Alon filozofé

Ho Hai Quang : L’accumulation du capital (2)

Billet philosophique : l’actualité de la pensée de Karl Marx

Ho Hai Quang / 31 août 2018

Voici la 17e partie des exposés présentés le 4 mai dernier à la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne sur l’actualité de la pensée de Karl Marx à l’occasion du 200e anniversaire de sa naissance. Après les deux parties de l’exposé d’Élie Hoarau, président du Parti Communiste Réunionnais, puis les cinq parties de celui présenté par la philosophe Brigitte Croisier, voici la 10e partie de celui de l’économiste Ho Hai Quang sur l’aspect économique de l’œuvre de Karl Marx.

Avant de poursuivre, il est utile de résumer les mécanismes de l’exploitation et de l’accumulation du capital en utilisant des concepts.

Les concepts de base

Servons-nous du schéma de départ pour expliciter ces concepts.

JPEG - 41.9 ko

Lecture du schéma
Pour démarrer la production, l’entreprise engage un capital : K = 100 euros.
Une partie sert à payer les moyens de production : C = 60 euros. Au cours la production, cette valeur est simplement transférée dans la marchandise finale : elle n’augmente pas. On l’appelle le “capital constant”.
L’autre partie sert à payer les salaires : V = 40 euros. On l’appelle le “capital variable” car au cours de la production, les salariés produisent une valeur supérieure à celle de leurs salaires. Le montant du capital variable détermine la demande de travail émanant des entreprises.
Le capital engagé comprenant deux sortes d’éléments, sa composition peut être vue sous deux angles : technique (c’est la quantité de travail utilisée pour mettre en œuvre une quantité donnée de moyens de production) ; ou bien valeur (c’est le montant du capital servant à payer les salaires comparé à celui servant à acheter les moyens de production). Pour exprimer le lien qui existe entre la composition technique et la composition valeur, on utilise le concept de “composition organique du capital” : c’est la composition valeur en tant qu’elle dépend du capital technique. Ainsi une hausse de la composition technique du capital, se traduira par une hausse de sa “composition organique du capital”. On la calcule en divisant le capital constant par le capital variable (C/V). Le quotient mesure la composition organique du capital. Ici, elle est de 60 / 40, soit 1,5.
Il est intéressant de connaître l’intensité de l’exploitation des salariés. Pour cela il suffit de diviser la plus-value qu’ils produisent par le salaire qu’ils reçoivent. Ce rapport est le “taux de plus-value” (Pl / V). Ici, il est égal à 40 / 40, soit 1 ; le degré d’exploitation est donc de 100 %.
Il est enfin intéressant de calculer le taux de profit. Il suffit de diviser la plus-value (le profit) par le capital engagé.
Pl
T = -------------
C + V

Examinons à présent les conséquences sur l’emploi de l’accumulation du capital.

La surpopulation relative

Les entreprises capitalistes accumulent du capital afin d’augmenter leur profit mais aussi de survivre dans la lutte concurrentielle. La meilleure stratégie consiste à développer la productivité. Les entreprises industrielles privilégient donc l’acquisition d’instruments de travail (machines) à l’embauche de travailleurs ce qui provoque une hausse de la composition organique du capital. Au niveau de l’économie toute entière, la mise en œuvre de cette stratégie a pour conséquence de créer une “surpopulation relative”. Marx expose :
“La loi de la décroissance proportionnelle du capital variable, et de la diminution correspondante dans la demande de travail relative, a donc pour corollaires l’accroissement absolu du capital variable et l’augmentation absolue de la demande de travail suivant une proportion décroissante, et enfin pour complément : la production d’une surpopulation relative” (Livre 1 ; tome 3 ; p. 74).
Traduisons ce mécanisme en reprenant notre exemple numérique. Au départ, la “composition organique du capital” C /V était de (60 / 40) = 1,5. Au cours des deux périodes suivantes, l’accumulation du capital se traduit par les valeurs suivantes :

JPEG - 26.5 ko

Les chiffres sont fictifs. Cet exemple numérique vise à montrer que l’accumulation du capital se traduit par
- une augmentation du capital engagé qui passe de 100 à 116, puis à 136 ;
- une hausse de la composition organique du capital qui s’accélère car les progrès techniques deviennent de plus en plus rapides ;
- une augmentation du capital constant (machines + matières premières) ;
une augmentation du capital variable mais à vitesse décroissante, ce qui signifie que les entreprises continuent d’enrôler de nouveaux travailleurs, mais à un rythme de plus en plus lent de sorte que l’on a une “augmentation absolue de la demande de travail suivant une proportion décroissante” ; dans l’exemple, on passe de 40 % à 38,2 %. Dès que le taux de croissance de V devient inférieur à celui de l’offre de travail émanant des candidats à l’embauche, un chômage apparaît qui va gonfler avec la poursuite de l’accumulation. Ainsi se crée une “surpopulation relative”, une “armée industrielle de réserve”.
Soulignons que la formation de cette surpopulation relative est un processus tendanciel : autrement dit, il y a des périodes où elle n’existe pas, des périodes de plein-emploi et même de manque de main-d’œuvre. Mais elles sont très rares : presque toujours le capitalisme fonctionne avec une armée industrielle de réserve.
Soulignons aussi qu’il ne s’agit pas, comme chez Malthus, d’une surpopulation par rapport aux moyens de subsistance que la terre serait capable de produire. Il s’agit d’une surpopulation par rapport aux besoins du capital. C’est pourquoi Marx emploie le terme de “surpopulation relative”. La production d’une “surpopulation relative” est la loi de population propre au capitalisme : il n’existe pas de loi de population valable de tout temps et en tous lieux.
L’armée industrielle de réserve n’est pas seulement créée par l’accumulation du capital. Ses rangs grossissent aussi du fait de l’expansion du mode de production capitaliste.

Destruction des modes de production précapitalistes et surpopulation relative

Les économies qui existent dans la réalité ne sont pas composées d’un seul mode de production mais en articulent toujours plusieurs qui fonctionnent sous la domination de l’un d’eux. L’ensemble constitue une “formation sociale économique”.
Le capitalisme est entouré de modes de production précapitalistes (économie familiale, petite agriculture marchande, artisanat…). C’est en les détruisant qu’il a pu, et peut continuer à créer des débouchés pour ses marchandises et à se procurer les travailleurs dont il a besoin. Son expansion a souvent reposé sur l’utilisation de la violence (conquête militaire, colonisation…). Mais le fer et le feu ne sont pas toujours nécessaires. Généralement, la diffusion des rapports marchands et des techniques modernes de production dans les économies précapitalistes suffit pour les dissoudre et libérer de la main-d’œuvre. Celle-ci viendra (par exode rural, migrations forcées ou délibérément organisées), s’ajouter aux salariés qu’utilisent déjà les entreprises. Une fois enrôlée cette main-d’œuvre produira de la plus-value et recevra un salaire dont la dépense permettra d’écouler toute la production.
L’expansion du capitalisme au détriment des modes de production précapitalistes se déroule à la fois à l’intérieur de chaque pays mais également, sous nos yeux, à l’échelle internationale par la création de zones de libre-échange, de marchés communs, de l’Organisation Mondiale du Commerce…
Au total, l’accumulation du capital accompagnée de la destruction des modes de production précapitalistes se traduit par une croissance continue de la production de marchandises. Marx l’avait prédit dès les premières lignes du “Capital” : “La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises”. Or, pour les produire, il faut de plus en plus de matières premières et d’énergie, avec les conséquences sur la planète qu’il n’est pas besoin d’exposer.

Les formes de la surpopulation relative

L’“armée industrielle de réserve” ne forme pas un bloc homogène. Marx la décomposait en surpopulation “latente”, “flottante”, “stagnante” et en situation de “paupérisme”. Cette décomposition reste valable aujourd’hui.
La surpopulation “latente” est constituée par les journaliers, les petits exploitants agricoles, tous ceux qui vivent difficilement du travail de la terre et seraient prêts à quitter la campagne pour un travail dans l’industrie si l’occasion se présentait.
La surpopulation “flottante” comprend ceux qui alternent chômage et travail instable. Ballotés entre stages, contrats à durée déterminée, missions d’intérim, etc., ils sont disponibles immédiatement : il s’agit des chômeurs au sens du BIT. Certains sociologues, croyant à tort qu’il s’agit d’un nouveau salariat, propre au capitalisme d’aujourd’hui, ont même créé des néologismes pour le désigner : le “précariat”, “l’infra-salariat”.
La surpopulation “stagnante” est constituée par les chômeurs qui, à cause de leur manque de qualification, de leur âge,… sont en chômage de longue durée et n’ont guère de chance de (re)trouver un emploi. Ils forment ce que les statisticiens appellent aujourd’hui le “halo” du chômage.
Enfin, écrit Marx : “le dernier résidu de la surpopulation relative habite l’enfer du paupérisme (qui est) l’hôtel des Invalides de l’armée active du travail et le poids mort de sa réserve”. Il s’agit des “exclus”, des “éternels assistés” d’aujourd’hui.
L’entretien de l’armée industrielle de réserve a changé au cours du temps. En France on est passé de la charité à la création récente d’une “protection sociale” financée par des cotisations sociales dont une partie est à la charge des salariés et l’autre à la charge du patronat. Mais comme cette dernière a pour unique origine la plus-value, il s’ensuit qu’en réalité, la protection sociale est entièrement financée par le travail. Marx remarquait déjà que l’entretien des pauvres reposait pour l’essentiel “sur les épaules de la classe ouvrière et de la petite classe moyenne.” (Le Capital, Livre 1, tome 3 ; p. 86).
Il est à remarquer que le capitalisme s’efforce aujourd’hui de reconstituer autour de lui et à partir de cette surpopulation relative, des systèmes non capitalistes (“entreprises individuelles”, “micro-entreprises”, “auto-entrepreneurs”…) dont il peut tirer profit en les dominant, par exemple par le canal de la sous-traitance.

La croissance des inégalités

L’“armée industrielle de réserve” permet en même temps au capital de lutter contre les augmentations des salaires et de les bloquer quand c’est possible. Ainsi s’explique la croissance des inégalités de revenus à mesure que l’accumulation du capital se poursuit. Le dernier rapport d’Oxfam vérifie le bien fondé de la loi de l’accumulation du capital. On peut y lire :
“Le patrimoine des milliardaires a augmenté en moyenne de 13 % par an depuis 2010, soit six fois plus vite que la rémunération des travailleuses et travailleurs, qui n’a progressé que de 2 % par an en moyenne. Entre mars 2016 et mars 2017, le nombre de milliardaires a augmenté plus rapidement que jamais, à raison d’un nouveau milliardaire tous les deux jours”.
(https://www.oxfamfrance.org/sites/default/files/file_attachments/methodologie-rapport-inegalites-2018-220118-fr_embargo.pdf).

En définitive, il serait faux de croire qu’il existe un “marché du travail” sur lequel se présentent une offre et une demande de travail qui seraient déterminées par des facteurs indépendants. En fait, ce marché est totalement dominé par le capital qui agit des deux côtés à la fois : l’accumulation du capital, en créant la surpopulation relative, remplit un réservoir de main-d’œuvre dans lequel le capital peut puiser et rejeter à volonté les travailleurs. Il n’y a pas de “marché du travail”, mais une gestion capitaliste de la force de travail.

(à suivre)