Alon filozofé

1,5 million d’euros par heure pour tuer

Billet philosophique

Roger Orlu / 28 décembre 2007

1,5 million d’euros par heure pour tuer

Un ami, intéressé par le “biyé filo” du vendredi dans “Témoignages”, me dit que le plaidoyer hebdomadaire pour le dialogue lui paraît excessif, car ce concept ne semble pas opératoire, ni déterminant pour changer fondamentalement le monde.
C’est vrai : le dialogue ne suffit pas pour régler nos problèmes et ceux de l’humanité, ni pour abolir l’exploitation d’humains par d’autres humains. Il est même parfois inutile pour changer le rapport de forces en faveur des exploités. Encore que les exploités et les opprimés ont besoin de dialoguer entre eux pour s’unir dans leur lutte d’émancipation.
Cela dit, UNE des caractéristiques de la domination n’est-ce pas le refus du dialogue, le refus de dialoguer vraiment, c’est-à-dire d’écouter réellement les revendications des exploités que l’on fait souffrir ? Nous vivons dans un monde marqué par l’indifférence de la minorité des plus riches pour l’immensité des plus pauvres. Ce monde injuste est, entre autres, un monde sans dialogue ou trompé par un dialogue de sourds, car l’essentiel est la recherche du profit maximum par les propriétaires de capitaux, qui ne veulent à aucun prix lâcher le morceau.

Un rapport subversif

Vu sous cet angle, le dialogue peut apparaître comme un rapport quelque peu subversif, qui remet des choses en question et qui peut ouvrir la voie à du mieux. Mais il faut un certain nombre de conditions pour que ce dialogue ait lieu. Une des premières conditions est que les deux parties l’acceptent, y croient, le pensent possible, voire indispensable, et comptent sur cet échange de paroles pour trouver le meilleur moyen de résoudre leurs contradictions.
Une autre condition de la réussite du dialogue entre deux personnes physiques ou morales ou bien entre deux groupes sociaux, c’est que l’une des parties ne se sente pas agressée par l’autre. Mais il faut aussi que chacune des parties accepte d’écouter ce que dit son interlocuteur et respecte sa liberté de parole.

Un choix politique barbare

Mais le dialogue pour trouver le chemin du dialogue est-il une voie suffisante pour renforcer notre cohésion sociale ? C’est une voie qu’emprunte l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture). Dans le dernier numéro de “SHS Regards”, le magazine de son Secteur des sciences sociales et humaines, on peut lire un dossier passionnant sur « le dialogue entre chercheurs et décideurs, dans le cadre, notamment, du Programme sur la gestion des transformations sociales » (MOST en anglais). (1) On y apprend par exemple que « 8 millions de vies humaines pourraient être sauvées chaque année en investissant seulement 57 milliards de dollars dans l’action sanitaire de base ». À comparer avec les « 1.158 milliards de dollars affectés aux dépenses militaires mondiales en 2006 ».
Des chiffres à méditer au moment où l’on célèbre le 20ème anniversaire de la signature du Traité sur les forces nucléaires intermédiaires. Ce traité de non prolifération (TNP), signé entre les États-Unis et l’URSS après des années de mobilisation des pacifistes, promet « un processus de désarmement à une date rapprochée ». Mais ce processus est en panne, « principalement du fait des puissances nucléaires officielles », affirme Pierre Villard, co-président du Mouvement de la Paix, coordinateur de la Campagne pour le désarmement nucléaire. Et il donne ce chiffre terrible : « Chaque heure, on dépense en France 1,5 million d’euros pour mettre au point de nouvelles armes nucléaires ». Un choix politique tellement barbare sur lequel il ne suffit certainement pas de dialoguer pour l’abolir.

Roger Orlu

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(1) voir le site www.unesco.org/shs/most