Alon filozofé

L’actualité de la pensée de Karl Marx -3-

Billet philosophique

Témoignages.re / 25 mai 2018

Après l’exposé d’Élie Hoarau, président du Parti Communiste Réunionnais, publié ces deux derniers vendredi sur l’actualité de la pensée de Karl Marx, voici la première partie de l’exposé présenté aussi le 4 mai dernier à la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne sur ce thème par Brigitte Croisier. Pendant plusieurs semaines, la professeure agrégée de philosophie et auteure de plusieurs ouvrages consacrés à Paul Vergès va nous faire connaître l’aspect philosophique de l’œuvre de Karl Marx (5 mai 1818 - 14 mars 1883).

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Brigitte Croisier.

3 – Brigitte Croisier : le lien fort de Marx avec la philosophie

En préambule deux points.
1) Une précision de vocabulaire : le nom propre "Marx" a produit plusieurs dérivés. Marxiste, marxisme sont les plus fréquents, mais il y a aussi marxologue et marxien.
- Marxisme, marxiste ont pu impliquer une connotation péjorative de système dogmatique et figé. Ce pourquoi Karl Marx aurait dit à son gendre Paul Lafargue : « tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste ». Il n’en reste pas moins que se désignent comme marxistes les partisans, les militants qui adhèrent à l’analyse que Marx a faite de la société capitaliste et de son changement nécessaire.
- Marxien s’applique à l’œuvre même de Marx, son analyse, ses concepts. Il peut aussi désigner les penseurs qui l’étudient tout en marquant une distance avec les partis et les États s’affirmant communistes. Cela peut paraître paradoxal dans la mesure où Marx a étroitement associé la théorie et la pratique, l’analyse et la lutte.
Un exemple de distinction entre marxiste et marxien : l’économiste et journaliste Bernard Maris (décédé lors de l’attentat contre ‘’Charlie Hebdo’’ le 7 janvier 2015) a publié en septembre 2010 un ouvrage, dont le titre a des résonances… christiques, ‘’Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?’’. S’il reconnaît la valeur de l’analyse de Marx, il doute de son annonce de la fin prochaine du capitalisme. Aussi se disait-il « Marxiste non ! Marxien oui ! »
- Marxologue désigne un spécialiste de l’œuvre de Marx.
- Marxisme-Léninisme : avec ce terme composé, on entre dans la théorie confrontée à sa mise en œuvre étatique à partir de la Révolution bolchévique d’octobre 1917. L’analyse en est faite par Joseph Staline dans Les principes du léninisme (conférences faites en 1924, après la mort de Vladimir Oulianov Lénine) ; (voir ‘’Idées reçues, Karl Marx’’ d’Yvon Quiniou, Le Cavalier Bleu Éditions, 2007).

2) Une question : philosophe Marx ?, lui qui a dit : « jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer » (Thèses sur Feuerbach, n° XI, écrites en 1845, publiées par Engels après la mort de Karl Marx, en 1888). Il est vrai qu’il distingue "jusqu’ici" et "maintenant", le passé et le présent, laissant entrevoir la possibilité d’un changement, dont il pourrait être l’annonciateur.
Une autre raison de douter de son statut de philosophe : Hegel, qui fut un temps son maître (contesté), rappelait que l’animal associé à Athéna/Minerve, déesse de la sagesse était la chouette, qui a les yeux ouverts la nuit. Ce qui semble signifier que la philosophie intervient toujours après coup, non pour agir, mais pour interpréter ce qui s’est déjà produit. Paradoxe pour un penseur comme Marx tourné vers l’action, la transformation, penseur de la praxis.
Selon lui, pour comprendre le réel, il faut croiser constamment le théorique et le pratique, l’abstrait et le concret, relier la nature extérieure et l’activité humaine, qui sont l’une et l’autre dans une relation dialectique : en transformant la nature par son travail, l’homme se transforme lui-même.
En fait, on ne peut nier le lien fort de Marx avec la philosophie. Par ses études et par les sources où s’alimente sa pensée, il s’inscrit effectivement dans l’histoire de la philosophie européenne, plus particulièrement allemande et française, son étude de l’économie puisant plutôt du côté de l’Angleterre (Adam Smith, David Ricardo).
Dans sa volumineuse biographie (plus de 500 p.), Jacques Attali note : parallèlement à ses études de droit, vers 1836, « il découvre la philosophie. C’est une révélation. Ce sera son domaine. C’est là qu’il se sent le mieux. Il ne la quittera jamais plus » (‘’Karl Marx ou l’esprit du monde’’, Fayard, 2005, p.37). Étant donné son parcours, on peut s’étonner ; mais, à partir du moment où Jacques Attali a, tardivement, rencontré Marx grâce à Louis Althusser, il confesse avoir été « fasciné » et affirme : « le personnage et l’œuvre ne m’ont jamais quitté » (p. 14).
Je commencerai donc par évoquer ses études universitaires et les philosophes qui l’ont inspiré, avant que Marx en fasse une critique, souvent radicale. Il est vrai, comme l’a dit un historien de la philosophie, François Châtelet (1925-1985), « la philosophie, c’est toujours la critique de la philosophie ». Puis nous verrons le produit de cette démarche critique et quelques concepts essentiels de la philosophie marxienne.

(à suivre)