Alon filozofé

Ho Hai Quang : La baisse tendancielle du taux de profit général (2)

Billet philosophique : l’actualité de la pensée de Karl Marx

Ho Hai Quang / 21 septembre 2018

Voici la 20e partie des exposés présentés le 4 mai dernier à la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne sur l’actualité de la pensée de Karl Marx à l’occasion du 200e anniversaire de sa naissance. Après les deux parties de l’exposé d’Élie Hoarau, président du Parti Communiste Réunionnais, puis les cinq parties de celui présenté par la philosophe Brigitte Croisier, voici la 13e et dernière partie de celui de l’économiste Ho Hai Quang sur l’aspect économique de l’œuvre de Karl Marx.

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Ho Hai Quang.

Comme tout système économique, le capitalisme évolue dans le temps. Bien que reposant exactement sur les mêmes structures de base (propriété privée des moyens de production et travailleurs libres mais démunis de tous moyens de production), le capitalisme d’aujourd’hui est très différent de celui du début du 19e siècle, et de celui d’avant la grande dépression des années 1930. L’accumulation du capital et les crises ont en effet provoqué de nombreux changements d’importance parmi lesquels il faut noter l’augmentation de la concentration et de la centralisation du capital.

Accumulation et concentration du capital

À mesure que les entreprises accumulent leur plus-value, les capitaux dont chacune dispose augmentent. En même temps, au niveau de l’économie toute entière, la somme des capitaux engagés dans la production s’élève aussi. Marx appelle ce processus la “concentration” du capital. Il s’agit d’un mouvement complexe qu’il décrit ainsi :

“Chacun d’entre les capitaux individuels, dont le capital social se compose, représente de prime abord une certaine concentration, entre les mains d’un capitaliste, de moyens de production et de moyens d’entretien du travail, et, à mesure qu’il s’accumule, cette concentration s’étend… Ce n’est pas tout. L’accumulation du capital social résulte non seulement de l’agrandissement graduel des capitaux individuels, mais encore de l’accroissement de leur nombre, soit que des valeurs dormantes se convertissent en capitaux, soit que des boutures d’anciens capitaux s’en détachent pour prendre racine indépendamment de leur souche. Enfin de gros capitaux lentement accumulés se fractionnent à un moment donné en plusieurs capitaux distincts”

(livre 1, tome 3, p. 66).

À un certain moment de cette évolution se produit un mouvement d’attraction des capitaux isolés : c’est la centralisation du capital.

La centralisation du capital

La centralisation du capital consiste à regrouper des capitaux isolés pour créer de nouveaux centres d’accumulation fonctionnant de façon plus efficace. Elle s’effectue essentiellement à travers :

la guerre des prix qui entraîne l’élimination des entreprises les plus faibles dont les capitaux passent entre les mains des vainqueurs

le crédit qui ouvre aux entreprises la possibilité de se renforcer plus vite que leurs concurrentes, leur permettant ainsi de les supplanter dans la guerre des prix.

la création des sociétés par actions.

les ententes, les fusions, les offres publiques d’achat, etc. qui conduisent à la création de cartels, d’oligopoles, de monopoles.

Apparemment, la concentration du capital et la centralisation du capital aboutissent au même résultat : l’augmentation du capital engagé dans la production. Il faut cependant les distinguer rigoureusement.

D’une part, la “concentration” du capital correspond toujours à une augmentation et du capital des entreprises individuelles et du capital total utilisé dans l’économie toute entière, tandis que la “centralisation” correspond à un nouvel arrangement de la répartition des capitaux sans que le total du capital en activité dans l’économie ne change. D’autre part, la concentration du capital, parce qu’elle résulte de l’accumulation de la plus-value, est un procédé relativement lent d’agrandissement du capital ; au contraire la centralisation du capital permet de parvenir au même résultat en très peu de temps.

L’accumulation du capital, à travers la concentration et la centralisation des capitaux, a conduit à la formation de gigantesques conglomérats industriels et financiers qui exercent actuellement une influence dominante sur l’économie mondiale.
La question est maintenant de savoir si la loi de la baisse tendancielle du taux de profit général continue de s’appliquer au capitalisme d’aujourd’hui et pourrait expliquer les récentes crises, et surtout celles à venir.

Les prévisions de Marx sur les crises sont vérifiées

Dans une étude très récente (février 2018) publiée par la banque Natixis (filiale de BPCE, 2e groupe bancaire en France), Patrick Artus qui est, entre autres, le directeur de la recherche et des études de cette banque, a livré ses conclusions sur l’évolution économique des principaux pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE). Examinant les séries statistiques sur l’économie du bloc États-Unis + Royaume-Uni + zone euro + Japon de la période 1996-2018, il conclut :
“La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx. On observe bien aujourd’hui dans les pays de l’OCDE la succession d’évolutions que Karl Marx avait prévues :

1 - la baisse de l’efficacité des entreprises (ralentissement de la Productivité Globale des Facteurs), toutes choses égales par ailleurs, impliquerait une baisse du rendement du capital des entreprises ;

2 - les entreprises réagissent à cette évolution en réduisant les salaires (en déformant le partage des revenus en faveur des profits) ;

3 - mais cette stratégie a une limite, atteinte quand les bas salaires deviennent trop faibles (égaux au salaire de subsistance) et les “capitalistes” se lancent alors dans des activités spéculatives qui font apparaître des crises financières” (cf. Natixis, Flash Economie, 2 février 2018).

On ne saurait être plus clair concernant l’évolution économique des grands pays capitalistes depuis le milieu des années 1990. Et concernant l’avenir, une crise financière de grande ampleur pourrait se déclarer à brève échéance.
En effet, selon le Fonds Monétaire International, à la crise des subprimes de 2008 ont succédé trois années de dépression. Amorcée en 2011, la reprise de l’économie mondiale devrait se poursuivre jusqu’en 2020. Cependant, les principaux facteurs de crise sont en train de se renforcer (fortes liquidités, faibles taux d’intérêt, augmentation de la dette privée et publique dans les grands pays capitalistes, insuffisance de régulations économiques et financières, bulles spéculatives…).
Selon le FMI une hausse rapide des taux d’intérêt pourrait intervenir à partir de 2020. Elle mettrait les endettés en grande difficulté, ferait chuter les marchés de 15 % (crise financière) ce qui entrainerait une diminution de 1,7 % de la production mondiale (crise économique). De lourdes conséquences, notamment en termes de suppression d’emplois sont donc à prévoir (crise économique et sociale). En somme, si rien ne change, une crise majeure pourrait intervenir entre 2020 et 2022. (cf. “Rapports sur la stabilité financière dans le monde” depuis octobre 2017).

CONCLUSION GÉNÉRALE

I – Concernant le contenu du “Capital”. Cette œuvre majeure comprend une théorie économique, une série d’exemples historiques illustrant cette théorie, et une critique de l’économie politique “vulgaire”.
Ce qui est “dépassé”, ce sont certains exemples historiques (travail des enfants en Europe, machine à vapeur…). En revanche, les critiques que Marx porte à l’encontre de l’économie politique “vulgaire” restent parfaitement valables. Quant aux lois qui régissent le fonctionnement du capitalisme, elles ne sont rien d’autre que l’expression des structures de base de ce mode de production. C’est pourquoi “Le Capital” est un livre actuel.

II – Concernant l’avenir du capitalisme. Marx déclare :

“Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société… les rapports de production bourgeois sont le dernière forme contradictoire du processus de production sociale… les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achève donc la préhistoire de la société humaine” (Contribution à la critique de l’économie politique ; p. 5).

Selon Marx, en se développant le capitalisme crée donc les conditions de son remplacement par une société supérieure. Évidemment, celle-ci ne se surgira pas automatiquement.

III – Concernant la construction de la société communiste, Marx n’a rien dit : il s’est seulement “borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes pour les marmites de l’avenir” (préface du livre 1, tome 1, p. 26). Autrement dit, ses œuvres économiques ont porté, pour l’essentiel sur le capitalisme et un peu sur les sociétés précapitalistes, mais rien sur l’édification du socialisme. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, ses détracteurs n’ont cessé de lui imputer les échecs des “socialismes réels” dont l’analyse reste à faire.

IV - Un “mode de production” est un concept théorique et non pas une réalité matérielle, sensible, palpable. Ce qui existe réellement ce sont des “régimes économiques” qui s’organisent selon certaines structures propres à chaque mode de production. Celles-ci sont concrètement “modelées” par des coutumes, des règles juridiques, des conceptions morales et religieuses qui varient et évoluent dans le temps et dans l’espace. Les structures économiques possèdent une certaine plasticité. C’est pourquoi le “régime capitaliste” français ne fonctionne pas de la même façon que les régimes suédois, américains, japonais, allemand… De plus, dans la réalité, une économie combine toujours plusieurs “régimes économiques” qui fonctionnent sous la domination de l’un d’eux.

V - Les lois économiques qui règlent le fonctionnement des divers modes de production peuvent être modifiées, déformées. Mais elles ne peuvent pas être abolies. Pour illustrer cette idée, on peut oser une comparaison avec la loi de la chute des corps : en un même lieu et dans le vide tous les corps tombent à la même vitesse qui augmente à taux constant. Si maintenant l’on introduit la résistance de l’air, les corps ne tomberont plus à la même vitesse… mais tous continueront de tomber et finiront par atterrir sur le sol : la loi de la chute des corps est modifiée mais continue de s’appliquer. Il en est de même pour les lois qui gouvernent le fonctionnement du capitalisme et des autres modes de production. Elles sont tendancielles parce qu’elles dépendent de la configuration des luttes de classes, du rapport des forces en présence… qui se modifient dans l’espace et le temps. C’est pourquoi rien n’est jamais acquis : des avancées sociales et politiques obtenues à certains moments peuvent toujours être remises en cause.

VI – La loi de la plus-value est la loi fondamentale du capitalisme : les moyens de production, devenus propriété privée d’une classe sociale ne sont employés que dans un seul but : produire du profit. De là dérivent toutes les autres lois propres au capitalisme : la formation d’une surpopulation relative, la baisse tendancielle du taux de profit général, etc. Toutes sont liées les unes aux autres en une totalité organique et agissent ensemble.

VII - Selon la conception matérialiste de l’histoire, les facteurs économiques jouent un rôle fondamental dans l’évolution des sociétés humaines. Il convient cependant de ne pas les surestimer. Voici d’ailleurs ce qu’écrivait Friedrich Engel à ce propos :
“D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure… exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards” (Friedrich Engels, Lettre à Joseph Bloch ; 21 septembre 1890 ; Études philosophiques ; Éditions sociales ; Paris ; 1961 ; p. 154).
Ainsi, 1) l’évolution des sociétés humaines s’explique par la conjonction d’un très grand nombre de facteurs économiques, sociaux, politiques, idéologiques et même de hasards. 2) ces facteurs n’ont cependant pas la même importance : le facteur déterminant, en dernière instance, est “la production et la reproduction de la vie réelle”. C’est ce qui imprime à cette conception de l’histoire son caractère “matérialiste”.