C’en est trope

Aggiornamento Macouria

Jean-Baptiste Kiya / 22 novembre 2018

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Une fois sorti de la contradiction, tout est possible, résonnaient les Grecs. À leurs yeux, la vérité n’était pas une, mais double. Il y avait Momos, le dieu de la Vérité, dieu du miroir ; et Némésis, la Vérité combattante, celle qui est enfermée et qui a besoin de sortir au grand jour, pour crier.
Mythe qui vieillit mal, pensent certains - dans les familles où l’obscurité et le mensonge s’héritent, se répète invariablement la formule : « La vérité ne se dit pas, et le mensonge est interdit ».
À l’instar de ce que disait Jeanne Moreau, je crois que « plus on dit la vérité, plus on creuse le mystère ». Également qu’il y a moins de vérités que des interpellations.
Nietzsche disait que l’art sauve de la vérité. Non, je serais plutôt enclin à croire que l’art sauve la vérité.
Récit tissé de vieilles histoires populaires qui parlent de ce qui, comme l’horizon, s’éloigne toujours davantage dès lors qu’on s’en approche, Jean-Claude Carrière écrit qu’il faut toujours suivre ceux qui cherchent la vérité, et fuir ceux qui l’ont trouvée. Il révèle que la vérité est en fait une vieille femme laide et puante qui souhaite qu’on croie qu’elle est belle et jeune.
Les Créoles guyanais envisagèrent la Vérité sous une autre forme. Ils lui donnèrent d’abord l’allure du lézard. « Léza di : ‘Si mo maché dousman a pa maché, a lô mo ka kouri mo ka maché’ : Le lézard raconte : ‘Si je marche doucement, ce n’est pas de la marche ; c’est quand je cours vraiment, je marche’ ». Si la vérité est incontestablement plus lente que nous ; le mensonge, lui, nous précède. Beaucoup de gens n’ont pas la patience de l’attendre et courent au-devant comme si elle y était.
Plus qu’au lézard cependant, c’est au chien que revient le privilège de lui prêter ses traits, car la tradition créole veut que la vérité soit un chien sans maître qui traîne de rues en rues, au hasard. Que c’est un chien qui ne vient pas quand on l’appelle, et qui vient quand on ne l’appelle pas. Ils disent également : Tout chien gratte sa puce…
Cette idée-là a sans doute traversé l’Atlantique avec les marins anglais : ne dit-on pas Outre-Manche : « La vérité est un chien que l’on renvoie au chenil, tandis que dame levrette a le droit de s’installer devant l’âtre » ? Les Créoles se sont appropriés l’image pour la pimenter et l’agrandir du fait que le chien devenait un double de soi. « Répitassion chien bon, bon pou chien ». La vérité, ils l’abritaient des coups des maîtres, par opposition au gros Blanc qui se ment à lui-même constamment - le Blanc historique adore se mentir à lui-même...
« Tout chien gain yé manniè pou graté yé do » ; « Chak chien ka niché so lakio a so manniè » ; « Kaka chien bon pou sa ki inmin li » ; « A pa lakio chien ki ka koumandé chien : Ce n’est pas la queue du chien qui commande au chien ». La sagesse populaire raillant à demi mots les habitudes sexuelles des maîtres.
En cette terre d’Amérique, la vérité allait aussi loin qu’un chien crabier, animal sauvage, agile, qui fuit l’homme. On ne le voit jamais, seulement par accident.
C’est en ce sens qu’Alfred de Saint-Quentin (dates inconnues - XIXe siècle) fait du renard de La Fontaine un chien crabier dans sa version guyanaise de la célèbre fable et par un renversement ironique du Blanc un Noir. Ainsi :
« Le Chien crabier et le Couroumou :
Notre chien-crabier s’avança d’un air humble
Et dit au couroumou : ‘Bonjour, cher Monsieur !
Ah ! si je m’approche c’est pour mieux vous voir,
Vous êtes tellement beau que je ne vous reconnaissais pas.
Écoutez bien, etc.
‘Vos plumes sont un peu noires, je m’en étonne,
Vous avez tant d’esprit qu’elles devraient être toutes blanches.
Du reste vous êtes l’élite de notre pays
Et, de plus, on assure que vous chantez à ravir.’
Écoutez bien, etc.
En entendant cela le couroumou gonfle son jabot,
Se pavane, fait la roue avec sa queue,
Et, pour montrer au chien son talent de chanteur,
Il ouvre si largement le bec que le fromage en échappe.
Écoutez bien, etc.
Notre crabier saute dessus et l’avale.
Et alors il dit au couroumou d’un air goguenard :
‘Que regardes-tu avec cet air niais ?
Les gens qui ont de l’esprit vous l’auraient-ils volé ?’
Écoutez bien, etc.
‘Si l’on a fait tant de bassesses près de toi
C’était uniquement pour te tromper ;
Tu n’as pas à te fâcher, mon cher compère corbeau,
Ton vieux petit morceau de fromage paiera mon apologue’.
Écoutez bien, etc. 
En entendant cela, le couroumou s’écria : ‘Voilà qui est fort !
Que les chiens-crabiers de nos jours sont menteurs !
Maintenant quand on me dira que je suis beau j’aurai peur
Je n’écouterai plus !… quoique je sache que c’est vrai.’
Écoutez bien, tra la la la !
Écoutez bien mon apologue ! »
Le fabuliste se positionne dans l’ironie, 
Et nous dit :
Je ne peux plus croire la vérité
Si l’on me cherche à me la voler,
Ni à un monde du reste
Dans lequel la vérité tombe preste
Comme un fromage,
Mais un fromage
Qui ne nourrit pas
- bien au contraire, ma foi.

Jean-Baptiste Kiya