commenté Alex Mithra : camp Ozoux, camp Calixte, camp Jacquot, camp Giron ou camp Mamode… L’urbanisation de la ville s’est acharnée à recouvrir les traces patrimoniales héritées de l’esclavage. Unique acte de « réhabilitation du camp Ozoux » : un jardin de plantes endémiques a été aménagé à l’extrémité du boulevard Sud.
La halte suivante a eu lieu à La Rivière des Pluies, où un parking construit derrière un commerce, en face du cimetière, a relégué loin des regards et de la mémoire une tombe au pied d’un manguier gigantesque : la mémoire orale dit qu’il s’agirait d’une tombe d’esclave. Tout est à chercher, mais le lieu soulève le cœur tant il est submergé par les détritus. À La Rivière des Pluies, la prison Desbassyns est le seul lieu de mémoire qui ne soit pas laissé à l’abandon. C’était une oubliette, une prison comme la loi faisait obligation aux maîtres d’en construire pour punir leurs fugitifs. Un texte du poète Boris Gamaleya de novembre 1983 interroge la proximité de l’école avec ce lieu de torture et d’oubli : « Mais -sinistre justice- l’école construite sur ces catacombes/ Que dit-elle chaque jour ? Que fait-elle ? Pour quel enfouissement ? »

Retrouver « l’humanité de l’esclave »

Après une matinée de haltes-mémoire, la destination principale était La Plaine des Cafres, celle que le député-maire du lieu voulait "débaptiser" il y a peu. Comme antidote, l’association Rasine Kaf a organisé un "rituel aux ancêtres" et la gravure d’une stèle à la mémoire des esclaves, réalisée par Gilbert Gauvin.
Le rituel consistait à « demander l’autorisation aux ancêtres d’entrer sur leur territoire, leur faire une offrande et leur demander de nous accompagner dans notre projet », a expliqué Ghislaine Bessière. Un ami malgache était chargé de la cérémonie : des feuilles de banian malgache posées sur l’herbe, au pied du "cap" destiné à recevoir la sculpture, ont reçu l’offrande de quelques gouttes d’essence de géranium, de miel, de rhum et d’une poignée de riz.
Puis l’assistance a cherché un emplacement proche où planter une pousse de banian de Tamatave (Amontana). Le docteur Rakotomampionona a invoqué "l’esprit du banian", en lui demandant « d’apporter de l’ombre à nos enfants et de la nourriture aux oiseaux… »
La jeune pousse mise en terre est le premier geste d’une reconquête de la mémoire que l’association veut pousser jusqu’à promouvoir un « musée de l’esclavage ».
« Une des volontés de Rasine Kaf est que les lieux portant la trace de l’esclavage et du marronnage soit restaurés et restitués comme patrimoine de l’ensemble des Réunionnais », a dit Ghislaine Bessière. « À travers son patrimoine, son combat et sa résistance, sa culture transmise oralement, nous retrouvons l’humanité de l’esclave », a-t-elle ajouté.


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