Alon filozofé

Brigitte Croisier : le matérialisme historique de Marx

Billet philosophique : l’actualité de la pensée de Karl Marx

Brigitte Croisier / 15 juin 2018

Voici la 6e partie des exposés présentés le 4 mai dernier à la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne sur l’actualité de la pensée de Karl Marx. Après les deux parties de l’exposé d’Élie Hoarau, président du Parti Communiste Réunionnais, puis les trois premières de celui présenté par Brigitte Croisier, voici la suite de la professeure agrégée de philosophie sur l’aspect philosophique de l’œuvre de Karl Marx.

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Brigitte Croisier.

Le philosophe Louis Althusser (1918-1990), qui fut professeur à l’École normale supérieure (ENS), a beaucoup écrit dans les années 60-70 sur Marx, seul ou avec d’autres philosophes (Pour Marx, Lire le Capital avec Etienne Balibar, Pierre Macherey, Roger Establet, Jacques Rancière, Éditions François Maspero). En 1968, dans un texte intitulé ‘’Sur le rapport de Marx à Hegel’’, il note : « Marx a fondé une science nouvelle : la science de l’histoire des formations sociales, ou science de l’histoire ». Il précise : « Après le continent Mathématiques (ouvert par les Grecs), le continent Physique (ouvert par Galilée), Marx a ouvert le troisième grand continent : le continent Histoire ». Au passage, il souligne les liens entre la philosophie et la science dans la construction de ces continents. Effectivement, au fronton de l’Académie fondée par Platon, il était écrit : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». Le lien théorique entre d’une part Copernic, Galilée et, d’autre part, Descartes est également incontestable.

La nature transformée par le travail

Cette histoire matérialiste est définie comme procès (processus, process), c-à-d un développement considéré dans l’ensemble de ses conditions réelles. Marx et Engels reprochent à Hegel de concevoir une histoire qui se déroule au-dessus de la tête des hommes, réduits alors au statut d’instruments inconscients dominés par un esprit abstrait transcendant. « Chez Hegel, la dialectique est sur la tête. Il faut la retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l’enveloppe mystique » (Le Capital, livre 1).
En effet, le matérialisme part des conditions concrètes dans lesquelles vivent les humains. Les humains, êtres vivants, doivent d’abord pouvoir satisfaire leurs besoins, survivre. Mais ils ne se contentent pas de ce qu’ils trouvent dans la nature, comme les autres espèces vivantes. Les humains assurent leurs moyens d’existence en transformant la nature par leur travail. Cet acte modifie la nature extérieure, mais aussi la nature de l’homme en développant ses facultés. Et surtout, il est conscient de son activité, différent en cela de l’animal.
Marx précise : « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action et auquel il doit subordonner sa volonté » (Le Capital, Livre 1, 3e section, chap. 7).

L’analyse part du mode de production

On voit l’interaction constante entre la conscience et l’action. Ils satisfont leurs besoins élémentaires d’êtres vivants, mais se créent d’autres besoins : « le premier besoin lui-même une fois satisfait, l’action de le satisfaire et l’instrument déjà acquis de cette satisfaction poussent à de nouveaux besoins et cette production de nouveaux besoins est le premier fait historique » (Marx et Engels, ‘’L’idéologie allemande’’). Cette multiplication des besoins a été bien comprise et intensifiée par le capitalisme. Ainsi, par le travail, les humains créent leurs moyens d’existence, c’est la base du devenir historique.
De plus, pour produire, ils s’organisent, se répartissent les tâches, certains possèdent la terre, d’autres la cultivent, certains dominent, d’autres exécutent : c’est la division sociale du travail. La manière dont les humains produisent (techniques utilisées ou forces productives + rapports sociaux) constitue un mode de production (esclavagiste, capitaliste, communiste). Toute analyse des sociétés doit partir du mode de production : c’est l’infrastructure dont toute l’organisation de la société dépend (le droit, la culture, l’État). Ne pas prendre en compte cette dimension économique et sociale, c’est en rester à l’idéologie, reflet inversé et faussé de la réalité.

Lutte des classes moteur de l’histoire

Un mode de production n’est pas immuable, il vient toujours un moment où il ne fonctionne plus correctement, il provoque des contradictions, source de conflits qu’exprime la lutte des classes sociales ayant des intérêts divergents. Cette lutte des classes, concept fondamental dans la théorie de Marx, est le moteur de l’histoire, car elle provoque les changements, plus ou moins radicaux, par des moyens plus ou moins violents. La classe « opprimée » qui prend conscience de son exploitation et de sa domination cherche à renverser « la classe dominante », à s’emparer de l’appareil d’État, pour changer les lois et réorganiser la société (réforme, révolution). « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été qu’une histoire de la lutte des classes » (1ère phrase du chapitre 1 « Bourgeois et prolétaires » du ‘’Manifeste du parti communiste’’ de Karl Marx et Friedrich Engels (1848), la 1ère phrase de la préface étant : « un spectre hante l’Europe : c’est le spectre du communisme ».
Dans beaucoup de textes de Marx, le prolétariat est comme investi d’une mission, une mission eschatologique, celle d’annoncer… les lendemains qui chantent sous l’égide de l’égalité et de la liberté.
Cependant, les humains ne peuvent pas faire n’importe quoi, ils agissent dans des conditions déterminées qu’il faut analyser, ils héritent d’une situation donnée, transmise par les générations passées, et ne peuvent agir qu’à partir d’elle, même si c’est pour la dépasser. De plus, l’action historique est collective, on ne peut changer les choses tout(e) seul(e). Il faut donc composer avec les autres.

Contraintes et rapport de forces

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites données, héritage du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » (Marx, ‘’Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte’’). Cela explique la lenteur des changements et provoque l’impatience de ceux et celles qui voudraient que les idéaux de liberté, d’égalité, de paix et de bonheur soient déjà réalisés. Ne pas tenir compte de ces contraintes et des rapports de forces peut conduire à l’échec.
À l’inverse, l’histoire prend parfois des chemins imprévus : « théoriquement », la révolution devait survenir dans les sociétés capitalistes, pas sous un régime tsariste. Bien plus, la révolution aurait plus de chances de se produire et de réussir une fois le capitalisme devenu universel.
Quoi qu’il en soit, Marx croit que cette lutte des classes, moteur du changement historique, permettra d’accéder à une société sans classes, où le travail ne sera plus un instrument d’exploitation de l’homme par l’homme, où les hommes et les femmes produiront leurs moyens d’existence dans l’abondance, le plaisir, l’égalité et la liberté.
Rêvons ! Dans ‘’L’idéologie allemande’’ (1845), Marx et Engels décrivent la société communiste : « personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique ».
Le règne de la liberté succèdera ainsi au règne de la nécessité, une véritable histoire humaine pourra commencer, mettant fin à ce qui n’est qu’une préhistoire ou histoire de la barbarie. Telle est la « fin de l’histoire » qui est donc, en réalité, le véritable commencement.

(à suivre)