C’en est trope

« À Rebours », roman néo-impressionniste (2)

Jean-Baptiste Kiya / 1er mars 2018

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L’esthétique positiviste par Christian Cherfils, éditions Librairie Léon Vanier.

Alors que le cinématographe s’apprêtait à jeter son plein regard de rêves sur des tentures déployées à la façon de voiles hauturiers, proue tendue vers les destinations les plus improbables, alors que la tour Eiffel attachée à son plan d’échafaudages songeait à l’élancer à l’assaut de la Ville-lumière, que les locomotives dans un bruit de fureur battaient le fer pour ouvrir les voies provinciales ; la Belle Époque célébrait ses fastes en foires universelles, en zoos humains, en grands magasins, et en salon de peintures. Pasteur professait aux Beaux-Arts, réclamant l’alliance. La lumière de la science se répandant sur le monde, les artistes frappaient à la porte des Chevreul, des Rood, des Henry. Le rêve de l’infini progrès conjointement au renversement de l’ancien monde prenait corps, enfin.

L’art devait figurer la connaissance. La science devenait panacée, et la peinture, chimie visuelle. La couleur entrait dans les objets de réflexions préliminaires. Gustave Kahn annonçait “des conquêtes sur la lumière” ; les ‘impressionnistes scientifiques’ ouvraient des espaces vides, convaincus d’approfondir les descriptions et explications des différents phénomènes optiques.

Du fait que le propre du poète était d’avancer opiniâtrement point par point, mot par mot, tendu dans une superposition de plans et de sens, les peintres étaient convenus de mettre au point l’œil : Seurat posait les bases du chromo-luminarisme. On ne s’en tenait plus à l’impression, mais à des expériences et des observations ce qui fit que les néos avançaient “à rebours” non seulement des bourgeois, mais des impressionnistes eux-mêmes, quoi qu’ils s’en réclamassent.

Lorsqu’il fut reproché à Seurat, Angrand, à Signac, Cross, Dubois-Pillet, Luce de soumettre l’art à la science, Fénéon rétorqua : “Ils se servent seulement des données scientifiques pour diriger et parfaire l’éducation de leur œil et pour contrôler l’exactitude de leur vision…”

L’atelier s’était transformé en laboratoire ; calés sur le travail de Zola, de Huysmans, des positivistes, les néos se devaient d’être à la fois observateurs et expérimentateurs, soumis à la loi des phénomènes. Huysmans s’est appliqué jusqu’à la caricature, dans A Rebours, à la méthode de Claude Bernard, amplifiée par Zola.

“Pourquoi la littérature ne deviendrait-elle pas une science, grâce à la méthode expérimentale ?”, s’écriait le maître de Sedan. De même façon, n’y avait-il pas une peinture-science, une peinture qui marchât aux côtés du savoir ?

Henri Perruchot relate dans “La Vie de Seurat” les raffinements de Signac qui vêtait ses livres de reliures en harmonie avec le texte : “argent bleu pour Léonard de Vinci, parchemin blanc et or pour Rimbaud et Mallarmé, le violet pour Baudelaire, le bleu et l’orangé pour Kahn, le pourpre et le noir pour Tolstoï, un rose glaceux pour Paul Adam.” Des Esseintes, le personnage d’A Rebours décline des correspondances approchantes. Chapitre XII - Baudelaire ? “les œuvres de Baudelaire dans un large format rappelant celui des missels, sur un feutre très léger du Japon, spongieux, doux comme une moelle de sureau et imperceptiblement teinté, dans sa blancheur laiteuse, d’un peu de rose.”

La bibliothèque de des Esseintes se montrait plus raffinée encore, s’attardant à la sensation du toucher plutôt qu’à la vue.

Signac (tout comme Angrand d’ailleurs) goûtait le journalisme d’art huysmanien, bien qu’il ne lui ait pas toujours été favorable ; le critique avait écrit que Delacroix avait “ouvert la voie aux impressionnistes du temps présent” (in ‘Certains’), historicisation que Signac faisait sienne (F. Cachin).

Ces générations étaient en quête d’un universalisme esthétique. Le des Esseintes de Huysmans jouait d’un clavier de parfums et d’un orgue à liqueurs.

Selon Claude Bernard (comme il l’écrit dans ‘Introduction à l’étude de la médecine expérimentale’, de 1865), la méthode expérimentale “s’appuie successivement sur les trois branches de ce trépied immuable : le sentiment, la raison, l’expérience. Dans la recherche de la vérité au moyen de cette méthode, le sentiment a toujours l’initiative, il engendre a priori ou l’intuition ; la raison ou le raisonnement développe ensuite l’idée et déduit ses conséquences logiques. Mais si le sentiment doit être éclairé par les lumières de la raison, la raison à son tour doit être guidée par l’expérience”.

“Dans notre siècle de science”, des Esseintes menait des expériences sur lui-même.

La littérature était entrée dans la roue de la science, Zola et les siens avaient fait un dogme de l’impersonnalité de l’écriture ; appliquant au romanesque et à la critique, il n’évoquait pas moins “le mouvement même de l’intelligence du siècle”.

Le passage des parfums notablement évocateur.

Jean-Baptiste Kiya, “français de papier”