Alon filozofé

Esprit de résistance

Billet philosophique

Roger Orlu / 8 février 2008

Un ami, membre du Cercle Philosophique Réunionnais (CPR), s’assied un jour à midi dans un restaurant dionysien et dit à un serveur que le Bureau de cette association va tenir une réunion de travail pendant le déjeuner. Le serveur est à la fois content et surpris : « Ah...! sa lé gayar...! Mé di a moin in kou : kosa i lé la filozofi...? ».
Réponse du membre du CPR : « Bin lé sinpl ; filozofé sé réfléshi, poz anou dé kèstion si la vi, si lo mond - ousa nou sorte, kisa nou lé, ousa nou sava... -, voir koman nou fé pou mié viv ansanm, dévlop in lèspri kritik pou sanz la sosiété... Toulmoun i pé ésèy filozofé ».
Le serveur se dit d’accord mais ajoute : « Malérèzman, lo Kréol i filozof pa ; pou li, sa lé pa inportan ».
Réponse de l’ami : « Non, sa lé pa vré. Lo Rénioné la touzour filosofé a son fason ; sé komsa li la rézisté kont toute bann kalité lèsklavaz èk dominasion, é sé komsa li la konstrui La Rénion ».
Un client appelle le serveur ; celui-ci ajoute : « Oui, mé koméla ni bouz pi tro ; é bann gro zozo i anprofite desi nou... ».

Contradictions

Cet échange de propos illustre une des contradictions de notre société. D’une part, le peuple réunionnais cultive l’esprit de résistance à l’oppression des personnes et à l’exploitation de leur force de travail ; une résistance qui dure depuis près de quatre siècles. D’autre part, on trouve toujours des complicités chez certains Réunionnais avec les dominants du système économique, social, culturel, politique, médiatique, administratif et judiciaire ; ces attitudes sont qualifiées en créole de “makrotaz”.
La langue créole fait partie de cet esprit de résistance, car elle incarne l’identité culturelle réunionnaise, trop souvent méprisée voire niée par les tenants du pouvoir et leurs complices. Une langue longtemps non reconnue par le système éducatif et qui est aujourd’hui l’objet de nombreuses études universitaires.

« La langue créole est vivace »

C’est le cas du gros travail accompli - entre autres - par Gudrun Ledegen, sociolinguiste à l’Université de La Réunion. Mercredi soir, dans le cadre des conférences organisées chaque premier mercredi du mois par Les Rencontres de Bellepierre (www.lrdb.fr), elle a souligné combien « la langue créole est vivace, même si les graphies sont variées ».
Avant elle, Philippe Ribac, un jeune étudiant des classes préparatoires du lycée de Bellepierre, a expliqué à quel point les “parlers urbains” des jeunes Réunionnais sont « un moyen d’exprimer sa différence et de préserver sa particularité ». C’est aussi « une forme d’expression et de protestation de la condition urbaine et de la culture urbaine ».

La “philosophie réunionnaise” est bien vivante

La veille, lors d’un forum dans le cadre des “Mardis de Saint-Ignace” (www.jesuites.com.re), Maître Lynda Lee-Mow-Sim est revenue sur la récente affaire Nourdine, cette famille qui a failli être expulsée de La Réunion de façon arbitraire. L’avocate du barreau de Saint-Denis a montré comment il est difficile de défendre les droits des soi-disant “étrangers” menacés d’expulsion. Elle a décrit les souffrances et les obstacles que ces personnes doivent surmonter.
Fort heureusement, dans cette affaire comme dans d’autres du même type, les associations réunionnaises de défense des droits humains se sont mobilisées très fortement et ont permis d’empêcher une telle faute. C’est une illustration - parmi bien d’autres - que la “philosophie réunionnaise”, faite notamment de solidarité, de respect de soi et de refus de l’injustice, est bien vivante. Même si elle doit sans cesse être vivifiée et enrichie par des remises en cause personnelles et collectives.

Roger Orlu

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