Alon filozofé

Ho Hai Quang : la place et l’objet du “Capital” dans les théories de Karl Marx

Billet philosophique : l’actualité de la pensée de Karl Marx

Ho Hai Quang / 6 juillet 2018

Voici la 9e partie des exposés présentés le 4 mai dernier à la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne sur l’actualité de la pensée de Karl Marx à l’occasion du 200e anniversaire de sa naissance. Après les deux parties de l’exposé d’Élie Hoarau, président du Parti Communiste Réunionnais, puis les cinq parties de celui présenté par la philosophe Brigitte Croisier, voici la seconde partie de celui de l’économiste Ho Hai Quang sur l’aspect économique de l’œuvre de Karl Marx.

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Ho Hai Quang.

La dette intellectuelle de Karl Marx à l’égard de François Quesnay, d’Adam Smith et de David Ricardo étant assez connue, l’article publié la semaine dernière avait pour but, entre autres, de rendre justice à Friedrich Engels en tant qu’inspirateur des théories économiques de Marx. Mais il est un autre auteur qui mérite aussi de ne pas être oublié : Pierre-Joseph Proudhon. On ignore souvent que ses théories ont fourni à Marx des clés pour mieux comprendre le fonctionnement du capitalisme.
Voici d’ailleurs ce qu’avec Engels il écrit en 1845 dans La sainte famille :

« Tous les développements de l’économie politique supposent la propriété privée. Cette hypothèse de base, l’économie politique la considère comme un fait inattaquable… Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l’économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique, aussi impitoyable que scientifique : C’est là le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l’économie politique. L’ouvrage de Proudhon : Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l’économie politique moderne que l’ouvrage de Sieyès : Qu’est-ce que le tiers état ? pour la politique moderne. »

(La sainte famille ; p. 37)
On ne saurait rendre un hommage plus vibrant ! Pourtant, deux ans plus tard, Karl Marx va violemment attaquer Proudhon dans Misère de la Philosophie (1847). Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’expliquer pourquoi.

Les principales sources du “Capital” étant rappelées, essayons à présent de répondre à la question suivante : quelle place ce livre occupe-t-il dans les théories de Marx ?
Celles-ci comportent deux grands volets : le matérialisme dialectique (philosophie) et la « conception matérialiste de l’histoire » (à ma connaissance, Marx n’a jamais employé l’expression « matérialisme historique »). Selon cette conception (énoncée pour la première fois en 1845 dans L’idéologie allemande, puis présentée en 1857 sous une forme achevée dans la Préface de la Contribution à la critique de l’économie politique), les sociétés humaines sont composées de trois structures articulées entre elles et interdépendantes : une base économique, des superstructures juridico-politiques, des superstructures idéologiques. La base économique est déterminante car c’est à niveau que s’organise socialement la production des biens qui permettent à la population de vivre et à la société d’exister.
Dès que les progrès techniques (passage de l’économie de cueillette à l’agriculture) ont atteint un degré de développement tel qu’ils permettent aux agriculteurs de dégager régulièrement un surplus dépassant ce qui est nécessaire pour la reproduction de leur existence, une division sociale du travail (à distinguer de la division technique) peut s’opérer. Un nouveau secteur économique peut se constituer pour produire différents produits artisanaux parce que l’agriculture est devenue capable de nourrir ceux qui les fabriquent. L’échange marchand des produits s’impose alors comme une nécessité et le commerce se développe.
Mais en même temps, le surplus devient la base sur laquelle s’édifie une division de la société en classes sociales aux intérêts opposés : des groupes peuvent en effet s’affranchir totalement du travail et vivre du travail d’autrui en s’appropriant le surplus.

Pour perpétuer leur position sociale, ils édifient alors une superstructure juridico-politique (ensemble de règles, codes, lois, appareils de répression…) et des superstructures idéologiques (représentations intellectuelles du monde, religions…) qui, d’une manière ou d’une autre, justifient leur domination. C’est pourquoi dans les sociétés de classes, l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante.
Pour fixer les idées, on peut représenter ainsi l’articulation des trois structures qui composent la société.

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Les flèches en trait plein figurent les relations déterminantes en dernière instance. Les flèches en pointillé représentent les effets de retour des superstructures sur la base économique et entre elles.
Comment à présent les sociétés évoluent-elles, naissent et meurent ? Schématiquement, pour la conception matérialiste de l’histoire, les progrès dans les techniques de production transforment au fil du temps la base économique et intensifient les luttes de classes qui finissent par bouleverser de fond en comble la société. À sa place, s’édifie alors un nouveau système économique et politique. La formule que Marx et Engels ont utilisée pour résumer cette dynamique sociale est célèbre : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ».
Le surplus économique étant à la base de la structuration des sociétés en classes sociales antagoniques, les questions centrales que les économistes ont à résoudre sont donc
1 – Quelle est son origine ?
2 – Comment est-il approprié ?
3 – Quelle est son utilisation ?
Diverses réponses ont été apportées à ces questions. Dans les Théories sur la plus-value (3 volumes) Marx montre leurs limites. Dans Le Capital (8 volumes) il apporte ses propres réponses avec pour objectif de fournir à la classe ouvrière les armes intellectuelles lui permettant de renverser l’ordre social établi par la classe capitaliste.

(à suivre)