C’en est trope

À fleur de papier, origami du temps

Jean-Baptiste Kiya / 23 février 2017

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Monsieur Origami, de Jean-Marc Ceci, chez Gallimard, collection nrf.

Qu’est-ce qu’un haïku, si ce n’est un origami littéraire, pliure du temps, de l’espace et de l’émotion par l’écriture ?
Et l’Origami qu’est-ce donc ?
Le marcheur n’est-il pas celui qui déploie devant lui le paysage et le replie derrière lui ?
Qu’est-ce que le paysage du Japon, avec ses montagnes innombrables, ses temples en ses replis, sinon un origami vertical ?
Qu’est-ce qu’une phrase si ce n’est le dépliage d’un monde intérieur ?
Et le livre, n’est-il pas origami qui se déplie et se replie ?
Le point d’interrogation est ce qui dit le mieux l’origami, n’est-ce pas ?
Le simple battement de cœur est un monde.
Le regard qui s’étire dans les nuages parle de puits.
Tandis que la feuille de papier se plie,
La feuille de l’arbre se déplie,
Mouvement éternel de l’onde,
Battement sans fin.

« Origami » plié fait « or » et « ami ».

Neige de la page blanche
Traces de pas,
L’épais silence.
Jirô Tanigushi arpente le ciel.

Le blanc d’un papier est parfois
Trop étincelant
Pour y mettre quelque chose
Le papier s’y refuse
Alors il faut le plier
Replier le soleil,
En faire une grue intense,
Tendue vers le départ.
Plier, c’est unir les deux visages de son moi.

Réaliser la fleur de cerisier
En pliant du papier washi
C’est offrir quelque chose de plus éternelle, de plus léger que soi.
L’origami permet de se délivrer de son propre esprit
De la dualité du temps
Dont on s’est fait l’esclave
Or, le temps importe peu.

En zazen on écrit
L’écriture déployée
Comme la feuille sur la tige,
Les ailes du passereau
Il y a quelque chose du passage du vent
Dans l’écrit
Quelque chose de l’eau
Qui s’écoule
Dans l’encre de seiche
Mais une fois que le poème est écrit
Replions la feuille
Pour en faire un lotus de papier
Posons-la sur l’eau
De l’étang,
Entraînée par le vent
Elle s’égare vers d’autres cieux
Que nous ne voyons pas
Regardez-la comme l’encre se dissolve
Dans l’eau claire
Dans l’au-revoir des mondes
Qui n’ont pu exister
Le papier se gonfle comme une voile
Prise dans le vent et l’eau
Mais la fleur s’engloutit
Elle s’enfonce dans la profondeur.
La page accueille les marées
Le ressac les fait fuir.

Le pliage, c’est un peu de silence retrouvé dans la cacophonie d’un monde qui a peur.

Acceptons de nous plier
Dans notre papier
D’être dans les rouages d’une montre compliquée
Le temps s’engouffre, tortillonne, s’enroule sur lui-même.
« Maître Kurogiku a renoncé à vivre. Il y a une raison à cela » a dit la domestique.
Il lui fallait exorciser la beauté.

« Les Écritures sont moins utiles que le crottin de cheval »
A dit Ichien Mujû.
Restons sur le spectacle du crépuscule qui s’efface
Nous nous effacerons aussi.

Jean-Baptiste Kiya